Il ya 20 ans, disparaissait Habib Ould Mahfoudh : ‘Le champion de l’impertinence et de la liberté d’expression’’

En ce jour funeste du 31 octobre 200, disparaissait Habib Ould Mahfoudh, le premier directeur de publication du Calame. Une perte immense pour le pays et pour la presse en particulier  qui perd ainsi sa meilleure plume. Les hommages avaient déferlé de partout. Nous en reproduirons un cette semaine, celui de Tah Ould Zeine qui fut un ami d’enfance du défunt.

«L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
il coule, et nous passons».

Ces vers, Habib les connaissait par cœur. Habib connaissait tous les poèmes qui, en littérature arabe, maure ou française, méritent d’être connus. Je le vois d’ici déclamer tout «le lac » en se moquant gentiment du romantisme « vieux jeux » de Lamartine. Il en aurait même probablement fait le sujet d’un de ces inoubliables «Mauritanides».

« Visez-moi, aurait-il dit, ce mec qui, parce qu’une femme qui n’était pas même la sienne, lui avait, un moment,  donné la main au bord d’une mare qu’ils appellent le lac du Bourget, avant de mourir d’on ne sait quelle maladie, croit pouvoir enjoindre au temps de suspendre son vol, voire de rebrousser son chemin ! Non mais, vous vous rendez compte si chacun de nous faisait comme cet insensé ? ».
Suivrait, comme vous le devinez, une envolée sur le mode ironique, parsemée de digressions magnifiques, non pas sur l’inébranlable course du temps et sur la vanité des hommes comme l’aurait fait un philosophe ordinaire, mais sur le sort de tous ceux, aujourd’hui parvenus, qui se verraient dépouillés par un voyage à rebours du temps. Tout ceci, bien sûr, sans laisser un moment de répit au lecteur qui, littéralement envoûté, se ferait ballotter d’une vague à l’autre sur ce fleuve verbal puissant et néanmoins enchanteur. Ce fleuve dont la source est désormais et hélas, à jamais tarie.
Le temps n’a point de rive ; il coule et nous passons.
C’était pourtant hier que j’ai vu ce petit garçon, au teint trop clair pour être de la brousse, débarquer sur la planète intime de la cour de l’école Folenfant (de Mederdra, NDLR).
A vrai dire l’école n’avait pas de cour et j’avais moi-même l’âge du petit garçon ou presque. Il n’empêche qu’avec mes états de service de semi-voyou et mon ancienneté, je croyais pouvoir regarder de haut ce pâle bambin qui avait l’air si intelligent.
Je devais très vite comprendre qu’il n’avait pas que l’air.
En fait, lorsque bien des années plus tard, je lisais dans le métro parisien quelques bribes de « Mauritanides » dans un « Calame » froissé, je m’expliquais enfin pourquoi mon petit camarade m’avait, sans raison apparente, si fortement impressionné. Il cachait son jeu, le bougre et quel jeu !
Homère, qui était déjà dans la cour de cette école de Mededra lorsque je vis Habib pour la première fois, Homère qui pleurait l’autre jour dans la chambre mortuaire de l’Hôtel-Dieu à Paris lorsque je le revis pour la dernière fois, Homère qui ne l’a pas quitté durant cet intervalle hélas trop court, pourra en témoigner mieux que moi .

Habib était un génie

Il avait une culture immense, une parfaite connaissance de la langue et de la littérature arabe doublée d’une maîtrise inégalée de la langue française. Mais il était avant tout attaché à la culture proprement mauritanienne qu’il incarnait sans effort ni militantisme. Il avait en effet ce don rare de transcender les mots pour donner de la chair à une mauritanité que nous ressentions tous, mais que lui seul savait exprimer.
Pauvre mauritanité, son chantre est mort, tout comme est mort le champion de l’impertinence et de la liberté d’expression, le génie du verbe et de la répartie, le journaliste courageux, le chef d’entreprise tenace, le père et le fils attentionné.
« Et Lorca qui s’est tu, emplissant tout à coup, l’univers de silence ».
Jamais je n’avais compris auparavant le sens de ce ver d’Aragon  sur la mort de Garcia Lorca , ni vraiment senti la douleur de Nizard  pleurant la mort de Taha Houssein lorsqu’il affirmait « Chajarou el houzni chakha vi ejvani » (l’arbre de la tristesse a crû sous ma paupière).
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive et j’ai perdu un ami.
C’est vrai que Habib est l’ami dont on peut rêver. Gai sans être bavard, cultivé sans être pédant, il était à la fois gentil, serviable et avant tout d’une admirable modestie.
C’est malheureusement vrai aussi que l’éloignement où me tient mon établissement en France ne m’a permis de profiter qu’épisodiquement de tout l’agrément que j’avais à être en sa compagnie.
Et voilà que le temps a coulé et il est passé.
Mais ni le temps, ni la mort ne pourront effacer de mon souvenir ce grand sourire avec lequel il m’accueillait chaque fois,  ce regard narquois, cette légère timidité, cette gentillesse sincère, bref cet ensemble de traits de caractère formant un être sympathique que j’ai, une fois pour toute,  enfoui dans ma mémoire sous le nom de HABIB.

Wa inna lillahi wa inna ileyhi rajioune.

Tah OULD ZEIN

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