Israël : guerre et défis futurs /par Seyid Ould Bah

  • Il s’agit ici d’aborder l’impact des derniers événements sur le débat récurrent sur l’avenir de « l’Etat  juif », fruit du projet sioniste
  • L’Etat d’Israël n’a pu résoudre après sept décennies d’existence une crise profonde d’identité qui relève de cette inextricable question de citoyenneté fondée sur une confession religieuse transformée en ancrage ethno-national

Le souci dans cet article n’est nullement de réitérer la seule position qui s’impose dans cet instant cruel, à savoir la condamnation claire et sans appel de l’agression sanglante dont est l’objet actuellement le peuple palestinien soumis depuis des décennies à l’une des plus dures et inhumaines occupations militaires dans l’histoire contemporaine.

Au-delà de cette position de condamnation communément partagée dans la communauté arabe et islamique et solidement basée sur les principes et normes du droit international, nous nous contentons d’aborder l’impact des derniers événements sur le débat récurrent sur l’avenir de « l’Etat  juif », fruit du projet sioniste.

Déjà, il y a quelques années, Avraham Burg, ancien président de l’organisation sioniste mondiale et président de la Knesset (parlement israélien) annonçait dans les colonnes de Yediot Aharonot « la mort de la révolution sioniste », décrivant Israël comme un « ghetto sioniste » sans avenir. Pour Burg, l’idéal initial du mouvement sioniste, qui consistait à transformer le monde juif en une nation politique souveraine, a fini par institutionnaliser un état permanent de ségrégation et de discrimination qui aura raison de l’Etat « juif ».

              ‘’Il va sans dire que les juifs libéraux ont combattu le mouvement sioniste pour une autre raison ; il leur apparaissait nuisible à l’idéal d’intégration et de normalisation des communautés juives dans des sociétés égalitaires et libres’’

La position de Burg est représentative d’un large mouvement qui traverse la société israélienne et les communautés juives en Occident et se donne le nom révélateur de « post-sionisme »

Si le sionisme classique théorisé et prêché par Theodor Herzl à la fin du dix-neuvième siècle s’inspirait de la pensée nationaliste européenne en vogue à l’époque dans le vieux continent, il était imprégné néanmoins des concepts et valeurs de la gauche laïque et socialisante. Bien qu’il  ait puisé dans l’imaginaire messianique juif, le sionisme classique a été combattu largement par l’institution rabbinique qui le considérait illégitime théologiquement par sa conception territoriale séculaire de « la terre promise » qui est une notion métaphysique non traduisible dans un projet politique.

Il va sans dire que les juifs libéraux ont combattu le mouvement sioniste pour une autre raison ; il leur apparaissait nuisible à l’idéal d’intégration et de normalisation des communautés juives dans des sociétés égalitaires et libres.

L’Etat d’Israël a porté dans sa chair depuis sa naissance ce dilemme originel ; il n’a pu résoudre après sept décennies d’existence une crise profonde d’identité qui relève de cette inextricable question de citoyenneté fondée sur une confession religieuse transformée en ancrage ethno-national.

La guerre de 1967, qui a consacré l’occupation de la Cisjordanie, Jérusalem-est et la bande de Gaza a embrouillé davantage la question.

C’est au moment où la vieille direction politique et militaire gauchiste et laïque qui a créé l’Etat disparaissait de la scène, que le sionisme mutait en UN mouvement messianique religieux à l’allure de droite extrémiste.

La loi constitutionnelle, impulsée par l’actuel premier ministre Benyamin Netanyahou en 2018 pour définir l’identité d’Israël comme «  Etat- nation juif », a gommé les principes de base d’égalité et de citoyenneté mentionnés  (et jamais appliqués ) dans la « déclaration de l’indépendance » .

Le sort de la communauté arabe israélienne qui représente le cinquième de la population a été ainsi scellé, le régime de ségrégation institutionnelle a été définitivement introduit. Cette dérive de l’exclusivisme juif dénoncée par les penseurs post-sionistes issus de l’école des «  nouveaux historiens » (ZeevSternhell, Shlomo Sand…) est aujourd’hui une réalité effective, dont les effets sont perceptibles dans le soulèvement récent  des Arabes de 1948  à l’intérieur des villes mixtes en passe de conduire, face à la répression israélienne, une véritable guerre interne.

La politique d’annexion, de colonisation et de judaïsation dans les territoires occupés en 1967 a débouché sur une situation d’apartheid qui consacre la ghettoïsation des populations palestiniennes, bloquant ainsi le projet de deux Etats séparés, et imposant la réhabilitation de l’ancien programme d’Etat démocratique unifié élaboré par le mouvement de libération palestinien.

Scrutant la solution possible du conflit israélo- palestinien, la philosophe juive américaine Judith Butler arrivait à la conclusion suivante : « On ne saurait trouver la solution dans les termes du sionisme, puisque ces termes requièrent et entendent l’Etat-nation sur la base de la subordination, la destruction et l’expulsion des autochtones ».

 

Seyid Ould Bah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

Twitter: @seyidbah

Le calame

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