Le cas malien : Impasses du modèle des transitions démocratiques en Afrique

* Les forces politiques et civiles maliennes ont en effet entériné le changement forcé dans un contexte de crise profonde du système politique en voie de recomposition

* Les autorités civiles chargées de la direction de l’alternance ont été en déphasage notoire avec la dynamique protestataire toujours vive et agissante

Le Mali vient de connaître son deuxième coup d’État militaire en l’espace d’une année.  Le Colonel Assimi Goita, principal instigateur du putsch du 18 août 2020, s’est emparé du pouvoir, et a contraint le président et le chef de gouvernement reconnus par la communauté internationale à la démission.
Les instances diplomatiques africaines, qui ont suspendu le Mali de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), se sont trouvées perplexes et démunies d’initiative opportune face à un dilemme politique insoluble.
Les forces politiques et civiles maliennes ont en effet entériné le changement forcé dans un contexte de crise profonde du système politique en voie de recomposition.
Les autorités civiles chargées de la direction de l’alternance ont été en déphasage notoire avec la dynamique protestataire toujours vive et agissante.
C’est ainsi que le cas malien pose aujourd’hui une problématique rude pour la recherche en processus de transition dans les démocraties africaines naissantes.
Ce concept de transition, rendu célèbre et indispensable par les stratégies et politiques d’intervention et de facilitation de la diplomatie internationale, souffre d’un double déficit normatif et institutionnel.
Le paradigme de la transitologie, en vogue dans les études africaines depuis les années 1990,  se fonde sur deux postulats principaux : la présomption historiciste de transformation démocratique des systèmes politiques comme résultat inéluctable des processus de modernisation économique et sociale, et la réduction légale – institutionnelle de la gouvernance démocratique mesurée à l’aune des constitutions libérales et des élections pluralistes.
Ces deux postulats relèvent de la sociologie de rationalisation instrumentale et légale qui remonte à Max Weber dans sa vision de la modernité dans ses configurations conceptuelles et organiques.

 

Décalage perceptible

Il va sans dire que cette conception de la gestion du champ politique s’est imposée  aux différents acteurs politiques et a fini par devenir une sorte de code de mobilisation et d’action dans les jeux complexes de positionnement et de confrontation pour le pouvoir.
Plusieurs chercheurs ont signalé depuis longtemps le décalage perceptible entre les normes régissant le système politique en voie de libéralisation et les pratiques ou expériences concrètes du jeu politique qui répondent souvent aux logiques et paramètres des schismes ou luttes communautaires instrumentalisant les codes de représentation et d’action institués.
Deux concepts ont émergé de cette démarche critique : le concept de « régimes hybrides » qui caractérise le double aspect du système politique, et le concept d »autoritarisme compétitif  » qui désigne l’attitude autophage du régime démocratique dans sa vocation pluraliste devenue un instrument de monopolisation du pouvoir et de légitimation du despotisme.
Le paradigme de transitologie pèche ainsi par formalisme, son penchant à évaluer les expériences de démocratisation des systèmes politiques en fonction du modèle occidental accompli le conduit à manquer la nature réelle des dynamiques politiques africaines.
S’il s’avère inopportun et même calamiteux de se réapproprier la vieille idée consensuelle du pouvoir politique dans les sociétés fragiles en voie de modernisation et d’institutionnalisation administrative, force est de constater que les schémas de libéralisation concurrentielle n’enchantent plus les élites africaines.
Le débat récurent sur l’ordre de priorité et d’adéquation entre les normes libérales et les procédures électorales occulte les vrais enjeux des crises politiques africaines.
Les arrière-pensées légitimistes du paradigme de la transitologie entravent lourdement l’appréhension objective des enjeux politiques. Le seuil de « normalité » fixé par les transitologues n’est aucunement une échelle d’évaluation pertinente pour mesurer l’état des systèmes politiques africains. Les critères de fermeture ou d’ouverture, d’enkystement ou de perméabilité, ne sont pas déterminants dans la nature du régime politique.
Il en découle la nécessité d’intégrer les facteurs de mobilité et de rupture au sein même de l’analyse politique, à côté des phénomènes de différenciation et de collusion.
La notion de crise apparaît donc déroutante, dans la mesure où la normalité est souvent un  subterfuge théorique pour contourner les difficultés méthodologiques et pratiques de l’étude des conjonctures fluctuantes ou critiques. Les enjeux de « mobilisations multisectorielles  »  et les processus de « délégitimation » (Dobry) ne sont pas des phénomènes anormaux ou exceptionnels, mais des marqueurs pertinents du champ politique.
Sans justifier ni endosser les approches endogènes de la démocratie africaine, il nous paraît néanmoins nécessaire de dépasser les impasses de l’idéologie transitologique, en menant une réflexion profonde et constructive sur les modalités de gouvernance juste et efficace dans des contextes marqués par le faible niveau de différenciation entre les champs sociaux, la fragilité des déterminants structurels du régime politique et la volatilité des rapports fluides entre les acteurs politiques.

 

Seyid ould Bah (Pour Arab News)

Le calame

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