Plurilinguisme. Les choix audacieux des nouveaux médias arabes

Plurilinguisme. Les choix audacieux des nouveaux médias arabesOrient XXI – Nombre de médias électroniques du monde arabe nés dans le sillage des mouvements révolutionnaires de 2011 ont fait le choix du bilinguisme, voire du plurilinguisme. Le choix des langues et le modèle de fonctionnement répondent à des particularismes locaux, révélateurs d’enjeux de classe, de genre mais aussi de financement.

Mada Masr (2013) en Égypte, Inkyfada (2014) en Tunisie, Daraj et Raseef22 (2017 et 2013) au Liban, 7iber (2007) en Jordanie, Le Desk (2015) au Maroc…, tous appartiennent à cette jeune génération de médias numériques dits indépendants et progressistes.

Ces sites d’information du monde arabe ont pour autre trait commun de publier leurs articles en plusieurs langues, un choix facilité par la présence sur la Toile qui leur épargne le coût du papier et de l’impression.

Dès sa parution dans la seconde moitié du XIXe siècle, la presse du monde arabe se distinguait déjà par son plurilinguisme et la coexistence de journaux en anglais, en français et en arabe dans la plupart des pays de la région. Le choix d’une langue induit souvent une orientation éditoriale, culturelle ou politique particulière. Au Liban, la presse francophone est essentiellement destinée à une population chrétienne. Pour des raisons historiques liées à la colonisation, le français est encore très présent au Maghreb. Quant à l’anglais, jusque-là plus répandu dans les pays du Golfe ou en Égypte, il est relativement minoritaire dans la presse écrite aujourd’hui.

Pour ces nouveaux journaux en ligne nés à l’aube du XXIe siècle, l’usage d’une diversité de langues n’induit pas un traitement éditorial différencié. Lorsque les articles sont disponibles en plusieurs langues, le contenu est identique entre toutes les versions.

Un miroir sociologique

Toutefois, une langue de publication domine souvent entre tous les contenus, et cela s’explique en général par les compétences linguistiques des membres fondateurs : le français pour le Maghreb (Le Desk, Inkyfada), l’arabe la plupart du temps (Raseef22, 7iber). Cette affinité peut s’expliquer sociologiquement, puisque nombre des journalistes qui constituent ces médias ont étudié à l’étranger et il est fréquent qu’ils soient eux-mêmes plurilingues. Ainsi, les journaux en ligne avec lesquels nous avons échangé (Raseef22, Le Desk, Inkyfada) regroupent des journalistes arabophones, anglophones ou francophones. Il est rare qu’un auteur maîtrise à l’écrit deux langues parfaitement. De fait, les rédactions font toutes appel à des traducteurs.

Mais pour des équipes aux effectifs souvent réduits et au modèle économique précaire, ce travail de traduction est colossal. Quatre à cinq traducteurs indépendants travaillent pour Inkyfada, un webzine tunisien trilingue disponible en français, en arabe et en anglais. Les articles paraissent d’abord en français. Le média privilégie les longs formats qui demandent au moins cinq minutes de lecture, et qui offrent un contenu multimédia riche (vidéos, graphiques, photos, etc.). Trois jours en moyenne sont nécessaires pour traduire un article, un autre s’ajoute pour son édition. « Quatre personnes au moins travaillent sur un article. Cela demande beaucoup d’organisation », détaille Maher Meriah, traducteur et coordinateur de la version arabe d’Inkyfada. Les traducteurs peuvent également jouer un rôle en amont de la conception de l’article : « J’interviens là où on a besoin de traduire, par exemple une interview en arabe pour un article en français, ou bien sur la documentation ». Sur le terrain, le besoin de traduction ne se fait pas ressentir puisque c’est le dialecte, et non l’arabe littéral, qui est d’usage.

Dans l’équipe marocaine du Desk, c’est également le français qui prédomine, et la tendance se traduit en termes de contenu. Entre cinq et dix personnes travaillent pour le média depuis le début du projet en 2015. Un journaliste arabophone a été recruté pour s’occuper de la version arabe, en plus de quelqu’un en externe qui réalise certaines traductions. Dans l’idéal, le Desk aimerait traduire tous les articles en arabe, mais le manque de moyens est patent. Même constat chez Raseef22, la plateforme d’actualités panarabe basée au Liban et accessible en arabe et en anglais : l’équipe n’a pas les financements nécessaires pour payer plus de traductions et préfère consacrer ses moyens financiers à rémunérer ses contributeurs, une centaine actuellement répartis à travers le monde.

Entre arabisation et diglossie

Traduire pour s’adresser à un maximum de citoyens est l’argument principal mis en avant par ces différentes rédactions pour justifier le plurilinguisme. Un signe d’ouverture et surtout une stratégie révélatrice de l’enjeu de la langue dans des sociétés où l’arabe, dans sa forme standard, demeure encore souvent seul à être reconnu officiellement.

Après les indépendances et à partir des années 1960, plusieurs chefs d’États arabes (au Maghreb, en Syrie ou en Égypte) ont en effet conduit des politiques d’arabisation de l’enseignement et de l’administration. Toutefois, cette arabisation par le haut ne s’est pas traduite par la disparition des langues coloniales, encore partiellement présentes dans l’enseignement primaire et secondaire, et surtout dans l’enseignement supérieur. En Tunisie, 52 % de la population est francophone, tandis que ce chiffre ne dépasse pas les 35 % au Maroc et les 38 % au Liban, selon l’édition 2019 du rapport de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) sur la situation de la langue française dans le monde.

Mais au quotidien, le paysage linguistique est loin d’être monochrome, comme le rappelle Maher Meriah : « En Tunisie, il n’y a pas une langue que tout le monde maîtrise, à part le tunisien, qui est lui-même influencé par plusieurs langues. Être présent dans un maximum de langues, c’est la solution pour toucher le plus grand nombre de personnes ». Chez Inkyfada, une réflexion linguistique a été présente dès le début, avec entre autres un questionnement sur la place du dialecte tunisien. Sur la plateforme Inkyfada podcast, unique en Tunisie, 90 % des productions sont en tunisien et sous-titrées en trois langues (anglais, arabe et français). Et lorsque les interlocuteurs ne s’expriment pas en tunisien, une traduction est réalisée ultérieurement et lue par un acteur tunisien.

Traduire oui, mais pour quel public ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le choix du plurilinguisme vise en priorité un public arabe, bien qu’extranational. Ainsi, Raseef22 dit cibler surtout la diaspora arabe non arabophone avec sa rubrique d’articles en anglais qui compte en moyenne une traduction par jour pour une dizaine de publications en arabe : « Beaucoup de personnes originaires du monde arabe restent connectées d’une façon ou d’une autre avec cette région, même si elles n’en parlent pas la langue officielle. C’est notre rôle de rendre accessibles ces histoires locales, écrites par ceux et celles qui sont directement concernés », commente une journaliste membre de l’équipe rédactionnelle de Raseef22 qui a préféré conserver l’anonymat.

Ce droit à l’information est aussi l’argument mis en avant par le site d’information marocain Le Desk. D’abord entièrement en français, la décision de créer une rubrique en arabe est venue quelques mois après la création du journal : « Il y a certains lecteurs qui nous ont fait comprendre que ce n’était pas normal que certains sujets soient écrits seulement en français, indique un des journalistes du Desk. De notre côté, nous nous sommes rendu compte que nous aurions beaucoup plus d’impact en publiant en arabe. Dans le paysage marocain, il y a certains sujets qui ne sont actuellement abordés que par les médias francophones, comme l’économie et la finance ». Le pure player entend justement apporter un éclairage sur ces thématiques, notamment au moyen d’enquêtes. Dans le royaume, la presse francophone occupe encore une place importante dans les kiosques, en particulier parmi les hebdomadaires et les mensuels. En 2014, le ministère de la communication recensait plus de 500 titres nationaux dont 364 en arabe, 93 en français, 32 bilingues et plus de 12 autres titres en d’autres langues. La presse en arabe est certes davantage lue, mais elle est toutefois moins rentable, car ce sont les journaux en français qui attirent une grande partie des investissements publicitaires. Or, la publicité reste un pilier important du modèle économique du Desk. Le plurilinguisme peut dans ce cas être un choix stratégique.

La langue arabe reste en effet indispensable pour atteindre un public plus large. « Je ne sais pas si nous sommes plus lus par des francophones, mais ce que je peux dire c’est que certains sujets fonctionnent beaucoup mieux en arabe », relève Haïfa Mzalouat, journaliste et coordinatrice de la page française à Inkyfada. « Grâce aux réseaux sociaux, on constate que les articles en arabe circulent davantage, notamment concernant l’actualité tunisienne », complète son collègue Maher Meriah.

« Je veux que les gens soient représentés dans leur propre langue »

Pour ces journaux en ligne, tournés vers l’investigation comme Le Desk ou Inkyfada, la question de l’impact de leur travail sur le lectorat est au centre de leur mission d’information. « Nous essayons d’être ouverts et de ne pas nous adresser uniquement à une frange de la population. Nous sommes obligés de faire des enquêtes afin de rendre public ce que les autorités devraient publier par elles-mêmes. Autant que ce soit dans un maximum de langues », souligne notre interlocuteur du Desk.

Mais là où la liberté d’expression est encore menacée, écrire certains récits est une prise de risque, d’autant plus en arabe. Raseef22 traite largement des sujets liés au genre, à la sexualité et à l’exil. Dans un éditorial écrit pour le journal américain Washington Post en janvier 2019, Kareem Sakka, directeur de publication, évoque le boycott subi par la plateforme en Arabie saoudite suite à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi qui en était l’un des contributeurs. Raseef22 revendique d’avoir couvert cette affaire en arabe, justement. De même, le fait que plusieurs journalistes exilés puissent prendre la plume pour écrire en arabe sur le site est vécu comme un engagement fort au sein de l’équipe :

« Pour moi c’est important de parler à notre communauté. Si on veut parler du racisme au Liban, oui nous pouvons le faire dans The Guardian, mais je veux que les choses changent sur place. Je veux que les gens soient représentés dans leur propre langue. Je sais que si j’écris en anglais, je peux toucher un public plus large à l’extérieur, mais c’est un autre sujet. Mon travail est d’informer ma communauté en premier. »

Enfin, il existe encore d’autres motifs spécifiques — bien que secondaires — à l’origine du choix du plurilinguisme. Ainsi, et même si ce n’est pas l’objectif premier, la traduction des articles en français et en anglais sur ces sites majoritairement accessibles sans abonnement donne de fait la possibilité d’être et d’exister sur la scène de l’information internationale, en faisant valoir un point de vue ou une narration différents de celle des médias étrangers. Chez Raseef22, on donne l’exemple des parcours migratoires et des récits liés à l’exil :

« Nous savons que les réfugiés ne sont pas toujours représentés de manière positive dans les médias européens, c’est-à-dire sans stéréotypes. Or, nous ne pouvons pas parler de l’actualité de la région sans parler d’eux. C’est une de nos réalités. Nous voulons les représenter comme ils méritent de l’être. »

De son côté Inkyfada fait partie du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et a participé aux révélations de l’affaire dite des « Panama Papers » et plus récemment des « Pandora Papers ». L’ensemble de ces travaux est là encore traduit en trois langues. Cette tendance au plurilinguisme chez les sites d’information en ligne pourrait bien se généraliser à l’avenir, dans l’intérêt des médias et du public.

Louise Aurat

Journaliste arabisante.

vua cridem

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