Quelques séquences de l’histoire des Kadihines (partie 1) : Soumeidaa et la marque indélébile/Par Ahmed Salem El Moktar (Cheddad)

C’était probablement en novembre 1969, sur recommandation du médecin militaire, en compagnie de mon ami Ahmedou Ould Ethmane, que nous nous étions rendus à Nouakchott pour une consultation médicale. Ma colite me torturait de plus en plus.

Je devais faire des examens cliniques approfondis pour m’assurer de quoi au juste il s’agissait. L’hôpital National venait d’ouvrir ses portes aux patients nationaux. Nous voyagions dans la caisse d’un camion. Une vingtaine de passagers nous accompagnaient. Les 200 km de route reliant Rosso à Nouakchott n’étaient pas encore bitumés.

Peu de temps après, la société brésilienne Sacer va se charger de cette tâche. La route, bien que son corps fût amélioré à l’aide d’une couche, relativement épaisse de banco et de coquillage, demeure difficile et poussiéreuse.
Parmi les passagers, un jeune maure, qui, en dépit de sa petite taille, ne passait pas inaperçu. Habillé en boubou de percale blanc léger, il était de teint clair, et coiffé d’un chapeau africain confectionné à partir des feuilles brunes d’une plante africaine.

Il couvrait une bonne partie de son petit front et il abordait chacun dans son coin. Il parlait et discutait. Il m’agaçait. J’étais un peu gêné par un commencement de mal de voyage. J’étais convaincu qu’il faisait la propagande en faveur d’idées racistes, non humanistes, et non égalitaires.

Il ne cessait de jeter un coup d’œil sur moi. Manifestement je l’intéressais. Intérieurement,  je me disais que j’allais le décevoir  s’il se décidait de m’aborder. Je préparais mes réponses à ses conneries éventuelles. Il s’approcha de moi. Me salua poliment.
L’accrochage s’enclencha aussitôt. Après les premières escarmouches, il se rendit compte que je le comprenais mal. Il me fit gentiment une mise au point dans laquelle il me clarifia sa philosophie.

Pour conclure qu’il était en accord parfait avec les fondements de ma pensée. À mon tour, je compris que je découvrais pour la première fois sur la planète Terre quelqu’un qui partageait avec moi la même conception des choses : l’égalité entre les personnes.

Il se présenta à moi : « Je m’appelle Sidi Mohamed Ould Soumeidaa et je suis étudiant en 2ème année à l’Université de Dakar », indiqua-t-il. Je me présentai à mon tour.

Auto-mutation

7 à 8 ans d’étude nous séparaient  alors que du point de vue âge l’espace de temps nous séparant devrait être plus réduit. Son père était en effet enseignant arabe à Atar. Je me rendrai compte plus tard qu’il était déjà célèbre dans les milieux politiques. On fraternisa. On observa une courte escale à Tiguent, à quelques kilomètres de l’emplacement de Tiguent Eljedida actuel. Il se pressa de  nous payer une grande quantité de viande cuite (méchoui) et invita tous les passagers et « membres d’équipage » à venir manger. Il refusa à tous de contribuer au payement.
Le débat continua autour du repas. À 18 heures environ, le camion s’arrêta derrière le 5ème bloc, situé au carrefour du marché de la Capitale, en face de l’espace qui verra plus tard l’érection du premier « gratte-ciel » de Nouakchott, l’immeuble Afarco, futur siège central de la BMCI(Banque Mauritanienne pour le Commerce International).

Avant de nous  séparer, Soumeidaa me donna un bout de papier sur lequel il griffonna son nom et son adresse. Il m’indiqua l’emplacement d’une famille chez qui il descendait habituellement à Rosso. Il s’agissait probablement de la famille de Mohamed Abdellahi Ould Haye, un enseignant.
Peu de temps après mon retour à Rosso, le 8 janvier 1970, je serai secoué par un événement exceptionnel. Le matin, après le réveil, je sortis. Je fis quelques pas dans la direction des toilettes extérieures. De nombreuses inscriptions, en encre rouge sang, attirèrent mon attention. Je lis le premier : « A bas les assassins de Soumeidaa ! ».

L’image du petit compagnon de voyage se présenta devant moi. Lorsque j’eus tout réalisé, des larmes s’échappèrent de mes yeux. Cet événement, sans avoir fait basculer ma vie dans l’immédiat, va sûrement la marquer profondément et va contribuer au déclenchement d’un processus irréversible d’une auto-mutation complète.
En 1968, le pays est ébranlé par un grave incident : les événements de Zouerate. Dans cette ville, la Miferma, Société des Mines de Fer de Mauritanie, est secouée par une grève générale. Après l’échec de multiples tentatives d’y mettre fin, les autorités décidèrent d’user de moyens exceptionnels. Elles ouvrirent le feu sur les ouvriers en grève. On déplora le décès d’une dizaine d’entre eux et la blessure de nombreux autres. Des manifestations de protestation eurent alors lieu un peu partout dans le pays. Les élèves du secondaire, épaulés par des syndicalistes et des enseignants se mirent en grève.
Soumeydaa était au cœur de ces événements.

 

(A suivre)

Source :  Le Calame

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