Les démocraties africaines et le consensus libéral/Par Seyid Ould Bah

Mohamed Hacen Lebatt est l’ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie, fonctionnaire international engagé depuis deux décennies dans les processus de résolution des conflits politiques en Afrique. C’est à ce titre qu’il a été impliqué au plus haut niveau dans les perspectives de facilitation et de médiation dans des crises politiques diverses, en Burundi, au Congo (Zaïre), au Tchad, et enfin au Soudan où il a supervisé avec succès le processus de sortie de crise après la révolte de 2019.
De cette expérience riche et concluante, il a déduit une véritable théorie de la médiation  qui lui paraît adaptée aux contextes des changements conjoncturels critiques en Afrique (mais aussi dans le monde arabe).
Cette théorie est basée sur la nécessité d’instaurer un régime politique de large consensus, qui, tout en respectant les paramètres du pluralisme social (tribal, ethnique, confessionnel) et compréhensif (relatif aux conceptions substantielles et normatives), introduit des mécanismes constitutionnels et réglementaires de participation inclusive dans les instances de représentativité et de décision.
L’expérience objective en Afrique a démontré, en effet, que toute exclusion (même légale) peut conduire à un climat d’instabilité et de conflictualité fatale à la paix sociale et même à la pérennité de l’Etat.
La démocratie conflictuelle paraît à Lebatt inadaptée au contexte africain, qui pointe l’une des plus grandes réussites démocratiques africaines qu’est l’expérience sud-africaine post-apartheid qui s’est fondée sur le rôle central et fédérateur du parti du « congrès national africain ».
Le consensualisme prôné par Lebatt est fort différent d’un autre mode de consensualisme qui a été le fond de légitimation des régimes monopartites des premières décennies des indépendances africaines. Dans ce mode monolithique du consensualisme, les sociétés postcoloniales sont jugées inaptes au mode d’organisation libérale, les structures sociales (tribales et ethniques) sont considérées des facteurs d’anarchie et de violence, des obstacles aux efforts de développement et de modernisation qui nécessitent un Etat fort, voire autoritaire et répressif qui assure une tutelle de protection sur la société réfractaire à l’ordre institutionnel.
La nouvelle conception du consensualisme intègre les valeurs libérales et les mécanismes de régulation du pluralisme, tout en prônant une approche participative forte qui inclut l’essentiel des acteurs politiques dans les processus décisionnels.
La question qui se pose ici est la suivante : la démocratie, intrinsèquement de nature antagoniste (Chantal Mouffe), peut-elle se passer de son déterminant conflictuel, gage même de sa positivité pluraliste et l’espace concret de l’idéal de liberté et de tolérance constitutif de son ethos ?

Synthèse paradoxale

La question était souvent posée depuis les débuts de la pensée démocratique moderne.
L’adéquation entre le principe de  volonté générale sur lequel Rousseau a fondé sa conception de la souveraineté du peuple uni et le principe de la subjectivité libre et désincarnée qui est la base de tout libéralisme n’est pas garantie d’avance.
La démocratie représentative est en effet fondée sur une synthèse paradoxale entre la procédure électorale à caractère arithmétique et l’idée de volonté générale qui implique une vision consensuelle du corps politique et social. La majorité électorale est ainsi investie de la représentation incarnatrice de la totalité politique.
La pensée libérale a eu de grandes difficultés à concevoir le consensus politique minimal exigé dans les sociétés démocratiques. Les deux modèles les plus fréquents sont le paradigme de «consensus par recoupement» (Overlapping consensus) élaboré par John Rawls et celui de   «consensus communicationnel» émis par Jurgen Habermas.
Le premier paradigme consiste en l’accord formel et procédural sur des règles et principes de justice malgré la différence entre la diversité des doctrines compréhensives (religieuses, morales et philosophiques).
Le deuxième modèle s’articule sur les modalités de conversation argumentative entre des sujets libres et égaux engagés dans une action collective organisée.
Le problème commun à ces deux visions est le passage assumé d’un accord de compromis (qui ne peut être que limité et provisoire) à un consensus normatif stable et structurant.
Le libéralisme est le mode de pensée et de pratique qui se fonde sur l’incertitude, la contingence, et l’individualisme ; or l’idée démocratique ne peut prendre corps que dans le modèle de société solidaire et unie.
Réconcilier les deux idéaux de liberté et de solidarité, reste donc la grande question d’une  «démocratie à venir» (Jacques Derrida).
Si cet effort en Occident libéral doit affronter aujourd’hui à la fois les effets pervers des idéologies populistes en soif des identités consensualistes racistes et belliqueuses et les courants différentialistes déconstructifs des identités sociales stables, dans les démocraties naissantes, le défi consiste à préserver le tissu social fragile des impacts nocifs d’un pluralisme chaotique tout en respectant le crédo libéral minimal.

 

Seyid Ould Bah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

Twitter: @seyidbah

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News

Le Calamre

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