Les gouvernants arabes et l’Islam : Période post-coloniale (1)/Par Moussa Hormat-Allah

Introduction

Pour le musulman, les oulémas, ces docteurs de la Loi, ont pour mission première d’éclairer le chemin et de maintenir le précieux cap prophétique. Bien au fait des moindres subtilités de la Révélation (Coran et Sounna), ils décrivent avec force détails au fidèle tout ce qui l’attend, en bien ou en mal, dans sa vie future. Aujourd’hui, avec les médias, les prêches de ces oulémas sont dans tous les foyers.

C’est en écoutant la radio, le soir, que j’eus la chance de tomber sur des prêches du grand érudit mauritanien, feu l’imam Bouddah Ould Bousseïri. De ces causeries religieuses naquit l’idée d’écrire ce livre.

Cet imam, devenu une icône nationale avait le don de simplifier les choses les plus complexes et de les mettre à la portée du commun des mortels.

Sa voix assurée, claire, pénétrante et éminemment didactique semblait venir d’une chaire de mosquée au temps du Prophète.

Insensible aux intimidations et aux sollicitations matérielles de récupération, ce guide spirituel n’avait peur de rien, ni de personne(1). Seule la force de la foi le guidait. Relayant le Prophète, il transmettait aux fidèles le message divin dans sa pureté originelle.

En écoutant Bouddah, on a l’agréable et rassurante sensation qu’il nous conduit, par la main, au-delà des contingences du quotidien, dans le droit chemin. Un monde de piété et de dévotion, exempt de toute compromission et de toute déviance, un monde où la seule finalité est le salut de l’âme. On ressent alors avec gravité, l’insignifiance de ce bas monde, son caractère éphémère et illusoire, comparé à celui, merveilleux et éternel, promis aux croyants dans la vie future.

Dans une société en voie de décomposition où guette la déchéance morale et où la religion est généralement reléguée au second plan, ces prêches sont un précieux viatique.

Face à un matérialisme débridé sur fond d’hédonisme et de refus du religieux, le fidèle se retrouve confronté à un choix clair : se laisser happer par la mécanique éphémère et profane de la vie, ici-bas, en optant pour la fuite en avant et en s’adonnant aux excès et aux transgressions en tous genres ou, au contraire, rechercher, par de bonnes et pieuses actions, le salut de son âme pour la vraie vie, la seule qui compte, celle de l’éternité.

Quelque clairs que soient les termes de cette équation, beaucoup de gens, obnubilés par les plaisirs et les délices de ce bas-monde, se fourvoient dans la voie de Lucifer.

En se rebellant contre le Seigneur, Satan, cet être malfaisant, s’adressant à Dieu, a dit dans le Coran : « (…) Je me dresserai désormais en travers de Ton chemin droit pour tenter les humains, les harcelant par-devant et par-derrière, sur leur droite et sur leur gauche, Tu trouveras la plupart d’entre eux peu reconnaissants ».(2)

Satan avait refusé de se plier à l’injonction divine faite aux anges de se prosterner devant Adam que Dieu venait de créer de Ses propres mains. Il justifia son refus en disant : « Je suis d’essence meilleure que cet homme ; Tu m’as créé d’un feu subtil, et lui d’un limon argileux ».(3)

Allah le chassa alors du Paradis en disant : « Sors d’ici ! Réprouvé et damné ; de toi et de tous ceux qui te suivront, je remplirai la Géhenne ». (4)

Puis le Seigneur accéda à sa requête d’être laissé en vie jusqu’au Jour du Jugement Dernier.

Depuis cet instant, Iblis (Satan), repoussé et couvert d’opprobre est devenu, pour toujours, l’ennemi juré de l’espèce humaine.

Son esprit malfaisant, habite chaque être humain. Lui et sa descendance sont constamment à pied d’œuvre pour égarer les hommes en les détournant du droit chemin. Chaque jour, ils enfoncent davantage leurs victimes dans la turpitude et la mécréance.

Pour éviter le sinistre sort des réprouvés que Satan a menés à leur perte, il faut emprunter la bonne voie, celle de la miséricorde et du salut. Dans Son infinie magnanimité, Dieu a balisé cette voie. Il a prescrit le Bien et proscrit le Mal. Il a fait descendre Ses Livres où sont consignées les Lois qui régissent la vie terrestre et la vie dans l’Au-delà. Puis Ses prophètes, tels des flambeaux qui dissipent la nuit des ténèbres, ont transmis et expliqué aux hommes le Message divin.

De Noé à Mohammed, en passant, notamment, par Abraham, Moïse et Jésus, les Envoyés d’Allah ont accompli avec une foi ardente et une abnégation sans égale, leur mission sacrée.

Mais en clôturant le cycle prophétique avec Mohammed, le Tout-Puissant a choisi pour l’éternité la religion musulmane. Les religions antérieures avaient un caractère temporel, conjoncturel. Chaque prophète était envoyé pour son peuple. Sa mission apostolique était donc limitée dans le temps et l’espace.

En revanche, l’Islam a une portée universelle qui transcende le temps et l’espace. Mohammed, sceau des prophètes, a été envoyé à l’humanité tout entière.

Il faut se rendre à une évidence : toutes les autres religions sont devenues caduques et ne présentent plus qu’un intérêt historique. On peut parler, à bon escient, de « clôture des textes » pour utiliser l’expression de Jacques Derrida.

Synthèse apurée des autres religions

Cette volonté divine est le ressort de la progression exponentielle de l’Islam dans le monde. Cette lame de fond qui déferle sur la terre entière transcende toutes les barrières géographiques, ethniques ou culturelles. Vouloir l’endiguer reviendrait à chercher à arrêter la mécanique inexorable du temps.

En plus de ses apports spécifiques, l’Islam peut être considéré comme une synthèse apurée des autres religions monothéistes. Pour celles-ci, adorer et servir Allah est la seule finalité de la création. Tous les prophètes se sont abreuvés à la même source et ont délivré le même message : l’unicité de Dieu.

Allah a fait de l’Islam la religion du juste milieu. L’homme est censé vivre pleinement sa vie terrestre mais sans excès ni transgression. Car le croyant doit avoir constamment à l’esprit que la vie ici-bas est une étape transitoire qui doit préparer, du mieux possible, la vraie vie, celle de l’Au-delà. L’objectif ultime est donc de préparer la vie future, celle d’outre-tombe.

Un hadith du Prophète résume bien cet état d’esprit : « Qu’ai-je à faire dans ce monde ? Moi et ce monde sommes comme un cavalier et un arbre sous lequel il s’abrite. Le cavalier repart ensuite et laisse l’arbre derrière lui ».

Peu de gens ont conscience de la vacuité de la vie dans ce bas monde, de son caractère éphémère et illusoire. Si certains peuvent douter de l’existence d’une vie après la mort, nul ne peut douter du fait que le terme de la vie ici-bas, c’est la mort.

En réalité, la vie terrestre et la vie post mortem se chevauchent et se confondent. Car en une fraction de seconde, on peut passer de l’une à l’autre.

Un adage arabe plein de lucidité et de sagesse rappelle, au croyant, cette poignante vérité: « Œuvre pour ta vie comme si tu devais vivre éternellement. Et œuvre pour l’Au-delà comme si tu devais mourir demain ».

Sans prosélytisme aucun, on peut dire que le bon musulman est un élu de Dieu. Car il aura relevé un défi de taille, celui de concilier avec bonheur ses deux vies: celle de l’ici-bas et celle de l’Au-delà.

Cet équilibre est d’autant plus difficile à réaliser que l’homme a une propension naturelle à l’immédiateté. Négligeant l’Au-delà, il est obnubilé par deux choses: la peur de la mort et l’appât du gain sur fond d’une avidité matérielle innée. Pourtant, ce sont là les deux seules choses que Dieu a garanties à l’homme: le terme de sa vie et sa subsistance.

Mais Satan est constamment à l’œuvre. Pour causer leur perte, il pousse beaucoup de gens à balayer d’un revers de main tout ce qui peut contrarier leur quiétude dans ce bas monde.

En revanche, Satan n’a aucune emprise sur les vrais croyants. Entre lui et ceux-ci, la porte est hermétiquement scellée. En effet, ces élus de Dieu ne craignent aucune dérive car ils sont solidement amarrés à bon port. A ce sujet, le Prophète a dit dans son mémorable discours lors du Pèlerinage de l’Adieu: « Je vous ai laissé deux choses auxquelles il faut vous accrocher fermement afin de ne pas s’égarer: Le Coran et ma Sounna ». Ce sont là, des balises immuables qui maintiennent le cap et éclairent à jamais le droit chemin.

Dieu a ainsi réparti les hommes en deux camps: ceux du bien qui suivent les messagers d’Allah et ceux du mal qui suivent Satan.

Parmi ceux qui sont censés être dans le camp du bien, nous trouvons notamment les gouvernants auxquels Dieu a confié la conduite de leur peuple.

D’entrée de jeu, un bref rappel historique. Après la mort du Prophète, la période dite des « califes bien guidés » fut pour les administrés de Dar el Islam, un modèle de vertu, de bonté, de solidarité, de fraternité, d’humilité et de compassion. Les gens étaient heureux. Ces califes bien guidés – Abou Bakr, Omar, Othman et Ali -, pétris de piété et de dévotion, redoutant le courroux divin, servaient avec abnégation sans jamais se servir. Le dignitaire et l’humble citoyen, le fort et le faible, le riche et le pauvre étaient traités sur un pied d’égalité. Le Trésor public subvenait aux besoins des pauvres et des nécessiteux, grâce, notamment, au produit de la zakat. La corruption était inconnue. La vie privée était strictement respectée et personne ne pouvait être victime d’une quelconque injustice. L’osmose entre gouvernants et gouvernés était totale.

Cet âge d’or de la Oumma fut, sans aucun doute, le seul exemple à travers l’histoire, de ce qu’on appela « la cité idéale ».

Malheureusement cet âge d’or ne survivra pas au Prophète et à ses califes bien guidés. Avec le temps, un relâchement coupable devient de plus en plus perceptible. La préoccupation première des gouvernements arabes ne sera plus la bonne gouvernance et le bien-être des musulmans mais une poigne de fer pour asseoir durablement leur pouvoir et amasser des fortunes toujours plus colossales.

(A suivre)

 

(1)Major de NAVALE, la prestigieuse académie de la marinede guerre française, ancien ministre des Affaires Etrangères, le colonel Dahane Ould Ahmed Mahmoud, alors Permanent du Comité Militaire au pouvoir, témoigne : « Le Président Haïdalla me demanda un jour sur un ton courroucé : « Amène-moi Bouddah, ton ami !. »  Peu après je revins au Palais présidentiel accompagné de l’imam. Nous nous assîmes tous les trois dans un coin salon du bureau. Le Président, visiblement en colère, voulait que Bouddah tempérât quelque peu ses prêches enflammés sur certains sujets sensibles. Le grand alem estimant, sans doute, que les limites du sacré allaient être franchies, dans un mouvement aussi brusque qu’inattendu, se tint debout. Puis, le visage fermé, le regard menaçant, il pointa son index vers le président et lui dit par trois fois : « Ould Haïdala, je refuse ! Ould Haïdala, je refuse ! Ould Haïdala, je refuse!»… Entretien avec l’auteur.

 

(2) Sourate Al-A’raf, Versets 16 et 17.

(3) Sourate Sàd, Verset 76.

(4) Sourate Al-A’raf, Verset 18.

 

Source : Le Calame

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