Islam et langues nationales en Mauritanie : les enjeux d’une hégémonie linguistique et culturelle sournoise

Islam et langues nationales en Mauritanie : les enjeux d’une hégémonie linguistique et culturelle sournoisePr Mamadou Kalidou BA – Dès la première décennie de l’ère de l’indépendance en Mauritanie, Moktar ould Daddah, le premier président du pays a entamé une série de réformes destinées à redorer le blason de la langue arabe longtemps minorée par le colonisateur. Il s’agit pour lui de redresser le tort fait à la langue arabe et à ses locuteurs mauritaniens, à lui redonner la place qu’il fallait dans la Mauritanie libre et souveraine.

Pourtant les langues pulaar, wolof et soninké étaient autant, si ce n’est plus malmenées par le colonisateur français. Mais ce « père de la nation » semblait oublier que le pays à la tête duquel il venait d’accéder, était une « nation » plurielle.

Que ce pays regroupait en son sein des peuples arborant des identités diverses traduites par quatre langues. La Mauritanie est un pays multilingue où l’arabe cohabite avec le pulaar, le soninké et le wolof. Les réformes politiques entamées par Daddah, après l’intermède de Haydalla, seront intensifiées sous le règne de Mouawiya oul Taya pour atteindre leur apogée en 1991 lorsque la première constitution de l’ère démocratique établit, en son article six, que « les langues nationales sont l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof.

La langue officielle est l’arabe ». Cette disposition reste d’ailleurs inscrite encore aujourd’hui dans la constitution mauritanienne. L’inscription du caractère officiel de la seule langue arabe dans la constitution pose très clairement les bases d’une discrimination assumée de l’Etat contre les composantes négro-africaines du pays.

Car en officialisant la langue d’une seule communauté (arabe), les dirigeants mauritaniens font le choix de favoriser une communauté linguistique sur les autres ; d’instaurer pour les Peuls, Soninkés et Wolofs de Mauritanie une citoyenneté de seconde zone. De sorte que les cadres issus de ces communautés ressentent, dans toutes les rencontres, que leur pays ne leur reconnait pas le droit élémentaire à la différence. Ils sont tenaillés par un malaise inadmissible.

Qu’en a-t-il été dans les pays de notre sous-région ouest-africaine ? C’était pourtant pour éviter de discriminer une partie de leurs peuples que les dirigeants sénégalais n’ont pas officialisé le wolof ou le pulaar, que ceux du Mali n’ont pas officialisé le bambara ou encore, pour ne citer que ces exemples, que les dirigeants de la Guinée n’ont pas opté pour l’officialisation du Soussou ou du maninka. Tout le monde sait que ce dernier pays (la Guinée) fut en Afrique de l’ouest celui qui s’est distingué par son opposition radicale au colon français .

Si, comme tous ses voisins, Sékou Touré, le premier président de Guinée ainsi que ses successeurs ont maintenu le statut officiel du français, c’est bien pour ne pas inoculer à leur jeune nation les germes d’une citoyenneté hiérarchisée.

Si tous les pays de l’Afrique de l’ouest, à l’exception de la seule Mauritanie, ont maintenu le français comme langue officielle, ce n’est point par préférence de cette langue sur leurs langues nationales, mais bien pour ne pas fonder leurs nouveaux Etats sur une toile de fond discriminatoire qui les exposerait à de graves problèmes de cohabitation. Je suis très loin de penser qu’il faille officialiser le français. Je dirai même très clairement que cette idée – heureusement dépassée – serait totalement absurde.

Mais ce qui pose problème, c’est, non pas l’officialité de la langue arabe (qui n’est désapprouvée par personne), mais bien le fait que cette langue soit la seule officielle ! Visiblement ce n’était pas le souci des régimes politiques mauritaniens pour lesquels, il faut imposer par la force la langue arabe aux communautés non arabes du pays.

La frustration immense manifestée à travers l’expression d’indignation de l’élite négro-africaine face à cette situation de ségrégation ne semble susciter aucun émoi chez les décideurs du jour.

Aujourd’hui encore, les enfants peuls, soninkés et wolofs sont réduits à faire l’apprentissage du savoir dans deux langues autres que leurs langues maternelles (le français et l’arabe) dans les écoles où leurs camarades maures, eux, ont l’opportunité de faire leurs premiers pas dans leur langue maternelle (l’arabe) avant de s’ouvrir au français.

Selon de nombreux psychopédagogues de l’éducation, un enfant qui commence son apprentissage dans une langue autre que sa langue maternelle accuserait un retard d’au moins six ans par rapport à celui qui apprend dans sa langue maternelle. Le résultat de cette discrimination se traduit très précisément dans les résultats de plus en plus faibles au brevet et au baccalauréat pour les enfants négro-africains de Mauritanie.

Mais ce qui surprend le plus l’observateur critique de la scène nationale mauritanienne, ce sont les arguments qui sont avancés par l’élite nasséro-baassisto-islamo-conservatrice pour justifier l’imposition de l’arabe comme seule langue officielle du pays. En plus de l’argument du nombre – sur lequel nous aurons l’occasion de revenir dans d’autres écrits – cette extrême droite mauritanienne s’appuie souvent sur des considérations religieuses.

En effet, selon elle, l’islam étant la religion de tous les mauritaniens, il est donc normal que l’arabe qui est la langue du coran soit in fine la langue officielle de la république islamique de Mauritanie. C’est cette thèse que nous entendons éprouver dans la ce qui suit.

Langue d’islam ?

Ainsi donc, selon les partisans de l’officialisation de la seule langue arabe au détriment des langues pulaar, soninké et wolof, le simple fait que le coran soit « descendu » (anzala) en arabe confère à cette langue une sacralité qui la place de facto sur les autres langues de l’humanité.

Aussi pour juger de la pertinence d’une telle allégation, nous ne saurions faire l’économie des interrogations suivantes : qu’est-ce qui chez les musulmans doit être considéré comme sacré ? La teneur du coran en tant que parole de Dieu ou la langue dans laquelle Il a choisi de s’exprimer ? Si c’est le choix fait par Dieu de s’adresser aux hommes à travers l’arabe qui lui imprime son caractère sacré, il faut alors préciser que l’arabe ne pourrait être la langue sacrée, mais une langue sacrée parmi d’autres.

Etant entendu que l’islam n’est pas la seule religion révélée puisqu’il est consacré troisième et dernière après le judaïsme et le christianisme. Reconsidérons la question autrement. Est-ce la sacralité de l’arabe qui a fait que le coran soit « descendu » dans cette langue ? Au quel cas, l’arabe devrait contenir des propriétés et attributs qui la distinguent et l’élèvent radicalement au dessus des autres langues de l’humanité.

Ou alors est-ce qu’elle est seulement une langue parmi d’autres, c’est-à-dire un élément d’une compilation paradigmatique infinie dans laquelle chacun est doté d’une capacité à rendre compte de toutes les paroles, et notamment celle de Dieu ? Aucune étude linguistique n’ayant jamais démontré que l’arabe se caractérisait, tant dans sa dimension syntagmatique que dans sa dimension paradigmatique, par des propriétés qui la rendraient unique, il va sans dire que cette langue en est une parmi d’autre.

Elle possède sa propre structure grammaticale, syntaxique et sémantique ainsi que son esthétique propre. Propriétés qui varient d’une langue à une autre mais dont toutes les langues sont pourvues.

Il nous apparait très logique qu’en s’adressant à l’humanité, la parole de Dieu subit nécessairement une double traduction. La première est celle qui permet la transmission de l’Infiniment grand (la parole d’Allah) dans un infiniment petit (la langue humaine). La seconde est celle qui permet de faire passer un contenu d’une langue vers une autre.

Ce sont ces deux types de traductions que le philosophe Souleymane Bachir Diagne désigne fort éloquemment par « traduction verticale » (pour la première) et « traduction horizontale » (pour la seconde).

Il aurait été illogique que Dieu qui est le Maître Créateur de l’humanité s’adressât à celle-ci dans un système linguistique que l’homme moyen ne saurait comprendre. De même s’il est vrai que l’Islam est « descendu » sur toute l’humanité et non pas seulement sur les Arabes – comme le judaïsme et le christianisme ne furent pas les religions des seuls juifs) – alors il importe d’en déduire que Dieu a bel et bien configuré les autres langues de sa création pour qu’elles soient en capacité de traduire Sa parole.

Nous avons pu nous rendre compte par nous-mêmes que le pulaar et le français, que nous connaissons mieux, restituent dans leur traduction, avec une perspicacité remarquable tant le contenu que la poéticité du coran. A ce propos, Amadou Hampaté Ba, répondant à la question de savoir « Pourquoi les musulmans doivent apprendre l’arabe pour pratiquer leur religion ? », écrit :

« Le fait d’ignorer l’arabe n’a jamais empêché le fidèle musulman de pratiquer avec ferveur sa religion. Croire que l’on ne saurait pratiquer l’islam qu’en parlant l’arabe reviendrait à supposer que Dieu n’entend que la langue arabe, ce qui serait ridicule».

Souleymane Bachir Diagne témoigne qu’un enseignement du prophète Mouhammad stipule « Autant de langues on parle, autant d’hommes on vaut ». Et au philosophe d’ajouter en guise d’explication : « je trouvais remarquable, en effet, une telle invitation au pluralisme linguistique là où l’on aurait pu attendre une exaltation de la langue de la révélation à l’exclusion de toutes les autres. Je comprenais cette invitation comme celle de penser de langue à langue ».

Il appert de cette analyse qu’il n’y a pas de langue qui soit intrinsèquement sacrée parce que Dieu s’y est exprimé car toutes les langues du mondes sont, à priori, susceptibles de rendre compte très fidèlement de Sa parole à condition que ceux qui font ce travail en aient une connaissance approfondie.

Dès lors l’argument religieux qui consiste à justifier l’officialisation de la seule langue arabe au mépris des langues pulaar, soninké et wolof n’est rien d’autre qu’une instrumentalisation de l’islam pour une finalité qui n’honore pas les musulmans : l’instauration de l’hégémonie d’une partie des musulmans sur d’autres musulmans.

Pr. Mamadou Kalidou BA

Nouakchott le 28/10/2021.

via cridem

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