Mémoire du Général Michel Forget : L’opération Lamantin

Un beau matin d’octobre 1977, à l’issue d’une prise d’armes, j’apprends que je suis nommé chef d’une opération à dominante aérienne top secrète en Mauritanie. On m’explique que ce pays était au bord de l’effondrement sous les coups du Polisario, à savoir ces rebelles chassés du Rio de Oro et réfugiés en Algérie dans la région de Tindouf, d’où ils lançaient des colonnes de véhicules fortement armés contre le train évacuant, à mille kilomètres de là, le minerai de fer de Zouerate vers le port de Nouadhibou, en Mauritanie.

La mission était simple. Il ne s’agissait pas d’éliminer le Polisario mais d’obliger celui-ci à renoncer à son mode d’action dont les effets sur l’économie de la Mauritanie étaient désastreux. Pour cela, il fallait intercepter et réaliser trois ou quatre frappes aériennes contre ces raids pour enlever à ces perturbateurs toute envie de poursuivre leur action. Il s’agissait de conduire des actions « coups de poing », brèves, efficaces et ce en engageant des moyens aériens peu nombreux mais puissants.

Lamantin – car tel a été son nom – fut une opération modeste : une poignée de Jaguar (au maximum 10) de la Force Aérienne Tactique projetés depuis la métropole à Dakar ; une poignée de Breguet Atlantic (au maximum 5), appareils de surveillance maritime de l’Aéronavale déjà en place depuis plusieurs mois chargés de surveiller la voie ferrée et quelques avions de transport tactique Transall. Par-delà ce caractère modeste, Lamantin, opération purement aérienne, présentait des traits originaux qui en ont fait une grande première dans l’histoire de notre aviation.

Centres de décision dispersés

Pour  la première fois en effet devaient être engagés en opération RÉELLE, c’est à dire avec ouverture du feu, des avions de combat à très grand rayon d’action ayant recours au ravitaillement en vol. Dans l’aviation tactique, certes, le ravitaillement en vol était pratiqué – sur une petite échelle – depuis les années 60, sur quelques F100 d’abord puis sur Jaguar dont un seul escadron avait en 1977 cette aptitude. Jusqu’ici, le ravitaillement en vol n’avait été utilisé que dans le cadre  de raids vers certains pays d’Afrique pour des missions de simple présence. Lamantin donnait l’occasion de montrer que l’aviation tactique avait le « bras long» et pouvait frapper à très basse altitude des objectifs à plus de 1.200 km des bases de départ avec retour direct sur celles-ci.

Pour la première fois, l’opération se caractérisait par la dispersion considérable de ses centres de décisions : Paris où l’ouverture du feu, avant chaque engagement, devait être donnée par le Président de la République en personne ; à 3.000 km de là, Nouakchott, où se trouvait mon PC et à 400 km plus au sud, Dakar où était implanté mon adjoint «air » avec la flotte aérienne. Aujourd’hui, une telle dispersion n’épate plus personne. À l’époque, ce n’était pas le cas.

Lamantin : opération modeste certes mais pas simple. Nous étions en effet pauvres en moyens de renseignement, ne disposant  d’aucun moyen nous permettant d’intercepter les colonnes du Polisario avant qu’elles n’attaquent le train. Nous n’avions ni appareil de reconnaissance à très long rayon d’action, ni appareil adapté à la détection électronique d’objectifs au sol, ni drones, ni GPS, et surtout aucune possibilité de recueil de renseignements humains, par absence totale de troupes déployées sur ce théâtre, en dehors d’une zone étroite autour de la voie ferrée. Et je pense que même si nous avions eu de tels moyens, le résultat aurait été le même : vu la distance et la nature de l’espace à surveiller – plus de 1000 kilomètres d’un désert sans une route, sans un passage obligé, sans un douar – c’était chercher une aiguille dans une botte de foin.

PC volant
On s’en est sorti en nous appuyant sur le renseignement de contact. C’est dire qu’il nous fallait attendre que le Polisario attaque le train pour que nous puissions agir. À partir de ce moment-là, en effet, l’adversaire était parfaitement repéré et à notre portée. Le Breguet Atlantic en mission de surveillance de la voie ferrée (600 kilomètres entre Zouerate et Nouadhibou) se précipitait sur les lieux de l’attaque et ne quittait plus visuellement la colonne jusqu’à l’arrivée des Jaguar dont il facilitait la rejointe. Simultanément, tous les acteurs de l’opération devaient être avertis : moi-même à Nouakchott, le président de la République à Paris, les autorités de Mauritanie et du Sénégal, mon adjoint air avec ses Jaguar à Dakar. Dès qu’une attaque était signalée, je donnais l’ordre de faire décoller a priori les Jaguar, sans attendre le feu vert de l’Élysée sachant que les Jaguar avaient près de 800 kilomètres à parcourir avant d’atteindre la zone de la VF ce qui nous donnait le temps de solliciter – et en principe d’obtenir – l’autorisation d’ouvrir le feu. Moi-même je montais immédiatement à bord du Transall dont je disposais à Nouakchott afin de me rendre sur les lieux, à environ 400 kilomètres de là, afin d’avoir le contact direct avec tous les appareils, de juger de la situation et de prendre en  toute connaissance de cause les décisions qui s’imposeraient.

C’était appliquer le principe du PC Volant. Cette façon d’opérer s’était imposée du fait de la faiblesse, à l’époque, de nos moyens de transmissions, certes diversifiés (HF-BLU, hertziens, réseaux sénégalais) mais peu adaptés aux liaisons à très grande distance, surtout avec Paris. La nécessité de disposer de satellites de télécommunications, inexistants à l’époque en France mais indispensables dans le cadre de toute stratégie d’action extérieure, a été l’une des grandes leçons de cette opération.

Par-delà ces difficultés, Lamantin fut un succès. Trois actions « coup de poing » en décembre 1977, conduites à plus de 1.200 kilomètres de Dakar, où deux colonnes du Polisario perdirent la moitié de leurs véhicules (45 sûrs)… sous les attaques des Jaguar à très basse altitude, à très grande vitesse (plus de 500 nœuds – 900 kilomètres/heure) et aux canons de 30mm ont contraint le Polisario à renoncer à son mode d’action. Il devait récidiver deux fois en mai 78, où ses colonnes furent traitées de la même façon et avec le même résultat. En 1979, Polisario et Mauritanie concluaient un cessez le feu, sanctionnant ainsi le succès de nos forces aériennes… et la sauvegarde de la Mauritanie.

Général Michel Forget

Le Calame

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