52ème anniversaire de l’OMVS : Les étapes d’une expertise exemplaire: 2 – 2000/2010 : La programmation au plus près des faits

Le mois de décembre 2013 aura marqué l’histoire sous-régionale, avec l’inauguration du barrage hydroélectrique de Félou et la pose de la première pierre du chantier du barrage de Gouina, deux nouveaux sites d’exploitation, par l’OMVS, du fleuve Sénégal, en présence des quatre chefs d’Etat (Guinée, Mali, Mauritanie et Sénégal) gestionnaires associés de son bassin. Source de toute vie, l’eau construit, pour le pire et le meilleur, la société internationale… Après avoir évoqué les difficultés initiales d’un projet beaucoup plus complexe que la « simple » retenue d’eau, tant dans ses tenants que ses aboutissements,  nous voici à examiner les modalités de leur résolution.

 

La prise de fonction de Mohamed Salem Ould Merzoug, en 2002, au poste de Haut-commissaire de l’OMVS, coïncide avec deux moments forts pour l’intégration régionale, significatifs, au demeurant, du redressement amorcé, par l’organisation interétatique, au cours des dix années précédentes : la mise en service de la centrale hydro-électrique de Manantali et la signature de la Charte des Eaux du fleuve Sénégal. L’interconnexion, par lignes à haute tension 225 kV, finalisée en 2001 – quinze cents kilomètres, avec dix postes-sources –l’approvisionnement effectif intervient en janvier 2002, pour Bamako, la capitale malienne ; en juillet, pour Dakar-Sénégal et seulement en novembre, pour Nouakchott-Mauritanie. La nouvelle centrale ambitionne de produire, annuellement, 800 Gwh d’électricité. Le volet énergie du barrage, situé, rappelons-le, sur le Bafing, à quatre-vingt-dix kilomètres au sud-est de Bafoulabé, en République du Mali, aura coûté, sur la base des fonds engagés jusqu’en décembre 1995, la bagatelle de 220 milliards de FCFA. On craignit, un temps, une surévaluation des estimations de rentabilité mais, après vérification des premières années d’exploitation, la production annuelle moyenne, stabilisée à 740 GWh, a rassuré les investisseurs.

Le caractère moteur d’un tel ouvrage ne réside pas seulement dans sa capacité de production, vaine si elle n’est pas correctement distribuée en aval. Les Etats bénéficiaires ont donc dû fournir – fournissent encore, quotidiennement – de gros efforts pour adapter leur réseau national respectif  à cet important  afflux d’énergie. Menés en concertation étroite avec la SOGEM-OMVS, dans le cadre du  Système  d’Echanges  d’Energie  Electrique  Ouest -Africain  (EEEOA), basé au Nigeria, qui s’est donné pour objectif, en avril 2002, de développer, à partir de 2008, un Organe de Régulation Régional (ORR), ils ont, en conséquence, une réelle communauté de conception, tant sur le plan politique que technique et financier, de nature à contribuer puissamment à l’intégration régionale. Si beaucoup d’usagers sont encore loin d’en avoir conscience – il faudra des décennies avant que l’évidence devienne générale – il existe bel et bien un lien structurel, entre la moindre facture honorée à la SOMELEC et l’entretien de la centrale de Manantali ; demain, celle de Koukoutamba, en Guinée ; dont dépend et dépendra, relativement certes mais très réellement, notre confort électrique, aux quatre coins de la Mauritanie.

 

Une information partagée

La Charte des Eaux du fleuve Sénégal a, quant à elle, renforcé les obligations d’information entre Etats riverains. Trois articles insistent particulièrement sur cette question sensible. L’article 4 souligne l’obligation d’information préalable pour « toute action ou tout projet qui pourrait avoir un impact sur la disponibilité de l’eau et/ou la possibilité de mettre en œuvre des projets futurs» ; l’article 7 réaffirmant le principe du partage de l’information sur les flux d’eau du fleuve, pour la  prise  en  compte des contraintes d’usage; tandis que l’article 24 généralise ces contraintes à «tout projet susceptible d’avoir des effets significatifs». Mais la Charte complète également – et fort utilement – les modalités d’examen et  d’approbation des nouveaux projets utilisateurs des ressources en eau. Enfin, elle précise les principes qui doivent présider à la répartition de celles-ci, non pas dans le simple cadre d’un accord général mais à l’examen de chaque situation spécifique, secteur par secteur.

Cette attention à l’adéquation précise des projets aux réalités va présider, l’année suivante (2003), à la rédaction de la Déclaration de Nouakchott, par la 13ème Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’OMVS qui engage le Haut-commissariat à agir dans les directions suivantes : poursuite et exécution des programmes et projets en cours, en valorisant leur caractère intégrateur ; innovation méthodologique, par la recherche de la durabilité, en garantissant la cohésion d’ensemble ; valorisation des ressources humaines et modernisation des outils de gestion, par l’utilisation accrue et la maîtrise véritable des nouvelles technologies de l’information et de la communication ; poursuite des actions de développement durable visant le triptyque : croissance économique, progrès social et préservation de l’environnement.

La Charte est un des enfants naturels du PASIE évoqué précédemment – voir Le Calame N°1265 du mercredi 15 septembre 2021 – qui était chargé de définir des prescriptions de protection de l’environnement, pour les travaux du projet énergie ; définir des procédures d’expropriation ;  réaliser des projets-pilotes contre les maladies hydriques, au sein d’un plan sanitaire régional concerté ; mettre en place des programmes de suivi et de coordination, pour la surveillance de l’environnement et pour les relations avec les populations riveraines ; maximiser les retombées du projet énergie de Manantali, par la promotion de l’électrification ; réaliser les études de faisabilité des projets de barrages hydro-électriques « au fil de l’eau » sur le fleuve Sénégal (Félou et Gouina) ; et assurer, enfin, la promotion de projets de lutte contre la pauvreté.

Dans le domaine économique et social, l’amélioration des infrastructures du Programme Assainissement et Eau Potable (PAEP), le lancement de microcrédits, l’électrification de villages ruraux et l’éventualité d’une coordination, finement localisée, avec les organes centraux de l’organisation, signalaient déjà le recentrage de l’OMVS sur la participation du public. Les études de Nagle et Ghose (1990) ou de Cernea (1992) l’avaient, d’ailleurs, démontré : sur une échelle d’implication allant de la simple information à la participation à la décision, plus le processus d’appropriation est poussé, plus le projet a de chances d’aboutir et de prospérer. Cela dit, le degré d’implication du public, dans le PASIE – a fortiori, dans la gestion de l’OMVS – reste encore limité : il répond à une logique de consultation, et non de participation, dans le processus décisionnel.

 

Démarche ‘’pas à pas’’

Le lancement, dès 2000, du Programme Plan Sanitaire Régional (PAS)/Projet Pilote de Santé (PPS), de l’étude des ressources ichtyologiques (relatives aux poissons) du fleuve et du Plan Général d’Actions pour l’Environnement (PGAE), associé à la mise en place de l’Observatoire de l’Environnement, de la Commission Permanente de l’Eau (CPE), organismes permanents d’informations auprès du Conseil des ministres, et des différents comités de concertation locaux et nationaux, apportent de l’eau au moulin de la Charte et les programmes qui s’en suivent tiennent immédiatement compte des premiers résultats et observations tirées de ces différentes actions. Le Projet de Gestion des Ressources en Eau et de l’Environnement (GEF), le Programme de Gestion Intégrée des Ressources en Eau et de développement des usages multiples (PGIRE) et le Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) du fleuve Sénégal sont, probablement, les plus éloquentes illustrations de cette démarche « pas à pas ».

Le démarrage de la première phase quinquennale du PGIRE – il en comporte deux, couvrant la période 2006-2013 – suit, de peu, l’entrée de la Guinée à l’OMVS (2006). Un événement capital, tant l’éventualité d’une exploitation séparée du bassin du fleuve, par la Guinée, constituait la pire des menaces pour l’aval. Le quadriumvirat enfin reconstitué, il devenait possible de s’inscrire vraiment dans la durée. Le PGIRE constitue, donc, la phase expérimentale préliminaire du renforcement de l’intégration régionale des quatre pays riverains. Il part, tout d’abord, d’un constat commun : l’impérative nécessité de réduire la pauvreté. Il faut, partout, améliorer les conditions de vie des populations.

Doté d’un important budget par l’Association Internationale pour le Développement (AID), l’Agence Française de Développement (AFD) et l’Union Européenne (UE), le PGIRE développe, en conséquence, trois composantes inégalement pourvues : le développement institutionnel régional des ressources en eau avec une attention remarquée à la facilitation et l’accélération de l’intégration de la Guinée dans l’OMVS ; la planification régionale intégrée et  multisectorielle appuyant le SDAGE et les activités de pré-investissement des ouvrages à venir (Gouina, au Mali ; Balassa, Boureya, Gourbassi et Koukoutamba, en Guinée) ; et, le gros du gâteau,  la mise  en  valeur  intégrée  des  ressources  en  eau  au  niveau  local.

La réalisation de cette dernière composante s’appuie, en chaque pays, sur diverses agences d’exécution ; publiques ou parapubliques, pour les volets développement local et agriculture : DNGR (Guinée), PDIAM (Mali), SONADER (Mauritanie), SAED (Sénégal), un volet pêche venant s’ajouter aux deux précédents, pour ces trois derniers pays ; la santé n’est pas en reste avec un plan d’action pour la lutte contre les maladies hydriques  (paludisme, schistosomiases et maladies tropicales négligées). Des zones prioritaires d’action ont été définies, pays par pays et volet par volet. Ainsi, en Mauritanie, les wilayas du Gorgol et du Trarza, pour l’agriculture et le développement local; le Gorgol, pour la pêche ; pour la santé, le Brakna (Aleg, Bababé, Boghé, M’bagne), le Gorgol (Kaédi, M’bout, Maghama, Monguel), le Guidimakha (Ould Yengé, Sélibaby) et le  Trarza (Keur Massène, R’kiz, Rosso).

Le SDAGE peut être considéré, à bien des égards, comme un fruit du PGIRE. On évoquera plutôt, ici, un autre enfant de la Conférence de Nouakchott : le Système Intégré de Transport Multimodal (SITRAM) engagé à réaliser diverses infrastructures fluviales et routières, pour assurer, dans tout le bassin du fleuve, de façon complémentaire et ordonnée, la circulation, optimale en sécurité et en coût, des biens et des personnes. Un objectif initial de l’OMVS, beaucoup trop délaissé durant les trente premières années d’activité de l’organisation, qu’il était particulièrement important de relancer ; à tout le moins, pour accéder aux ouvrages monumentaux.

En une décennie et demie, l’OMVS s’est ainsi dotée d’outils réfléchis, en prise directe sur les réalités du bassin, réunissant tous les Etats impliqués dans le cours de ses eaux et les aspects les plus fondamentaux de son développement, dans une approche tout à la fois d’ensemble et de détail – la fameuse liaison entre le global et le local – un souci constant de cohésion et de cohérence. La Conférence des chefs d’Etat et de Gouvernement aura eu l’intelligence de conserver, durant la majeure partie de cette période, un même chef d’orchestre, Mohamed Salem Ould Merzoug, pour assurer leur plus fluide mise en œuvre possible. Et pour les résultats dont on vient d’énumérer une grande partie.

 

                                                                       Ahmed Ould Cheikh

le calame

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