Un dialogue ? Pour quel(s) résultat(s) ? par Maître Mine ABDOULLAH

Un dialogue ? Pour quel(s) résultat(s) ? par Maître Mine ABDOULLAH Depuis plusieurs mois maintenant, un dialogue devant regrouper le pouvoir et les forces vives de la nation (société civile, syndicats, partis politiques) peine à démarrer, malgré les prédispositions de l’opposition qui a multiplié les appels du pied à ce sujet. Malheureusement, du côté du parti au pouvoir, nonobstant un semblant de désir d’y aller, les choses ne se décantent toujours pas.

Si, de prime abord, ledit dialogue, tant souhaité, se propose de traiter les multiples problèmes auxquels est confronté le pays (l’unité nationale, le problème d’enrôlement, la gestion de la pandémie de la COVID-19, l’insécurité, etc.), il reste que tous s’interrogent sur les résultats auxquels on peut s’attendre à l’issue d’un tel dialogue.

Toutefois, les attentes étant nombreuses et leur satisfaction restant une préoccupation majeure des citoyens, la tenue d’un tel dialogue demeure tout aussi opportune qu’impérative.

Le dialogue consistera à agiter les idées, bousculer les habitudes, les inerties et l’immobilisme qui marquent la vie politique du pays, lequel souffre d’un défit en matière d’analyse et de réflexion sur les objectifs à atteindre, les stratégies à adopter et les potentialités à mobiliser.

Les participants au dialogue doivent savoir que l’opinion publique a besoin d’être informée, orientée et éclairée sur les différentes visions politiques, au risque que le citoyen sombre dans le pessimisme et la déception.

Certes, lister ces attentes tout en étant fastidieux s’impose à nous comme une nécessité, tant il est vrai qu’il faille établir une grille suivant laquelle il serait possible de juger des résultats attendus pour donner une note – positive ou négative – au dialogue souhaité.

Transcender le formalisme

Et ces attentes ne sont autres que les actes et actions qui renforcent la démocratie, assoient l’État de droit dans toute sa splendeur et contribuent au bien-être social, économique et culturel des populations.

Bien entendu, ces attentes devraient transcender le simple formalisme des textes pour épouser les courbes de la réalité de tous les jours, car les notions d’égalité, de justice, d’équité, de développement seraient creuses si dans les faits le peuple n’en ressent pas le bénéfice et les retombées à court terme.

Aujourd’hui, ces attentes concernent le raffermissement du sentiment d’appartenir à une seule nation, la culture de l’élan patriotique qui doit sommeiller en tout un chacun, le concours de tous pour le façonnement d’un pays réellement indépendant, prospère et stable (socialement, politiquement et culturellement).

Aussi, est-il attendu de ce dialogue qu’il soit inclusif et ouvert et qu’il permette d’aborder, sans tabou ni langue de bois, tous les sujets d’importance, notamment :

*Le respect des lois et règles de la République, notamment la Loi fondamentale (Constitution) ;

*L’unité nationale ternie par des passifs non encore définitivement soldés (aussi bien humanitaires qu’économiques) ;

*La problématique de l’esclavage (et ses séquelles), sujet polémique qui doit être pris à bras le corps, sans surenchère ni désinvolture, puisque malgré les textes édictés et les tribunaux spéciaux dédiés à cette problématique, certaines ONG des droits de l’homme continuent de dénoncer son existence ;

*Le système éducatif inadapté et dont les multiples réformes n’ont jusque-là pas apporté de solution tangible. Ce système, qui manque d’uniformisation, contribue à la division des citoyens : écoles privées pour les riches et école publique pour les pauvres. Aujourd’hui, malheureusement, le manque de niveau est tel qu’on assiste à un nivellement aussi bien par le haut que par le bas…

*La lutte contre l’extrémisme (qu’il soit religieux ou autre) ;

*La justice dont l’indépendance est sujette à caution et qui souffre de plusieurs autres maux : lenteur, difficulté d’exécution des décisions, manque de spécialisation, garantie de l’égalité de traitement de tous, trafic d’influence, favoritisme, corruption, mais aussi le laxisme consistant à relâcher des criminels endurcis, parfois récidivistes ;

*L’administration, le moins que l’on puisse dire, est qu’elle est malade. Il y a lieu de faire le diagnostic sous forme d’inventaire de tous les maux qui rongent ce corps métastasé. Le diagnostic révélera sûrement le laisser-aller, les atermoiements et les fausses thérapies du passé.

Le mal s’est enraciné ; mieux, il a généré une vraie gangrène. Et il s’y ajoute la gabegie, la corruption, la démotivation, le sureffectif, le gaspillage, l’absentéisme, le népotisme, la lenteur, l’opacité, l’autoritarisme, l’absence d’évaluation, la centralisation, l’inefficacité des contrôles existants.

Ce qui est attendu de ce dialogue tant souhaité, c’est aussi :

*L’instauration d’un cadre approprié de discussion et de dialogue interne permettant d’échanger sur les questions de relation et de cohabitation communautaire dans notre pays ;

*La bonne gouvernance et la mise en place d’un mécanisme de recouvrement des biens spoliés et/ou mal acquis, ainsi qu’une lutte sans merci contre le fléau de la corruption ;

*Une gestion concertée des grands fléaux (aujourd’hui la COVID-19) ;

*L’équité dans les concours et l’égalité des chances de tous les citoyens pour l’accès à l’emploi et aux services de base essentiels.

De même, les médias privés (TV / Radios) ne doivent pas être entre les mains d’une même communauté et les tranches d’antennes dans ces médias, de même que dans les médias publics doivent refléter la diversité du peuple mauritanien ;

*La résolution rapide du problème de l’enrôlement et le règlement du problème des terres, en particulier celles de la Vallée ; problème qu’il faut prendre à-bras-le-corps et auquel il faut apporter une solution qui préserve l’intérêt de l’État, les besoins des potentiels investisseurs mais surtout les droits des propriétaires et des populations locales ;

*La prise en compte de la société civile qui doit être perçue comme un partenaire devant être associé à l’animation de la vie nationale, puisqu’étant, ici et ailleurs, une sentinelle de défense des droits et de la démocratie qui considère que l’homme est l’alpha et l’oméga, le moyen et la fin de tout processus ;

*Recomposer la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) de façon consensuelle.

Poudre aux yeux

Le dialogue souhaité – quelles que soient les divergences des uns et des autres – ne saurait porter que sur l’essentiel, à savoir tout ce qui renforce l’unité nationale et la cohésion sociale.

En un mot, les attentes, c’est, qu’à l’issue du dialogue, une feuille de route consensuelle soit établie pour fixer les bases d’une démocratie apaisée, d’un climat social serein et d’une coexistence pacifique.

Quoiqu’il en soit, la Mauritanie nouvelle qu’on veut bâtir passe nécessairement par l’instauration d’un dialogue ouvert, inclusif et élargi à toutes les familles politiques, dans le respect de l’opinion et des choix de chacun ; les protagonistes devant être mus par l’idéal de mettre honnêtement leurs idées novatrices, utiles et positives, leur volonté de bien faire au service du pays où les rapports entre les citoyens ne seraient pas conditionnés par l’idolâtrie du plus faible pour le plus fort, ni la condescendance du plus fort à l’égard du plus faible.

Il s’agit, en fait, de préserver le pays de l’appel des mauvaises sirènes ; ce qui suppose la rupture avec l’étroitesse d’esprit, le chauvinisme, l’esprit du clan ou de la tribu. Cela suppose surtout l’ouverture d’esprit, la tolérance, l’acceptation de l’autre, avec comme priorité la solution aux problèmes cruciaux que connaît le pays.

Pour y arriver, le dialogue attendu devrait donner lieu à un changement qui requiert une stabilité ne devant pas se résumer à la seule absence de troubles, de coups d’État mais plutôt une stabilité où adultes et enfants sont en bonne santé, sont instruits et disposent d’eau potable, d’électricité, de nourriture décente ; où l’homme jouit du respect, est vêtu et bien logé dans un État de droit garant du devenir de tous et de tout un chacun.

Mais, au rythme où vont les choses, avec une pandémie de COVID-19 qui ralentit les activités, une insécurité stressante, le sentiment pour une partie des citoyens d’être marginalisés, un surenchérissement des prix des produits de première nécessité, le phénomène du djihadisme qui perdure au Mali et s’étend au Niger, au Burkina, en Côte d’Ivoire…, on se demande si ces attentes pourraient être satisfaites. En tout cas, elles s’érigent en autant de défis qu’il est de notre devoir à tous d’affronter.

Quoi qu’il en soit, la balle est dans le camp du pouvoir, lequel aurait beaucoup à gagner à engager ledit dialogue et appliquer ses conclusions, au lieu de se complaire dans une politique de l’autruche consistant à nier toute crise alors que le citoyen demeure très peu rassuré par l’avenir du pays.

Pour une fois que le dialogue est réclamé aussi bien par l’Opposition que par la Majorité, les rencontres auxquelles se livrent ces temps-ci des élus et/ou des responsables de la Majorité ne riment à rien puisque perçues par d’aucuns comme de la poudre aux yeux visant à masquer les réels problèmes auxquels sont confrontés les citoyens.

Les signaux alarmants étant nombreux, il est temps qu’un dialogue sérieux et sans tabou se tienne pour que les principaux acteurs de la vie nationale puissent se concerter et convenir sur les solutions les plus idoines et pérennes devant asseoir les bases d’une Mauritanie où chaque citoyen se sentira chez lui, et en sécurité…

La finalité du dialogue étant d’arriver à un climat social serein et apaisé, le différer ou, pire, l’occulter, ne serait qu’en rajouter à l’incertitude du lendemain et la propagation de la peur dans l’opinion dont le sentiment diffus est que le pays semble géré au jour le jour.

Maître Mine ABDOULLAH
Avocat à la Cour
Professeur à l’Université
Président de la LMDH
Président de la C.M. PCQVP

Source : Le Calame

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