Jean Sahuc, ingénieur architecte de Nouakchott : A bâtons rompus

Arrivé le 9 mai 1954 en Mauritanie, Jean Sahuc est l’architecte du coeur administratif et résidentiel de Nouakchott. Il a fait Nouakchott, et l’a vu évoluer, contre vents et marées, et « scléroser aujourd’hui ».

Il pose d’abord ses bagages à Saint-Louis, mais c’est bien dans les dunes qu’il passe le plus clair de son temps. « J’étais envoyé au titre de la France d’Outre-mer, pour préparer une étude d’un chemin de fer entre Zouérate et Nouadhibou, entre Port-Etienne et Fort-Gouraud, disait-on à l’époque. J’étais un jeune ingénieur, célibataire, idéaliste, je me suis très naturellement porté volontaire auprès de la fonction publique française », raconte l’ingénieur, confortablement installé dans un canapé de leur maison, sise au Ksar, tout près de l’aéroport de Nouakchott. »On n’avait pas beaucoup de temps à l’époque; tout le monde travaillait entre 12 et 15h par jour. C’était difficile et il n’y avait pas beaucoup de monde pour traiter tous les problèmes qui se présentaient dans la construction de Nouakchott, donc on a fait ce qu’on a pu. C’est à cette époque qu’on a monté le racing club. J’y jouais au tennis », dit-il.

L’administration française l’y fait durer. « Au départ je ne suis pas resté de gaieté de cœur, on m’y a fait rester (rires). Imaginez : c’était le désert, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, pas de médecins, pas de ravitaillement. Personne ne voulait venir. A chaque fois que je sollicitais une nouvelle affectation, mes anciens patrons me répondaient : « Ah non, désolé, il n’y a personne pour vous remplacer ». ‘’Ça a duré 20 ans comme ça », dit Jean Sahuc. « Plus même, vu que tu vis toujours là », ajoute souriante à côté Ginette Sahuc, sa femme depuis 1957.

 

 

Exode massif

La grande sécheresse de 72 est le début des problèmes liés à la question de l’urbanisme nouakchottois : « Toute la Mauritanie intérieure s’est précipitée vers Nouakchott. Il n’y avait rien pour survivre à l’intérieur. C’est là que les gazras ont commencé ; chaque nouveau venu s’accaparait un morceau de terrain, sans permis, dans l’anarchie la plus totale. Dès lors, vous pouvez le dire, les plans d’urbanisme de Nouakchott étaient jetés à la poubelle. On ne pouvait plus faire quelque chose de sérieux de la capitale, honnêtement. Les quartiers se sont construits dans cette anarchie : Cinquième, Sixième, sur la route de Rosso, sans eau, sans électricité. En un an à peine, 80.000 personnes se sont brusquement ajoutées à la population nouakchottoise ; il a fallu les absorber, mais ça s’est mal fait. Ce sont ces problèmes qu’on traîne encore aujourd’hui, avec entre autres un assainissement inexistant alors, et toujours inexistant aujourd’hui », rappelle l’ingénieur issu de la fameuse école française des Ponts et Chaussées.

Un problème de l’urbanisation nouakchottoise, et de la question de l’assainissement, que Jean Sahuc perçoit comme le plus gros défi pour l’avenir de la ville. « Il y en a tellement pour cette ville, mais rien de durable ne se fera sans le règlement de la question cruciale de l’assainissement », assure l’octogénaire. Une problématique rendue plus difficile avec la construction dans la sebkha de quartiers entiers. « C’est une zone inondable, où on n’aurait jamais dû rien construire. Les gens ont les pieds dans l’eau. Là les problèmes s’accumulent, pour lesquels on aura de moins en moins de solution, avec le temps qui passe ; on aura bientôt un magma urbain, avec un centre à peu près correct, et puis tous les alentours composés en réalité de bidonvilles en béton et tissus », continue-t-il.

Une perspective assimilée au moment de l’indépendance, avec un commencement d’assainissement parti de l’avenue Nasser dans les années 60, et qui continuait avec le réseau du côté de la Présidence, et de celui de l’Ambassade de France. Une usine de traitement est construite pour récupérer et gérer les eaux usées, près de l’usine de la Ciprochimie. « Aujourd’hui, même ce peu qu’on a fait à l’époque, tombe à l’eau par manque d’entretien », se désole Jean Sahuc. Un moment de silence, puis songeur, il reprend : « Si on doit sérieusement travailler sur l’assainissement, ça va être extrêmement difficile, et il faudra démolir beaucoup de maisons et de rues ». Un regard pessimiste sur l’avenir urbain de Nouakchott. « Cette ville est déjà presqu’invivable, mais on commence à approcher du seuil où on risquera même la santé de ses habitants, pour des questions d’hygiène, d’insalubrité. On construit des rues, on électrifie, on fait beaucoup de tapage politique, on tape à l’œil, mais l’essentiel, le primordial n’est toujours pas fait. Sans un réseau d’assainissement, une ville n’est pas une ville », reprend l’ingénieur.

 

 

Libéralisme sauvage

La question du transport n’est pas éludée dans son analyse de la problématique urbaine de Nouakchott. « Avec l’assainissement, le transport urbain cloche. Il y a bien eu une société créée pour, avec un financement de l’Arabie Saoudite, et la Banque Islamique de Développement, mais la négligence du matériel, le manque d’organisation, la mauvaise gestion ont vite enterré le projet », raconte le français. Un défaut de cap et de gestion que l’on retrouve selon Jean Sahuc dans toute la gouvernance mauritanienne. Et même dans le secteur privé, où les gens suivent.

« C’est le même système basé sur le particularisme qui prévaut depuis des décennies en Mauritanie. A un moment, on a fait des boulangeries, puis des pharmacies à tous les coins de rues etc… Un système mimétique favorisé par le manque de vision de l’Etat, qui a favorisé un libéralisme à la mauritanienne, sauvage, mais qui n’allait pas dans le sens du développement de ce pays », analyse monsieur Sahuc. Une situation qui a perduré à cause de dirigeants « qui ont plutôt mis en avant l’intérêt tribal ou particulier, au détriment de l’intérêt d’une nation en réalité encore inexistante ».

L’urgence de l’assainissement dans la Sebkha est sous-estimée par les autorités, de son point de vue. « Pour l’existence même de la ville, il faudra à un moment qu’un gouvernement s’engage pour une politique de grands travaux dans la capitale. Avant de faire de nouvelles villes qui n’ont aucun sens pour l’instant. Il faudra libérer de gros moyens sur la durée pour un réseau urbain, des usines de traitement, et des moyens d’évacuation des eaux, si on ne veut pas que la grande nappe phréatique de la Sebkha soit contaminée. Les eaux usées, en étant capturées et traitées, peuvent servir des projets d’agricultures maraîchères dans Nouakchott, de plantations, de verdure. J’ai travaillé sur un projet qui présentait cet aspect technique des choses. Mais il n’y a jamais eu de suivi », narre longuement l’ingénieur. L’assainissement n’étant pas très rentable aux yeux des financiers. Mais c’est une question de priorité gouvernementale pour l’ingénieur français, et de développement. « Il y a des projets qui rapportent et d’autres pas. Il faut faire une moyenne qui équilibre tout ça et décider des moyens d’actions. Je ne sais pas comment les gouvernants vont faire, d’autant qu’ils n’ont pas l’air de s’en soucier. On laisse tourner… », regrette le père de trois filles.

Un amoncellement de problèmes urbains, qui ressemble à celui des ordures, « de plus en plus grave ». Là encore le regard de l’ingénieur n’est pas tendre avec les autorités. « Là on parle surtout de problème de gestion urbaine. Les gens qui gèrent ça aujourd’hui se servent d’abord. Ils font travailler leurs entreprises et leurs moyens (ça n’a pas changé en 2021 – ndlr), sans un but précis communal, sans un plan d’ensemble ! Ça ne peut pas marcher ainsi. Pizzorno s’en chargeait convenablement, mais depuis leur départ pour impayés de l’Etat, on avance vers une catastrophe sanitaire certaine, je vous le dis », assure le co-fondateur de Nouakchott, qui évoque la croissance exponentielle de la population nouakchottoise.

Un financement qui s’annonce difficile avec en toile de fond, la crise économique que traverse le pays, et les problèmes liés à la situation de la SNIM. « Les besoins du pays augmentent et vont s’accroître très vite, tandis que les moyens vont devenir rares. Il y a une prioritisation à mener qu’on tarde encore à faire. Il faut des compétences pour cela ; et malheureusement, ce ne sont pas les plus compétents qu’on voit aux commandes techniques. Il n’y a pas de réels technocrates, désireux de développer leur pays. Ils veulent juste gagner de l’argent à tout prix », conclut-il morose.

 

Mamadou Lamine Kane

Le Calame

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