Quelques séquences de l’histoire des Kadihines (partie 3) : L’engagement politique/Par Ahmed Salem El Mokhtar (Cheddad)

Quelques séquences de l’histoire des Kadihines (partie 3) : L’engagement politique/Par Ahmed Salem El Mokhtar (Cheddad) Le même jour, je crois, l’oncle Elbal se pressa pour égorger une vache qui agonisait à cause de la disette. Elle était bizarrement grasse, mais le ventre était plein uniquement de sable. On mangea énormément de viande puis on en sécha une bonne partie. On piqua tous des diarrhées en dépit de la consommation d’une grande quantité de thé vert sucré et de feuilles de jujubier, très indiqué contre ce genre de diarrhées. L’oncle Isselmou : Le soir, on discutait. On discutait même trop.

Le sujet principal se porta sur une étude comparée entre les avantages et les inconvénients de l’élevage et du commerce. Elmoctar et Elbal défendaient l’élevage et Isselmou, le commerce. La fraiche influence de la littérature chinoise me fit pencher pour l’élevage. Quelques décennies après, je ne cessais de m’étonner du point de vue évolué d’Isselmou à l’époque.

Ce dernier en réalité ne condamnait pas entièrement la pratique de l’élevage. Il affirmait tout simplement qu’il ne fallait pas tout dépenser dans ce secteur à risque.

En réalité, l’oncle Isselmou n’avait cessé d’exprimer une longueur d’avance sur son entourage : il était le premier à posséder son propre terrain pour une boutique au Sénégal, le premier à ouvrir une boutique en brousse et le premier à posséder une voiture. Il avait pratiqué pendant un bon bout de temps, le taxi-brousse dans une Land Rover à châssis court dans la zone de Rkiz. Il louait les services d’un jeune chauffeur maure du nom de Hammad.

Plus tard Isselmou sera aussi le premier à construire un hangar pour s’en servir comme habitat à la place de la tente. Il sera aussi le premier à construire une boulangerie traditionnelle pour servir le pain chaud, chaque matin, aux petits de notre collectivité après sa sédentarisation.

Rappelons encore qu’Isselmou, avec son ami du même groupe d’âge, Khattri, furent les premiers de notre communauté à effectuer le pèlerinage de la Mecque à la fin des années 60. Je gardais encore avec moi la partie historique d’un grand dictionnaire arabe offert à moi par Khattri après ce pèlerinage.

Enfin, un autre détail, d’apparence insignifiant, mais très symbolique : Isselmou fut le premier à user d’un matelas en éponge afin de s’en servir comme d’un « amortisseur » contre l’incommodité de nos diverses nattes de couchage.

Peu de temps après, j’interrompis mon séjour en brousse pour rejoindre les festivités de la semaine régionale à Rosso. Là, je n’étais pas partie prenante, mais un simple spectateur. Malgré sa courte période, j’en ai beaucoup appris.

La révolution : Les choses vont s’accélérer. Avec la sécheresse, la pluie naturelle devint rare. Par contre, des averses de tracts et de publications vont inonder tout le pays. Avant la fin de l’année 1969, de nombreuses revues, sous forme de polycopiés, vont voir le jour.

Leur langage était particulièrement véhément à l’égard du régime. Une organisation des élèves, appelée Comité Provisoire d’Action Scolaire du Secondaire (CPASS), lança un mensuel intitulé « L’élève Mauritanien ».

Une autre organisation clandestine, aux ambitions politiques plus prononcées lancera une publication qui fera date : « Sayhat Elmadhloum » ou « Le Cri de l’Opprimé ». S’inspirant de La Pravda de Lénine, elle se fixa comme objectif de canaliser l’unité du mouvement national anti-néocolonialiste et anti-régime en place.

J’apprendrai plus tard que l’initiative de cette publication revenait à un groupuscule, auparavant d’obédience nationaliste arabe, précisément nassériste, qui se reconvertira, comme d’ailleurs partout au Proche Orient, après la débâcle arabe de 1967, en un parti politique d’extrême gauche, sympathisant du Maoïsme.

Il se donnait comme nom : Parti des Kadihines de Mauritanie (PKM). « Kadihines » faisait référence au « peuple laborieux ». Il était né dans la forêt de Tokomadi au Gorgol. Ses fondateurs sont les hôtes de Ainina O. Mohemd Elhadi, enseignant dans ce village. Officiellement, il recevait, à titre privé, des amis. Les femmes du village qui s’occupaient de l’organisation ne soupçonnaient rien.

Parmi ses militants fondateurs, on peut citer, feu Sidi Mohamed Ould Soumeydaa (étudiant) et des fonctionnaires comme Mohameden Ould Ichidou, Mohemd Elmoustafa Ould Bedreddine, Ahmedou Ould Abdelkader, Beden Ould Abidine et Ainina Ould Mohemd Elhadi. Ichidou était un greffier, tous les autres, à l’exception du jeune Beden, sont des enseignants arabes. Des élèves vont leur emboiter le pas très rapidement.

D’autres groupes de gauche manifestèrent aussitôt leur intention de coordonner avec le groupe de Sayhat Elmadhloum, considéré comme l’initiateur de la bonne voie.

Il s’agissait d’un groupe négro-africain organisé dans un parti marxisant, le Parti du Travail de Mauritanie (PTM). On cite parmi ses dirigeants, Ladji Traoré, Bâ Boubakar Moussa, Sall Abdoulahi, Daffa Bakary. L’un des principaux fondateurs de cette formation serait l’ancien ministre, proche du président Mokhtar Ould Daddah, Baro Abdoulaye.

Un groupe composé d’étudiants de France pilotait une publication intitulée « Libération ». Parmi ses principaux meneurs nous avons Moustafa Ould Abeidrrahmane et Bokoum Mohammed.

UNEMAU: Des organisations estudiantines, divisées auparavant sur des bases ethniques vont se rapprocher de cette nouvelle tendance unitaire. Elles étaient principalement deux : l’Union Nationale des étudiants de Mauritanie (UNEMAU) et l’Association des Etudiants et Stagiaires de Mauritanie (AESM).

Respectivement et d’une façon exclusive, la première était composée d’étudiants arabes (maures) et la seconde d’étudiants négro-africains. Yahya Ould Elhassène dit Petit Hassane et Taleb Mohamed Ould Lemrabott de l’Université de Dakar, Haibitna et Ould Abeidrrahmane dans des Universités Françaises, tous comptent parmi les principaux meneurs de la première organisation.

Bâ Boubakar Moussa, Diagana Youssef et Kane Ndiawar faisaient partie des meneurs de la deuxième. Les deux structures estudiantines fusionneront dans une seule organisation au cours d’un congrès d’unité, tenue clandestinement à Nouakchott en 1972.

Avant leur fusion, l’UNEMAU organisa un premier congrès à Damas, Syrie, en 1968. Au départ ce congrès fut initié par un groupe d’étudiants mauritaniens proches du parti Baath syrien mené par Mohamed Mahmoud Ould Mah, décédé récemment. Selon des délégués présents, dans les couloirs du congrès on l’appelait déjà Docteur Ould Mah. Sidi Mohamed O. Soumeydaa et d’autres étudiants Mauritaniens influencés par la nouvelle gauche marxisante réussirent après une lutte acerbe à isoler les premiers et à prendre en main les travaux du congrès.

Ils vont même réussir à transférer les travaux du congrès à l’ambassade de Mauritanie en Syrie avant d’arracher la direction du congrès du groupe de Ould Mah. Mon ami Khallihinna Ould Tolba et bon nombre de jeunes Mauritaniens furent invités au congrès par Ould Mah. Ils avaient reçu leurs billets d’avion et des passeports à temps. Khallihina avec un ami à lui se trouvaient à Abidjan lorsqu’ils reçurent leurs précieux pièces permettant de sillonner le monde entier en toute liberté.

Quelques semaines après, un important courrier comportant les résultats des travaux de ce congrès, prônant désormais la nouvelle option unitaire, sera saisi par un douanier zélé au cours de la traversée du fleuve Sénégal.Mohamed Abdellahi Ould Zeine, un étudiant mauritanien à Dakar, sera arrêté en possession de ces documents. Une campagne nationale dénonçant son arrestation fut aussitôt enclenchée. Gravé en peinture rouge, Le slogan « Libérez Zeine ! » fera le tour du pays. Désormais, chaque maladresse des autorités était retournée contre elles.

Le MND : Cette mosaïque d’organisations va fusionner dans un puissant mouvement général dénommé, après un vif débat, Mouvement National Démocratique (MND). MDN ou MND, l’ordre des initiales fera l’objet d’un débat approfondi.

Le mouvement se fixe comme objectif la réalisation de deux tâches : la tâche de la démocratie (D) et la tâche nationale, c’est-à-dire la tâche de démocratisation de la société et la tâche de libération du pays.

Au début, prenant en considération l’emprise féodalo-esclavagiste sur le pays, les militants mirent l’accent sur la première. Après débats on conclut que la réalisation effective de la première tâche dépendait d’abord de la réalisation de la seconde.

Matériellement, avaient constaté les défenseurs de la dernière formule, on ne pouvait pas entreprendre, d’une façon conséquente, la démocratisation ou plus exactement la « déféodilisation » et la « désesclavagisation » de la société dans un pays considéré encore comme sous occupation néo-coloniale de fait.

La démocratie, au sens de pluralisme politique, n’était pas encore à l’ordre du jour. Une fois tout le monde fut d’accord sur cette conclusion et l’ordre des initiales MND définitivement retenu. Le nouveau mouvement politique incarna le creuset des aspirations des uns et des autres.

La tendance à la confrontation raciale n’était pas l’effet du hasard, ni le fruit des caprices de personnes aux mauvaises intentions, visant à se nuire mutuellement les unes, les autres. En réalité, la naissance d’une Nation (titre de l’ouvrage de l’ancien gouverneur colonial, C. Laigret), suscitait des inquiétudes et de sérieuses préoccupations chez les divers groupes sociaux du pays.

Les élites, notamment, maures et haalpoular, étaient les plus éveillées. Il était donc tout à fait logique qu’elles se mettent les premières au-devant dans la défense des intérêts des leurs, parallèlement aux intérêts globaux du pays.

La conjugaison rapide de l’action politique, de l’action syndicale, de l’action scolaire et estudiantine permettra d’approfondir et d’étendre rapidement le mouvement politique naissant au niveau de l’ensemble du territoire national.

(A suivre)

Le Calame -

 

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