Le nomadisme entre les fonctions de l’administration mauritanienne : le pour et le contre /Par : Ebe Baba, économiste, expert en développement

Il ne fait aucun doute que la société bédouine mauritanienne a associé sa vie au nomadisme, à l’errance et à l’instabilité permanente en un seul endroit. Il est également bien établi et admis que les errances des peuples du désert ont toujours été rationnelles et justifiées. La migration ne s’effectue, en général, que pour deux raisons principales : la recherche de pâturages pour le bétail et les points d’eau pour s’abreuver, ou à la recherche du savoir éducatif et l’apprentissage des sciences, sans oublier le nomadisme bien connu pour les raisons de la «Guetna» (période des cueillettes des dattes dans les oasis) ou le nomadisme vers les « Grayers » (plaines à cultiver) pour les semer   lorsque les précipitations inondent ces plaines.

Et quand nous sommes devenus un pays semi-moderne avec des systèmes administratifs et des gouvernements composés de ministres, de secrétaires généraux, de directeurs, de chefs de départements, de gouverneurs de province, de Hakems, de chefs militaires de divers grades, de directeurs d’entreprises publiques et d’autres postes qui sont nommés par les plus hautes autorités du pays, avons-nous arrêté ce nomadisme ?

Non, bien sûr que non, nous ne nous sommes pas arrêtés. L’obsession du nomadisme a continué de nous hanter, même dans la gestion des affaires du pays. Et comme on le sait tous, le pays, tout entier, reste pendu et accroché à l’écoute de la radio ou assis devant le petit écran après chaque session de  cabinet ministériel. Cette attroupement ne se fait pas pour écouter des décisions liées au développement et à la réforme des affaires du pays, mais plutôt pour n’écouter qu’un énième  tournoi de nomadisme  de va-et-vient interminable et répétitif entre les changements de postes gouvernementaux  conduisant à de nouvelles nominations  de responsables de l’administration  pour lesquelles nous n’avons aucune idée  du pourquoi ni  les raisons ni  les justifications de ces  prise de décisions.

 

Jeu répétitif d’errance

Après chaque séance du Conseil des ministres, vous trouverez toujours des gens qui se demandent quelles nouvelles décisions ont été prises. S’il n’y a pas de nouvelles nominations dans la rubrique  des « mesures  spéciales et individuelles  », ils vous diront que le Conseil des ministres « n’a rien amené de nouveau », même s’il figurait dans son communiqué final  d’importantes décisions telles que l’approbation par exemple du projet du budget national annuel de l’État.

Qui devons-nous blâmer ici ? Est-ce le gouvernement, ou devons-nous blâmer les simples gens lambda que le gouvernement a habitué à un jeu répétitif d’errance et de nomadisme entre les postes de l’administration après chaque séance du Conseil des ministres ? Je ne blâme pas les simples gens qui attendent avec espoir, après chaque séance du Conseil des ministres,  d’entendre une nouvelle portant sur  la nomination d’un de leurs proches ou d’un parent, ou  d’un membre de leur tribu, ou de quelqu’un qui vient de leur région ou de leur ethnie.

Chaque fois qu’un de leurs est nommé, ils considèrent qu’ils ont obtenu une part du gâteau, puis ils se précipitent pour féliciter et apporter des moutons et des chameaux à égorger  à ceux qui sont nommés à des postes de hautes  responsabilités. Celui qui sera nommé parmi eux leur allouera une part des ressources nationales qui lui ont été assignées à gérer en vertu de sa position, du moins l’imaginent-ils.

Où en est la responsabilité de l’État dans tout cela ? Ses ressources nationales sont-elles ainsi réparties ? De quel droit, si une personne est nommée dans un ministère ou dans  un département, quelle que soit sa spécialisation, aura-t-elle le droit de répartir les ressources qui lui sont allouées afin de satisfaire les désirs des proches qui tournent  autour de lui, ou de ceux qui ont des relations familiales, tribales, régionales ou ethniques avec lui ?

Nous vivons cette situation depuis l’indépendance dans laquelle rien n’a jamais changé. Chaque dirigeant qui prend la direction du pays, légalement ou illégalement, et le plus souvent c’est le dernier cas, ce nouveau maître continue dans la même approche en nommant les fonctionnaires selon sa guise et selon ce qui bon lui semble. Ces nominations  se font souvent  suivant  des équilibres qui ne considèrent que les critères du tribalisme, du régionalisme, de l’ethnicité, du favoritisme et du clientélisme si  ce n’est pas les critères de loyauté aveugle pour servir les intérêts égoïste du dirigeant du moment  afin de l’enrichir et / ou enrichir ceux de son entourage.

Que signifie pour nous cette méthode tordue et rétrograde ? À chaque instant, les gouvernements nous embarquent dans une campagne de nomadisme ennuyeuse et semblable en remplaçant un ministre, un secrétaire général, ou un directeur d’un endroit à un autre ou d’un secteur à un autre. Que signifie prendre un ministre qui était responsable du secteur de la culture et le placer au ministère du pétrole, par exemple, ou prendre un secrétaire général du ministère de la Justice et le placer comme secrétaire général du ministère des Finances. Que signifie nommer un ministre pour un secteur précis, et au bout de trois ou six mois, le transférer à un ministère différent avant même  qu’il ne comprenne, ou assimile les tâches et les objectifs assigné à ce ministère ? Ce nomadisme entre les départements ministériels est tellement rapide qu’on ne donne même au ministre qui vient d’être nommé dans un département donné le temps d’appréhender et de comprendre les programmes assignés à son nouveau département avant de le balancer dans un autre ministère pour recommencer à nouveau l’apprentissage de son alphabet.

Ce type de gestion de l’administration publique ne veut rien dire et ne répond à aucune logique rationnelle. Si le responsable réussit dans son travail, il devrait être laissé à son poste selon l’adage qui dit que : « on ne change pas le cheval qui gagne ». Si par contre, il échoue, il devrait  être définitivement exclu de ses responsabilités et tenu responsable s’il y a des raisons  à cela.

 

Bases obsolètes et arriérées

N’est-il pas grand temps pour nous, après plus de soixante ans d’indépendance, de nous demander quels sont les critères sur la base desquels nos fonctionnaires devront être nommés à tous les emplois de l’État ? Sont-ils des critères basés sur la répartition inégale de la richesse nationale entre un petit groupe d’opportunistes qui gravitent autour de l’orbite du sultan en excluant la majorité de la population du pays ?  Ou existe-t-il d’autres critères qui garantissent le bon fonctionnement du pays et conduisent à la réalisation du développement économique et social et de la justice dans celui-ci ?

Je ne veux en aucun cas donner de leçons de bonne gestion à qui que ça soit. Mais face à cette persistance à nommer des fonctionnaires sur des bases obsolètes et arriérées qui ne servent pas les intérêts vitaux du pays et ne produisent aucun résultat, il faut, et par patriotisme et jalousie pour les intérêts de la patrie, se lever et crier haut et fort : Assez, assez, et assez, nous en avons tout simplement marre de cette méthode anarchique, archaïque et arriérée de gestion des affaires de notre pays.

La méthode de nomination des employés de l’État doit être basé sur des normes professionnelles strictes qui devraient être fixées pour atteindre deux objectifs principaux, le premier, étant  d’empêcher les dirigeants  du pays  d’abuser de leur influence et de leurs pouvoirs dans des nominations qui ne servent que leurs  intérêts égoïstes et  personnel et les intérêts de ceux qui sont dans son orbite, et le second objectif étant de définir des normes professionnelles et scientifiques qui garantissent le principe  en or de «l’homme qu’il faut à la place qu’il faut».

Les normes professionnelles requises pour tout emploi ne sont inconnues de personne. Comme tout le monde le sait simplement, elles se résument comme suit :

  1. Qualification scientifique et académique dans le domaine du poste à pourvoir
  2. Expérience professionnelle dans le domaine du poste à pourvoir
  3.  Intégrité et compétence dans le style de gestion
  4. Preuve d’une vision intégrée pour atteindre les objectifs liés au poste à pourvoir

Ce sont là les critères les plus simples qui doivent être remplis par ceux qui seront choisis pour occuper les postes de direction des affaires de notre pays qui souffre de la mauvaise gestion et de la mal gouvernance.

Dans un article précédent, j’avais abordé certains aspects de ce sujet, mais comme beaucoup d’autres, il n’a pas été pris en compte car nos articles et nos apports intellectuels et techniques, pour nous qui prétendons appartenir à la classe des intellectuels du pays, le proverbe Hassanya « celui qui trait sa chamelle dans un lac » s’applique parfaitement  à nous.

Dans cet article, j’avais relevé  qu’il existe des postes élevés dans lesquels la nomination doit être soumise à des critères stricts en raison de leur importance dans la gestion des ressources du pays et de la nécessité de les préserver. Il existe des fonctions politiques dans lesquelles le président de la République est souverain de prendre des décisions et d’y nommer qui il veut.

Mais ces nominations ne doivent pas être prises sans critère et sans référence techniques. Le président de la République a, bien sûr, le plein droit de nommer les ministres de son gouvernement, mais ces nominations doivent être soumises aux critères susmentionnés de qualifications scientifiques, d’expérience, d’intégrité, de preuves de vision et de programmes de développement cohérents et détaillés pour atteindre les objectifs des secteurs ministériels qui leur seront  confiés en gestion.

 

 

Confusion totale

En outre, ils doivent présenter leurs visions et leurs programmes aux organes parlementaires du pays pour valider leurs nominations à leurs postes respectifs après discussion et évaluation pour s’assurer de leurs qualifications pour assumer les responsabilités des postes auxquels ils sont nommés. C’est une pratique qui se passe dans les plus anciennes démocraties du monde et notamment,  les États-Unis d’Amérique. Là-bas, le Président choisit les ministres, mais ils n’assument officiellement leurs fonctions qu’après validation de leur nomination par les organes législatifs du pays. Qu’est-ce qui nous empêche de s’imprégner d’une telle  expérience aussi réussie et aussi efficace ?

Quant aux institutions publiques, telles que les sociétés minières nationales, la banque centrale, les sociétés chargées de fournir des services d’eau, d’électricité et de santé, et les sociétés gérant nos richesses nationales provenant des ressources minérales, marines, agricoles et autres, ces institutions, compte tenu de leur importance dans la gestion des richesses du pays, doivent disposer d’une procédure particulière de sélection des responsables auxquels leur gestion sera confiée.

Qu’est-ce qui empêche la sélection des directeurs de ces établissements d’être soumise au principe d’une concurrence loyale et transparente pour tous les cadres du pays qui disposent de l’expertise technique requise pour chacun de ces emplois selon leur spécialisation ? Simplement, le cahier des charges de chaque emploi et les conditions d’éligibilité sont élaborés, et une annonce est publiée. Chaque cadre mauritanien pensant qu’il remplit les conditions requises pour le poste demandé peut concourir. Un comité d’experts pourrait être chargé d’analyser les offres reçues pour chaque poste proposé et de sélectionner les meilleures.

A la suite de cette sélection, la personne choisie est engagée pour une période d’un mandat déterminé, au cours de laquelle son travail est évalué, et à la fin de son mandat, il est tenu responsable de ce qu’il a accompli comme performances  ou échecs. En fonction des résultats, il sera récompensé ou puni.

Avec cette méthode, nous garantissons l’objectif d’atteindre d’une pierre deux coups. D’une part, nous garantissons la sélection à recruter les meilleurs cadres  pour chaque société publique tout en donnant des chances égales à tous les candidats du pays  sans discrimination ni exclusion, et d’autre part, nous évitons les grognements, la jalousie et l’insatisfaction face aux nominations pour des raisons tribales, régionales et ethniques.

Il existe aussi un autre type de nomadisme qui n’est pas moins problématique que le nomadisme entre les fonctions de l’État. Il s’agit du nomadisme entre les fonctions des ministères. Il est rare qu’un remaniement ministériel se fasse sans être accompagné de modifications de la structure de l’organigramme ministériel, comme par exemple le transfert du département  industriel, du ministère de l’Économie au ministère de l’Agriculture, ou le transfert du secteur de la  jeunesse au ministère de l’éducation, ou la création d’un nouveau ministère chargé d’un secteur qui relevait de la compétence d’un autre ministère ou autres ajustements structurels dans les organigrammes  ministériels.

Bien que certaines de ces modifications structurels peuvent trouver parfois des justifications, mais l’observateur avisé doit s’interroger sur les raisons qui sont derrière ces modifications  et sur quelles bases et justificatifs ces modifications ont été opérées, car ces modifications sont d’une part, souvent coûteuses et d’autre part, elles conduisent à une confusion totale dans le travail administratif pendant des longues périodes durant lesquelles le citoyen se perd à la recherche de l’endroit où se trouve le service  qu’il recherche.

La modification de la structure administrative des secteurs ministériels du gouvernement ne peut être laissée au hasard et à l’improvisation, mais doit faire l’objet d’une étude technique de qualité et réalisable, confiée à des maisons d’expertise internationales spécialisées qui offrent la meilleure structure administrative moderne proportionnel au service et à la réalisation des objectifs de développement économique et social où la structure de chaque ministère est déterminée séparément pour inclure des intérêts intégrés et proportionnels qui assurent les meilleurs services au coût le plus bas possible.

Ce sont là quelques suggestions simples que nous proposons aux décideurs de notre cher pays, afin qu’ils puissent en profiter où de s’en imprégner, sinon je ne refuse pas qu’elles soient jetées à la poubelle, comme d’habitude. Ça ne sera pas la première ni la dernière fois que nous « trairons notre chamelle dans le lac ».

Nous ne cherchons que le bien pour ce pays…

Le Calame

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