Entretien avec Moctar Sakho, professeur à Defense Language Institute Foreign Langue Center (DLIFLC), USA

Entretien avec Moctar Sakho, professeur à Defense Language Institute Foreign Langue Center (DLIFLC), USA  Vous n’êtes pas ou très peu connu des mauritaniens. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Moctar Sakho- Bismillaahi Rahmani Arrahiim. Vous avez raison de souligner le fait que je sois peu ou pas connu de mes compatriotes mauritaniens et mauritaniennes. En effet, je suis parti de la Mauritanie il y a à peu près trente ans à la recherche du savoir comme nous l’indiquait notre cher prophète ( PSL).

Durant mon périple à l’étranger, j’ai fait des études de langue et littérature françaises au Maroc sanctionnées par une Maîtrise en 1990; ensuite, j’ai été admis à La Sorbonne où j’ai obtenu un DEA en littérature comparée option Francophonie (1993) ; je suis arrivé aux USA le 9 août 1993 où j’ai commencé tout de suite à enseigner le français, l’arabe et les études islamiques dans différents établissements publics américains.

En 1998, j’ai été recruté comme Maître-assistant en langue et littératures françaises à Washington University in Saint-Louis, Missouri tout en poursuivant mes études doctorales sanctionnées par un Master in French en 1999 et un Ph.D en 2007.

Ensuite, je suis allé à Boston (Massachusetts) à Suffolk University où j’enseignais la littérature comparée tout en étudiant les Sciences Politiques. J’obtins un Master en Political Science/ International Relations Track en 2010. Le gouvernement américain m’engagea comme Professeur de langues et de cultures à l’académie de l’armée de l’air (US Air Force Academy) où sont formés les futurs officiers de l’armée de l’air à Colorado Springs, Colorado.

Ensuite, ce fut la base militaire de Fort Collins (toujours au Colorado) avec les Forces Spéciales Américaines (US Spécial Forces). Enfin, je rejoignis le DLIFLC (Defense Language Institute Foreign Langue Center-) du Ministère américain de la Défense (DOD- Department Of Defense) où toutes les langues sont enseignées ainsi que leurs cultures dans le sens d’une immersion totale et accélérée.

Ceci dit, je viens d’une famille qui a donné beaucoup de cadres à la Mauritanie.

D’abord « à tout seigneur, tout honneur »: l’érudit et qadi supérieur de Boghé qui, non seulement, représenta la Mauritanie au Conseil Consultatif Islamique de l’AOF en 1916 de concert avec Ould Cheikh Sidiya et Ould Cheikh Saadbouh, mais ouvrit une université islamique à Boghé qui accueillait en son sein Bidhanes, Haalpularen, Soninko, Wolof, etc, etc.

Mon grand père parlait 9 langues dans lesquelles il enseignait ses élèves. Pour finir à propos de l’illustre personnage, laissons la parole au Résident Freinin Levin qui écrivait à son sujet en 1914 les mots suivants : « … jouit d’une réputation de science et d’intégrité qui ne paraît pas usurpée. Du Tagant au Trarza, les plaideurs ayant un différend à régler, déclarent accepter d’avance sa décision chaque fois qu’il est possible de les envoyer en conciliation ».

Le premier martyr politique de la Mauritanie s’appelle Mohamed Lemine Sakho; il a été assassiné à Néma ( Amourj?) en 1962 où il servait en qualité de Commandant de Cercle; une avenue de la capitale porte son nom, et, pour la petite histoire, son aide de camp s’appelait Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya. Le premier professeur de Mathématiques de la Mauritanie s’appelait Abdoulaye Moctar Sakho. Le premier ingénieur agronome de la Mauritanie (Agro-Sup de Paris) s’appelait Amadou Moctar Sakho.

Et que dire des hommes d’Etat Baro Abdoulaye (plusieurs fois ministre et membre du Bureau Politique National du PPM!), Sall Abdoul Aziz ( ministre de l’intérieur et Président de l’Assemblée nationale ) et Cheikh Saadbouh Kane (ministre de l’intérieur et Président de l’Assemblée nationale), et, enfin Abdoul Ba ( ancien directeur de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale )

-Votre séjour en Mauritanien intervient au moment où les acteurs politiques du pays tentent d’engager un dialogue politique pour régler un certain nombre de questions nationales. Que vous inspire cette ambiance politique ? Pensez-vous que le dialogue est la voie la meilleure pour régler les problèmes ?

- Je pense que l’atmosphère apaisée entre les différents acteurs politiques de notre cher pays est un don du ciel et une aubaine pour nous tous. Le style du nouveau président (Mohamed Cheikh Ould Ghazwani) y est certainement pour beaucoup, mais, de part et d’autre du Spectrum politique, la tendance est à la modération et à l’esprit de dialogue et de concertation qui sont dans toute démocratie représentative qui se respecte l’alpha et l’oméga du bon fonctionnement des institutions politiques…

A l’opposition, le pouvoir tribunicien de critiquer avec responsabilité, d’amender, de proposer une autre gouvernance. A ceux qui sont au pouvoir démocratiquement de gouverner en application de leur programme politique sans pour autant négliger d’être sensibles au pouvoir « tribunicien ».

-Parmi les thématiques retenues dans la feuille de route des acteurs politiques figurent en bonne place le renforcement de l’unité nationale, la cohésion sociale, la bonne gouvernance… Qu’évoquent pour vous ces préoccupations ?

- Les thématiques retenues sont, de prime abord, pertinents et féconds. Dans un pays multiculturel et multinational, la préservation de l’unité nationale doit être un objectif constant des pouvoirs publics. Et notre pays n’est pas une exception à la règle ! La cohésion sociale est on ne peut plus importante car elle est concomitante à la problématique de l’unité nationale. La bonne gouvernance est par définition ce qu’une bonne démocratie attend de ses gouvernants à travers la transparence et le système de checks and balances.

-L’un des socles de l’unité nationale demeure l’école. Et parmi les engagements du président de la République Mohamed Cheikh Ghazwani figure la mise en place d’une école républicaine. Un souci noble. Quels sont selon vous les bases ou supports d’une telle école ? Avez-vous le sentiment que la réforme du système éducatif en chantier constitue un pas en avant ?

- Le socle majeur de l’unité nationale se trouve dans la mise en place d’une école républicaine, creuset fécond d’où sortiront tous les pupilles de la nation mauritanienne. Je me réjouis d’apprendre que le président de la République en fait l’axe primordial de son quinquennat.

Les bases de l’école républicaine nouvelle se trouvent dans le renforcement de la langue arabe comme langue d’enseignement, langue officielle et langue de travail et l’enseignement des langues nationales. Le rapport qui vient de sortir des journées de travail sur la réforme de l’enseignement est un excellent outil de travail et constitue une importante étape dans cette direction.

-L’officialisation et l’introduction des langues nationales Pulaar, Soninké et Wolof est une préoccupation majeure de ces communautés. Pensez-vous, avec la réouverture de l’institut des langues qu’un pas important est franchi pour dans cette optique ?

- L’officialisation et l’introduction des langues nationales est une urgence qu’on ne peut plus retarder. La science et l’expérience ont démontré que les apprenants réussissent beaucoup plus dans leur langue maternelle que dans toute autre langue pour qu’on ne se presse pas d’appliquer la réforme au pas de charge. Je suis pour l’ouverture de l’Institut des langues mais en y adjoignant un centre de traduction et de recherche de matériel pédagogique pour soutenir l’énorme travail d’enseignement des langues nationales,

-Certains de vos compatriotes vous reprochent d’être venu au pays pour défendre la réforme de l’éducation mais surtout la transcription des langues nationales en caractères arabes alors que ce débat est clos depuis bien longtemps. Ils affirment que dans tout l’espace où ces langues sont parlées, les caractères sont en latin, que le faisant, on accentue, comme le redoute quelqu’un qui répondait à l’un de vos écrits « l’injustice linguistique » Qu’en est-il ?

-Foutaises, fadaises, niaiseries que tout ça ! Ces reproches sont sans fondement et sont le fait de quelques esprits grincheux. Je suis revenu au pays avec ma famille pour passer des vacances et retrouver ma famille, mes amis et ma patrie. Je ne suis mû par aucun agenda particulier sinon le plaisir d’être chez soi ( Home, sweet home, comme disent les américains !) Pour la pseudo controverse à propos des caractères arabes versus caractères latins, je signe et persiste. Pour l’argumentaire, se reporter au texte que j’ai écrit depuis 2020 à la suite des résultats catastrophiques du baccalauréat. C’est un texte d’humeur et d’amour. Sans plus!

-Lors de votre séjour, vous avez rencontré certains rescapés militaires et des victimes des évènements douloureux de 1989 -90. Vous êtes dans ce créneau des droits de l’homme ? Quelle appréciation vous faites du règlement du passif humanitaire qui les préoccupe tant ?

-Ceux que j’ai rencontrés, je les ai rencontrés par hasard, pour ainsi dire! Je compatis à leur mauvaise fortune et espère que l’Etat mauritanien trouvera une solution satisfaisante à leurs problèmes. J’étais invité pour donner une conférence et ils se trouvaient là aussi invités pour recevoir des décorations. Non, je ne suis dans aucun créneau des droits de l’homme! Je suis un simple citoyen qui aimerait tant qu’on fasse nôtres les deux derniers segments de notre devise nationale : « …, fraternité, justice ».

Propos recueillis par Dalay Lam

Le Calame -

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