Des rebelles et des parias, avec le Mauritanien Beyrouk

Des rebelles et des parias, avec le Mauritanien BeyroukRFI Afrique – Depuis la publication en 2006 de son premier roman Et le ciel a oublié de pleuvoir, l’écrivain mauritanien Beyrouk s’est imposé comme l’une des voix majeures des lettres africaines de langue française.

Auteur aujourd’hui de six romans et d’un recueil de nouvelles, il raconte de récit en récit les lignes de fracture de sa société tiraillée entre tradition et modernité. Le désert si proche, son immensité majestueuse et inquiétante constituent la toile de fond de sa fiction, portée par une écriture lumineuse et lyrique.

Le romancier mauritanien Beyrouk a longtemps cru que Victor Hugo était un poète bédouin. Son père, instituteur et amoureux du barde, lui avait fait apprendre par cœur des poèmes des Contemplations. Plus tard, c’est en lisant Les Misérables reçu en cadeau pour ses 13 ans que Beyrouk est venu à l’écriture.

L’écrivain se souvient : « Mon père était instituteur à l’école coloniale. Il enseignait le français : il aimait beaucoup cette langue. Il pensait que le français peut être une arme de liberté. Bien que francophile, il était farouchement anticolonialiste. C’est cela qui m’a façonné. Pour parler du premier livre en français que j’ai lu, il m’a offert un livre de Victor Hugo.

C’était « Les Misérables ». Ça m’a passionné. Je suis sorti de ce livre avec une passion pour la langue française et pour Victor Hugo en particulier ? Cette passion ne m’a pas quitté. »

Vieille cité oasienne

Mbarek Ould Beyrouk, qui signe du seul nom de famille « Beyrouk », est né en 1957, à Atar, capitale et porte d’entrée de la région de l’Adrar, au nord de la Mauritanie. Située au cœur du désert saharien, cette ville fondée au XVIIe siècle fut une ancienne garnison coloniale.

Le futur écrivain a grandi dans cette vieille cité oasienne où son père exerçait son métier d’instituteur à l’époque coloniale. Issus d’une vieille tribu de l’aristocratie bédouine du Sahara, dont les différents clans sont éparpillés de part et d’autre du Sahara, les Beyrouk sont les produits d’un métissage entre Maures et Noires, avec une aïeule d’origine bambara.

La société mauritanienne hétéroclite, marquée par ses rapports de force entre le passé féodal et les aspirations à la modernité, a structuré l’imaginaire du jeune Beyrouk. C’est en puisant dans cet univers complexe et conflictuel qu’il a construit son œuvre fictionnelle, riche aujourd’hui de six romans et d’un recueil de nouvelles.

Journaliste de formation, Beyrouk a fondé en 1988 de Mauritanie Demain, premier journal indépendant de son pays. Pendant les six années de son existence, entre 1988 et 1994, ce journal a été une publication de référence pour les intellectuels mauritaniens, amoureux de la liberté et la démocratie. Lorsque le journal cesse de paraître, Beyrouk rejoint l’Agence mauritanienne d’information.

Faut-il voir une relation de cause à effet entre le passage du journaliste indépendant à la presse officielle et sa plongée dans l’écriture dans les années 1990 ? Toujours est-il que l’œuvre littéraire de Beyrouk se signale à l’attention par sa dénonciation des pesanteurs de la société mauritanienne, chose que l’écrivain ne pouvait plus faire en tant que journaliste au service de l’État.

Les prémisses de cette démarche narrative critique sont présentes dès les premières nouvelles publiées dans des périodiques confidentielles, puis avec son premier roman Et le ciel a oublié de pleuvoir, qui paraît en 2006, aux Éditions Dapper, un éditeur français.

La révolte au féminin

Le premier roman de Beyrouk raconte la révolte au féminin contre la société patriarcale mauritanienne. « Moi, Lolla, je refuse le destin que m’assignent les Tablettes sacrées et l’Ordre écrit dans les Livres », s’écrie l’héroïne du roman, qui refuse d’épouser le puissant chef de la tribu Oulad Ayatt, comme l’a décidé son père. Le soir de ses noces, elle s’en va loin du campement familial et rejoint son amant.

La révolte de Lolla a des accents quasi féministes, avec la jeune femme revendiquant son libre arbitre et son droit de vivre selon la loi du désir : « Je me baignerai, seule et libre dans mes propres eaux, affirme-t-elle, et je n’arroserai plus jamais que les oueds de mes sens, de mes goûts, de mes appétits fantasques ».

Les femmes sont au cœur des récits de Beyrouk. « Les femmes représentent pour moi, aime répéter le romancier, la quintessence de tout ce qu’il y a de beau dans notre société. Il est donc normal qu’elles occupent des rôles de premier plan dans mes romans ».

Les héroïnes de Beyrouk incarnent la possibilité des lendemains qui chantent. Elles font naître l’avenir en se rebellant contre les symboles du pouvoir traditionnel autoritaire, comme le fait la protagoniste du Tambour des larmes, sans doute le roman le plus connu de Beyrouk.

Couronné en 2016 par le prestigieux prix Ahmadou-Kourouma, ce roman met en scène la course éperdue de Rayhana sur les traces de son enfant né hors mariage, confisqué par les gardiens de moralité de son clan.

L’adolescente se venge en emportant dans sa fuite le tambour sacré de sa tribu, qui, comme le veut la tradition, ne doit jamais toucher terre ni tomber dans des mains de femmes, obligatoirement souillées et impures. En s’emparant de cet objet sacré parmi les plus sacrés de la tribu, Rayhana défie le pouvoir et ébranle ses fondements phallocratiques.

Parus respectivement en 2013 et en 2018, Le Griot de l’émir et Je suis seul, sont aussi des hymnes à la féminité. Inspirés des légendes et épopées de la littérature traditionnelle du Sahara, le premier célèbre les hauts faits de la belle Khadija, noble guerrière qui se sacrifie pour arracher à l’oubli la grandeur des siens et meurt sous l’affront d’un émir brutal et sans scrupules.

Quant à Nezha, héroïne de Je suis seul, il y a quelque chose d’Antigone dans cette femme qui défie les jihadistes qui ont pris le pouvoir dans sa ville située aux portes du désert. Elle cache dans sa chambre étroite son amant recherché par les combattants barbus qui paradent dans les rues de la ville.

Gardienne loyale de ses amours d’antan, elle lutte aussi contre les forces des ténèbres et du fanatisme qui menacent d’engloutir sa société.

« Pays d’un million de poètes »

Particulièrement captivants sont les deux nouveaux romans que Beyrouk vient de publier cette année, coup sur coup. Paria, paru aux éditions Sabine Wespieser et Le Silence des horizons aux éditions tunisiennes Elyzad, se font écho par leur thématique commune de quête des origines. Elle est portée par l’écriture incantatoire et poétique de Beyrouk, qui hisse haut et fort l’étendard du « pays d’un million de poètes », surnom de la Mauritanie.

Ce faisant, l’écrivain s’inscrit dans la tradition littéraire de sa contrée. « Dans notre tradition, rappelle-t-il, la littérature veut dire poésie et la poésie est le substrat culturel fondamental du bédouin.

Chez nous, la poésie a été idéalisée. Le poète a toujours été quelqu’un très respecté dans le milieu bédouin. Il n’est donc pas étonnant que tout Mauritanien rêve d’être poète. Moi, non plus, je n’imagine pas la littérature sans la poésie. »

Dans la fiction lyrique de Beyrouk, la poésie est amplifiée par la proximité du désert. Source d’inspiration, le désert est aussi une présence majestueuse et inquiétante. « Le désert oblige les hommes à regarder en eux », rappelle l’auteur.

C’est ce que fait le protagoniste du Silence des horizons dans une tentative désespérée pour faire sens de sa vie et de son passé. Un mystère sombre plane sur ses origines, sur son père disparu, honni pour avoir abandonné des voyageurs qu’il s’était chargé de guider à travers le désert. Pourquoi ? Comment ?

Le héros, réussira-t-il à trouver la clef de ce mystère qui l’obsède ? À la fois enquête et introspection, ce roman est aussi le récit d’une quête, d’une errance, ponctuée d’escales dans les anciennes cités de sables, théâtre « des rêves impossibles ».

Le rêve demeure impossible à tout jamais et le bonheur inaccessible aux « parias » de la Mauritanie patriarcale qui sont les véritables protagonistes des pages incandescentes de Beyrouk.

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Bibliographie :

Le silence des horizons (Elyzad éditions, 2021)

Paria (Ed. Sabine Wespieser, 2021)

Je suis seul (Elyzad éditions, 2018)

Le tambour des larmes (Elyzad éditions, 2015)

Le griot de l’émir (Elyzad éditions, 2013)

Nouvelles du désert (Présence Africaine, 2010)

Et le ciel a oublié de pleuvoir (Dapper, 2006)

Par : Tirthankar Chanda

Via Cridem

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