Officialisation de la langue arabe : Histoire d’un processus balbutiant

Dr Mohamed ould Radhi | أقلام Dans les jours qui suivent, peut être les semaines ou les mois,  se tiendra un grand rassemblement qui regroupera des hommes politiques, de culture et des faiseurs d’opinion pour penser les idées de chacun et de tous au sujet de la Mauritanie d’aujourd’hui et de ce qu’elle doit être demain.

C’est pour moi l’occasion d’écrire à tous les participants à ces journées de concertations, au sujet d’une question ancienne mais toujours recurrente; le statut de la langue arabe, pour faire la lumière sur la genèse de ce problème qui n’aurait dû pas en être un et sur un processus balbutiant d’officialisation d’une langue aussi riche que merveilleuse…..
La problématique culturelle en Mauritanie est politique et non communautaire…..ce message s’adresse aux hommes politiques.
L’arabe que certains parmi nous refusent aujourd’hui a toujours été la langue de communication intercommunaitre et de culture, les écrits de Feu Elhadj Omar Tall, Feu Camara Moussa , Feu Elhaj Mahmoud Bâ – pour ne citer que ceux-ci- et les centres d’enseignement communautaire (Mahadras) qui parsèment la vallée ne sont que l’expression d’une appropriation innée entretenue massivement par nos compatriotes négro-africains…cette langue a toujours été la leur, elle a toujours été propriété de ses locuteurs arabes ou non arabes ici et ailleurs…..
Hélas, la Mauritanie indépendante connut une forte croisade pour rompre avec cet héritage ancestral et cette osmose culturelle profonde entre nos différentes communautés et fit face à de très fortes secousses nées d’un schisme politique qui ne dit pas son nom qui accompagna les premières heures de sa genèse entre tenants de la francophonie et défenseurs de l’indépendance culturelle.
Février 66 , la république passa quelques jours sur un cratère de volcan en éruption, plusieurs morts, des dizaines de blessés,  le pays vacille,  une bataille oppose des arabophones à des halpulaars (locuteurs de la langue Pulaar) sortis au secours du français.
Le français en crise parce que la langue arabe doit être enseignée dans le secondaire durant l’année scolaire 65-66….seulement deux heures par semaine !!! on est encore loin très loin de l’enseignement en arabe.
19 hauts cadres francophones signèrent un manifeste et s’alignèrent aux revendications des écoliers et 35 autres commis de l’État démissionnèrent.
Parmi ceux-ci des hommes de gauche de grande notoriété….à l’époque le clivage gauche droite n’est point de grande importance , la crise est grave , le français est en danger !!!!!
L’enseignement de la langue arabe est perçu comme une atteinte grave à la cohésion nationale et au vivre ensemble …..d’ailleurs notre « vivre ensemble «   d’aujourd’hui , semble être emprunté au manifeste des 19, distribué à Nouakchott février 66 où il fut utilisé pour la première fois.
1979, une circulaire , la fameuse
002 valorise le coefficient de la langue arabe,  des émeutes éclatèrent, un jeune maure tué devant son lycée,  la nation est en danger….. l’arabe grignote quelques petits points au détriment du français !!!
Personne ne revendiqua à l’époque,  l’enseignement et encore moins l’officialisation des langues nationales….on pensait peut être que l’attachement au français serait suffisant pour contrer les velléités de rétablissement du statut de l’arabe comme langue structurante de l’enseignement et de l’administration dans le pays.
A partir de cette date,  le processus de l’officialisation de l’arabe prend désormais son chemin, certes timidement mais désormais irréversible par ce que tout simplement relève
du naturel….on sort la question des langues nationales et on met au devant des conventions interprétées à dessein et on rejette tous les modèles même ceux qui font référence dans le monde moderne surtout en matière de respect du droit international et des conventions qui en sont le corollaire.
Le modèle français est Jacobin, disaient ils, trop réducteur et donc non adapté aux réalités mauritaniennes, les modèles italien, espagnol ne sont pas adaptés eux aussi ….oui ces modèles ont en commun l’attachement à une seule langue structurante de la nation ce qui est à l’antipode des objectifs de la francophonie; ceci expliquant cela…
Les français avant de se retirer de leurs anciennes colonies décidèrent de perpétuer leur domination culturelle pour pérenniser leur mainmise politico-économique sur les nouveaux États indépendants…….ils laissent des États mais pas des Nations…
Pourtant ce sont ces mêmes français qui s’attachent plus que quiconque au rôle central d’une langue structurante dans la construction des nations……..François premier créa le collège de France en 1530 juste pour unifier les français autour d’une langue unique …..Le Bretagne deviendra française deux ans plus tard puis Toulon, Brest et le reste des régions..
 En 1558 la France conquit la région de Calais et en 1662 achète Dunkerque…….. alors naquit l’hexagone autour du français fédérateur.
Cette même France crée au troisième millenaire, un ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale , comme pour dire que l’identité a besoin du secours de la force publique et des institutions de la république……cette identité française que protègent la loi Toubon à l’interieur et l’organisation de la francophonie à l’extérieur de l’hexagone n’est rien d’autre que la langue de Moliére.
Pour préserver la paix au lendemain de la grande guerre , les européens créèrent la société des nations en 1920, introduite dans le traité de Versailles quelques mois plus tôt…..la philosophie politique en Europe se fonde sur les nations plus que sur les États, la communauté internationale fera de même au lendemain de la seconde guerre et créa l’organisation des nations unies……pas des États unis.
Non loin de la France, les choses sont les mêmes en Espagne et en Italie.
En Espagne, l’article 3 de la constitution stipule : « le Castillan est la langue officielle de l’État et tous les espagnols sont tenus de le connaître et ont le droit de l’utiliser ».
Ce royaume contient 11 langues écrites dont le catalan,  le basque , l’aranais et le galicien.
L’Italie regroupe 12 communautés linguistiques à côté de la langue italienne.
Le paragraphe premier de l’article premier de la loi 482/1999, stipule : « la langue officielle de la république est l’italien ».
L’article 122 du code de procédures civiles stipule : « Au cours des sessions il est obligatoire d’utiliser l’italien et au cas où comparaît devant le juge quelqu’un qui ne comprend pas l’italien, le juge peut faire appel à un traducteur ».
Alors c’est quoi cette singularité mauritanienne !!!!
La réponse est assez évidente……il semble qu’il y’ait une relation cause/effet entre le maintien des langues coloniales comme langues structurantes dans les pays africains post indépendance et la paix linguistique dans ces pays.
Aucun pays africain qui eut maintenu la ou les langue (s) coloniale(s) comme langue officielle, n’eût à faire face à des désagréments d’essence culturelle.
Au Sénégal voisin où les halpulaars représentent près de 23% de la population, au Cameroun où ils sont beaucoup plus , au Nigeria où se trouve le plus grand rassemblement halpulaar au monde, au Mali voisin , En Côte d’Ivoire…aucun problème linguistique n’a été posé….contrairement à l’Algérie et au Maroc qui se sont tous deux departis du français et ont choisi l’arabe comme langue officielle ……..
La Mauritanie a été le seul pays de l’Afrique de l’ouest à se départir- ne serait ce que de façon très formelle jusqu’à présent- de la langue française, une défection au sein de l’ensemble francophone, tentacule principal de la France-Afrique,  est quand même intolérable…  il faut alors lui brouiller les cartes avant que cela ne fasse tâche d’huile …..une main invisible est donc à chercher quelque part !!!!
Et quand la Mauritanie décide l’enseignement de ses langues nationales, certains hommes politiques préfèrent le caractère latin sans se rendre compte qu’ils sont entrain de défaire un héritage commun ancien et riche, très riche et un brassage culturel entre nos différentes communautés autour de la langue arabe qui a véhiculé le saint Coran et les préceptes de notre ciment fédérateur, l’islam….
Le paradoxe est à son comble quand on sait que sur le plan purement linguistique les langues nigéro-congolaises dont nos langues nationales sont beaucoup plus apparentées aux langues chamito-sémitiques qu’aux langues indo-européennes et sont beaucoup mieux transcriptibes en arabe qu’en latin….Alors pourquoi le caractère latin et quelle est cette harmonie attendue de l’usage de ce caractère pour la transcription des langues nationales !!!
Et quelles sont ces valeurs sémantiques, rhétoriques et de syntaxe du latin qui ont échappé à Feu Elhadj Mahmoud Ba, Feu Camara Moussa et Feu Elhaj Oumar Tall…… et que ne découvriront que les conférenciers de Bamako en 66…..la francophonie couvait déjà et naitra quatre ans plus tard !!!!….
Et comment peut on se convaincre de se protéger de l’arabe par le latin ?!! et quelle menace présente le caractère arabe aux langues nationales plus qu’il ne l’a fait pour les langues perse, ourdoue,  bachtoune, Azérie..!!!!
Dr Mohamed oul Radhi

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