Les gouvernants arabes et l’Islam (3) : Période post-coloniale/Par Moussa Hormat-Allah

Les peuples arabes sont plus que jamais conscients que restaurer la Oumma est l’unique voie de salut. Les jihadistes de « l’Etat islamique » ou d’Al-Qaida, contrairement à ce qu’ils pensent, ne seront certainement pas les maîtres d’ouvrage de ce chamboulement programmé. Ils font partie du problème, pas de la solution.

Sur fond d’exactions et de massacres, leur idéologie qui, naturellement, n’a rien à voir ni de près ni de loin avec l’islam, les disqualifie d’office. Jamais, ils ne pourront être les porte-étendards de ce bouleversement en gestation. Leur seul mérite est d’avoir mis fin à la léthargie ambiante, provoquant ainsi l’étincelle qui a mis ou qui mettra le feu aux poudres.

La situation politique déjà explosive dans beaucoup de pays arabes a été accentuée de façon dramatique par la lutte en cours, ici ou là, pour la conquête ou la conservation du pouvoir. Ce qui entraîne, naturellement, la mort, la destruction, la désolation et l’exode massif des populations.

Ce chaos généralisé fait le lit de l’intégrisme religieux qui, à son tour, entretient le cycle infernal de la violence.

Ces fanatiques du Jihad, cherchent, armes à la main, à prendre le pouvoir et à tourner définitivement, au nom de l’Islam, la page des gouvernants arabes de la période postcoloniale. Mais, on ne peut occulter cette question: De quel islam se proclament ces jihadistes? Le Jihad, comme on le verra plus loin, est codifié et obéit à des règles très strictes. Une fois de plus, cette violence aveugle qui fauche la vie de tant d’innocents n’a rien à voir avec l’Islam. Il s’agit de méthodes inhumaines et contre-productives qui portent un grave préjudice à l’image de la religion musulmane, religion de paix, de concorde et de fraternité.

 

Dilemme

Que faire alors? Le citoyen doit-il choisir entre deux maux: des gouvernants arabes pour la plupart carents, corrompus et discrédités et des islamistes radicaux, incultes qui agissent à contre-courant des enseignements des Textes fondateurs de l’Islam, à savoir le Coran et la Sounna?

Une remarque s’impose. Le monde arabe est à la croisée des chemins. En plus de son retard scientifique et économique, il doit combler son retard politique. La situation politique présente dans la majorité des pays arabes est comparable à celle qui prévalait en Europe avant la révolution française de 1789. Il a fallu un symbole fort, celui de la décapitation publique du roi en France pour tourner, en plusieurs étapes, la page du pouvoir absolu. Cette onde de choc libératrice s’est propagée par la suite à travers tout le vieux continent.

Dans le même esprit et dans le contexte arabe actuel, il faudra, pour le salut de la Oumma, procéder à plusieurs décapitations: celles de nombre de gouvernants arabes et celles de ceux qui tirent les ficelles en manipulant ces fous de Satan qui sèment la terreur au nom d’un pseudo – islam. Car les uns et les autres constituent la racine du mal.

Naturellement, on ne pourra pas exonérer l’Occident qui a une immense responsabilité passée et présente dans ce chaos.

C’est dire que tant que le monde arabe ne sera pas sorti de ce triangle des Bermudes que constituent l’Occident, les gouvernants arabes et les intégristes islamistes, son chemin vers la stabilité et le développement sera toujours parsemé d’embûches.

Si le monde arabe est devenu une proie facile pour les prédateurs de tout poil, c’est parce que, une fois de plus, ceux qui ont la charge de le diriger se sont éloignés à grandes enjambées de ce qui faisait sa force et son unité: le Coran et la Sounna. Ces dirigeants par leurs pratiques détestables ont miné de l’intérieur la société et ont perverti les cœurs et les esprits.

Pour la pérennité de leur régime, ils ont greffé sur cette société des corps étrangers que son organisme ne pouvait intégrer. D’une part, les côtés pervers du mode de vie occidental, notamment, l’aliénation culturelle et, d’autre part, une corruption généralisée sur fond d’une cupidité et d’une avidité matérielle d’une ampleur jusqu’ici inconnue en terre d’islam. Dès lors, on ne pouvait que s’attendre à un phénomène de rejet. Ce que l’organisme de la Oumma a tout naturellement fait. Parmi les manifestations de ce rejet, on peut citer l’émergence des mouvements islamistes radicaux et une levée de boucliers, ici ou là, contre la présence de ces gouvernants à la tête des Etats arabes et contre leurs protecteurs occidentaux.

Au commencement étaient donc les gouvernants arabes.  Par amour des délices de la vie terrestre, ceux-ci, au-delà des apparences, sont bien sortis de la voie balisée par le Prophète et les « califes bien guidés ». Pour conquérir le pouvoir ou s’y maintenir, ils ont foulé aux pieds les enseignements sacrés de la religion musulmane. Leur exercice au quotidien du pouvoir n’a presque plus rien à voir avec celui, béni, des premiers temps de l’islam.

Le comble, c’est que ces malheureux, par inconscience ou insouciance, font semblant de ne pas savoir que leurs pratiques détestables ont été décrites avec précision et concision par les prophéties du Messager d’Allah.

 

Un chemin périlleux

Comme on le verra plus loin, le Prophète a, en effet, voilà déjà plus de quatorze siècles, énuméré et mis en garde contre ces pratiques répréhensibles. Des pratiques qui sont autant de fléaux qui minent la société et qui sont, naturellement, à l’opposé des ressorts qui sous-tendent l’islam, religion de justice, d’entre-aide, de solidarité, de convivialité et de fraternité.

C’est dire qu’il est inconcevable pour un musulman, fût-t-il un gouvernant, de s’affranchir de ces mises en garde du Prophète. Car prendre le contre-pied de la Sounna, c’est se fourvoyer dans un chemin périlleux, ce qui entraîne, tôt ou tard, le courroux divin.

Pour se donner bonne conscience, les gouvernants arabes, bien conscients de leur conduite coupable, essaient de « ruser » avec Celui qui connaît jusqu’à nos ultimes pensées. Ils cherchent ainsi à donner un habillage religieux à des décisions souvent anti-islamiques.

Cette redoutable responsabilité va incomber à une catégorie d’oulémas tristement connus sous le nom d’ »oulémas du pouvoir ». Souvent en contradiction flagrante avec le Coran et la Sounna, ces oulémas qui ont vendu leur âme pour de petits privilèges matériels ici-bas vont, chaque fois, abonder dans le sens voulu par les gouvernants. Avec leurs fetwas de circonstance, ils vont travestir la chariâa. Mais qu’à cela ne tienne! Pour eux, l’essentiel s’est de rester dans les bonnes grâces du pouvoir.

Légitimer, accréditer et, in fine, donner un quitus à des décisions qui n’ont rien à voir avec l’islam ne leur pose aucun problème.(1)

Mais quelque pleutres et complaisants que soient ces « oulémas du pouvoir », les gouvernants arabes doivent bien intégrer une donne fondamentale: qu’ils soient monarques ou présidents, ils doivent savoir qu’ils sont censés être arrivés au pouvoir par la volonté du peuple.

Ce constat sur la dévolution du pouvoir est universel. C’est une espèce de contrat, par définition générateur de droits et d’obligations.

En islam, l’obligation de l’obéissance aux gouvernants est soumise à des conditions bien précises. Au départ, elle était un dogme religieux quasi intangible pour éviter les divisions, les troubles et les guerres fratricides. Aujourd’hui, dans le contexte démocratique de l’Etat moderne, l’obligation d’obéissance trouve son fondement religieux, juridique et politique dans un contrat entre le prince – dans le sens machiavélien du terme – et le peuple.

En Islam, l’acte d’allégeance, hier comme aujourd’hui, est donc fondé sur un contrat entre le gouvernant et le gouverné. Chacune des deux parties a des obligations bien précises à remplir. Si le gouvernant, par exemple, ne remplit pas sa partie du contrat, le gouverné est délié de son engagement vis-à-vis de celui-ci. Il y a donc rupture unilatérale du contrat. L’obéissance au gouvernant n’est pas à sens unique. Cette rupture du contrat peut intervenir dans plusieurs cas: injustice flagrante, défaut de sécurisation du territoire, atteinte manifeste aux libertés individuelles ou collectives, etc. C’est dire que le gouvernant doit respecter l’homme dans sa vie, dans sa dignité, dans son honneur, dans ses droits inaliénables et lui assurer protection et sécurité.

Bref, le gouvernant doit faire régner l’ordre et veiller à la quiétude de ses administrés.

Tous les régimes politiques de par le monde sont censés être sous-tendus par la même exigence.

En Occident, par exemple, Hobbes, dans « Le Léviathan », met en exergue, dans un contexte différent, le fait que l’homme doit renoncer à certains de ses droits au profit d’un souverain qui fait régner l’ordre.

Dans le même ordre d’idées, J.J. Rousseau, dans « Le Contrat », social pose des limites au pouvoir absolu du souverain. Pour Rousseau, le peuple s’est lié volontairement par un contrat qu’il peut modifier quand il lui convient de le faire.

En Islam, le contrat d’allégeance est, une fois de plus, fondé sur l’obéissance au gouvernant. Mais une obéissance juste où aucune des parties contractantes n’est lésée. Dans un hadith rapporté par Boukhari, le Prophète a dit: « L’obéissance n’est obéissance qu’au juste ».

Pas de méprise. Le détenteur du pouvoir, monarque ou président, doit être conscient qu’il a une mission sacrée à accomplir. Et il ne peut tricher avec Dieu. Les « oulémas du pouvoir » peuvent légitimer ce qu’ils veulent.

Mais ce n’est pas en prenant de telles libertés avec les Textes religieux que ces « oulémas du pouvoir » confèrent pour autant une légalité à l’action de ces gouvernants.

Pour présider aux destinées d’un peuple et prétendre être une locomotive pour le tracter vers le bien-être et le progrès, on se doit d’être irréprochable sur les plans de la moralité et de la rigueur dans la gestion des deniers publics.

Mais ces qualités ne sont pas, loin s’en faut, les caractéristiques premières de la quasi-totalité des dirigeants arabes de la période postcoloniale. En effet, sur quelque registre de la Chariâ que l’on se place, force est de constater que ceux-ci ont failli dans l’accomplissement de leur mission sacrée. Dans la gestion des affaires publiques, leurs comportements sont à l’opposé de toute bonne gouvernance. Et c’est bien là un euphémisme.

De nombreux exemples, pris au hasard dans la vie quotidienne, peuvent étayer cette affirmation. Ainsi tout le monde convient que la justice est la condition sine qua non et le fondement de tout pouvoir digne de ce nom. Or, en regardant, sur ce point, ce qui se passe dans la plupart des pays arabes, on est vite édifié. En effet, au-delà des apparences, l’arsenal juridique, – calqué sur le modèle occidental – qui est censé régir la vie publique et la vie privée dans nos Etats, s’avère souvent être une coquille vide. Car le décalage entre le texte et le contexte est abyssal. La corruption est généralisée. La justice est aux ordres. Qu’on ait tort ou raison, seul celui dont le dessous de table est le plus important, aura gain de cause. Ainsi, combien d’investisseurs étrangers ont été spoliés et ont fini par plier bagages à la recherche de cieux plus cléments. Combien de citoyens ont été dépossédés ou ont vu leurs droits bafoués suite à l’intervention d’une relation haut placée.

(A suivre)

 

 

(1) « Oulémas du pouvoir » que l’on oppose aux « oulémas de la dignité ». Oulémas qui sont qualifiés ainsi suivant leur attitude à l’égard du pouvoir et leur compromission avec les gouvernants. Il en est ainsi notamment de celui qui a émis une fatwa légitimant la barrière entre l’Egypte et la bande de Gaza.

La controverse, écrit Ennasri Nabil, qui secoue actuellement le monde arabe au sujet de la fatwa scélérate émise par le Cheikh d’Al Azhar légitime, d’un point de vue islamique, la construction de la barrière métallique anti-tunnels entre l’Egypte et la bande de Gaza, révèle au grand jour le visage douteux de ces oulémas du pouvoir qui, par leur compromission,  jettent un trouble sur la catégorie des savants de la législation islamique.

L’assujettissement de l’institution Al Azhar, au Raïs égyptien et à sa politique machiavélique d’étranglement du peuple de Gaza pose en effet la question des relations, en islam, entre le détenteur de l’autorité politique et la catégorie des savants religieux, plus connus sous le vocable de oulémas.

Pour saisir l’enjeu crucial qui tourne autour de cette relation, rappelons les faits. Ils y a quelques semaines, la presse israélienne révélait que les autorités égyptiennes s’apprêteraient à construire un mur d’acier souterrain s’enfonçant jusqu’à 30 mètres de profondeur, l’objectif avoué étant de contrer la « contrebande » due à la présence de centaines de tunnels entre le territoire palestinien et son voisin égyptien. Très vite, l’annonce de ce nouveau « Mur de la honte » allait déclencher une vive polémique…

Le Cheikh al Qardawi dans une fatwa a considéré que ce mur égyptien était « illégal au regard de la Loi islamique ».

Rejoint par de très nombreuses personnalités religieuses du monde musulman cette fatwa a provoqué l’ire des responsables égyptiens qui ont immédiatement répondu en passant commande auprès des fonctionnaires du ministère des Affaires religieuses d’une contre-fatwa légitimant l’opération égyptienne.

C’est dire que tant que les oulémas du pouvoir existent, les fatwas du ventre continueront à induire le peuple en erreur ». cf. chronique parue sur le site saphirnews.com, le jeudi 21 janvier 2010

Le Calame

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