Administrer c’est prévoir

Administrer c’est prévoir RMI-Info – Pour le ministère de l’intérieur et de la communication, l’année 1988 était un continuum des deux années précédentes : les attentions étaient focalisées sur la question (de ce qu’on appelait ) des négro- Mauritaniens.

Le terme negro- mauritanien est un ethnonyme d’invention récente et ne correspond à aucune réalité anthropologique. Pourtant il était utile parce que chargé politiquement pour définir les groupes affiliés aux Flam qu’ils soient Toucouleurs ou Peuls.

Au ministère de l’intérieur et de la communication, j’étais chargé de part mes fonctions de directeur de la synthèse, entre autres, de ce dossier et de ses implications.

Au cours des événements, j’ai acquis une certitude : la source de la difficile coexistence de nos deux communautés est bien notre voisin le Sénégal et certains services spéciaux occidentaux.

Je ne suis pas le seul dans cette compréhension. L’ancien président, feu Moktar Ould Dadah, dans son livre la Mauritanie contre vents et marées, décrit à sa manière la même conviction en indexant le rôle de l’université française et de la théorie de la négritude…

Huit mois avant le 9 avril 1989 ( date de l’incident de Sonko) par une journée du mois de septembre mon téléphone trois chiffres sonna.C’était la voix implacable et autoritaire du ministre Djibril Ould Abdelahi :

– monsieur le directeur, je vous attends.

Précipité, je pris mon bloc-notes et un stylo pour recueillir les instructions. Il s’agissait là, d’une habitude rendue obligatoire par le ministre : aucun fonctionnaire ne pouvait s’introduire dans le bureau du ministre qu’après avoir satisfait les exigences d’une telle formalité.

Sur son fauteuil, le ministre lisait un courrier. Sans lever le regard ni répondre à mon bonjour, il me posa la question :

– monsieur le directeur qu’est-ce qu’une simulation ?

Remarquant peut-être la longueur des secondes que je faisais perdre inutilement, pour répondre, il entonna :

– vous allez imaginer que le Sénégal et la Mauritanie ont décidé de fermer leurs frontières respectives après avoir rompu leurs relations diplomatiques. Cette situation générera des conséquences. Lesquelles pour chacun des deux pays ? Quelles solutions vous proposez pour gérer cette situation ?

J’attends un rapport détaillé dans les 24 heures qui suivent, pour cela vous choisirez les cadres qui vous semblent être indiqués pou vous aider. Ne perdez pas du temps.

La brièveté de l’entretien, la complexité de la tâche et surtout son inopportunité ( on était en1988 ) tout cela me contrariait à vrai dire mais je n’avais de choix que de commencer le travail.

Une fois dans mon bureau, les noms et visages des cadres du ministère s’entrechoquaient déjà dans mon esprit. Ils étaient nombreux. Sans être exhaustif, il y’avait Diallo Mamadou Batia, Khatar Ould Cheikh Ahmed, Mohamed Mahmoud ould Ahmed, Isselmou Ould Abdel Ghader, Isselmou ould Mohamed Val, Mohamed Val Ould Abdel Lativ, El Hacen Ould mowloud, Mohamed Ould Sidi Mohamed…

Pour moi, la majorité sinon la totalité de ces cadres ne pouvait m’être d’aucune utilité.

En effet, en venant déjà au ministère, en 1986, j’avais vite compris que la formation initiale de nos administrateurs était trop générale pour affirmer une connaissance certaine et avérée. Pour commander les populations locales, les formateurs de l’époque pensaient qu’on avait tout juste besoin des ABC du Droit, de l’Économie, de la Statistique, de la Sociologie…

Il y’avait aussi cette propension des cadres de ce département à ne viser qu’un poste de commandement. A force de s’y accrocher, on finit par oublier que seul le savoir est valorisant, normalement.

Peut-être, c’est ici l’une des raisons pour lesquelles le ministre avait fait détacher Fall Oumar et moi-même de nos départements respectifs. Fidèle incontesté, Fall Oumar était secrétaire général et avait la lourde mission de tracter la lourde machine du ministère.

Mais qui cherche finira toujours par trouver c’est dit-on la récompense de la patience

Au fur et à mesure de défiler et de redéfiler les cadres, l’image de Dah Ould Abdel Jelil s’imposa à moi. Je n’avais aucune raison de l’écarter : il était brillant administrateur discret, politiquement bien formé et surtout libre dans ses opinions quel qu’en soit le prix.

Au fond de moi-même, je n’avais aucune sympathie personnelle pour l’intéressé et c’était disait-on un membre de l’AMD.

Pour régler ce choix, l’avis du ministre était inévitable. Alors, je demandais au ministre de m’accorder une audience, ce qui fût fait dans l’immédiat.

En rentrant, je découvris le ministre plus jovial et donc plus réceptif. Sans tarder je lui dit :

– monsieur le ministre, mon choix s’est finalement porté sur Dah Ould Abdel Jelil mais je dois à l’évidence vous rappeler qu’il est membre, dit-on de l’AMD, et je n’ai personnellement aucune confiance en lui.

Sans me donner le temps de finir mon argumentation, le ministre me précisa :

– monsieur le directeur, la confiance que vous accordez ou non, je m’en contrebalance et le fait qu’il soit ou pas de l’AMD m’importe peu. Mon souci est d’administrer le pays et pour cela j’entends faire feu de tous bois…dites à Dah de passer dans mon bureau.

Quelque minutes après la porte de mon bureau s’ouvrit, c’était bien Dah qui était en face.

Après déclinaison des Termes de référence, le travail commença. Au bout de quelques heures exténuantes et sans désemparer, le rapport final était en version définitive. J’avoue que mon coéquipier m’avait fait une surprenante impression : ses idées étaient limpides et il avait une parfaite maîtrise des enjeux et des réalités sénégalaises.

Après lecture et relecture du rapport ainsi finalisé, j’étais comme traversé par une immense joie. Ce sentiment du devoir accompli m’amena à regarder Dah pour lui dire :

– monsieur Dah, avant ce travail commun, je n’avais aucune idée de vos vraies mesures et je ne vous portais que très peu dans mon cœur.

Il me répondit en bégayant, monsieur le directeur, moi aussi, avant ce travail, j’avais le même ressenti à votre égard.

Ainsi donc, commença une amitié entre nous sans calcul ni intérêt évident.

Les conclusions essentielles de ce rapport que je peux, aujourd’huilivrer sont :

– l’urgente nécessité d’actualiser la monographie des villages situés de part et d’autre du fleuve. Chaque village devait faire l’objet d’une étude distincte : date d’implantation, nature des habitants, équipements collectifs, cadres ressortissants, liens avec le Sénégal…

Mais l’urgence de cette monographie relevait du fait que jusqu’ici, notre administration n’avait comme référence que les cartes de l’IGN datant de 1956.

Celles-ci étaient largement dépassées et ne donnaient aucun renseignement fiable sur le rythme du repeuplement incontrôlé de la rive droite lié aux conséquences de la grande sécheresse des années 70 et 80.

– dans ce rapport étaient aussi consignées au détail près toutes les mesures à prendre dans l’hypothèse de la fermeture des frontières. Ce scénario échéant tous les atouts et faiblesses de chacun de 2 États étaient également listés.

Après lecture du rapport, le ministre, après s’être concerté avec le chef de l’État avait convoqué les membres d’un comité de crise. Étaient présents à cette réunion : feu Ahmed Ould Mnih, chef d’État major, feu Eli Ould Mohamed Val, DGSN, feu Mohammed Lemine Ould Ndeyane, secrétaire permanent du comité militaire, feu Ney Ould Abdel Malek, commandant de la gendarmerie nationale et Brahim Ould Ali Ndiaye, commandant de la garde nationale.

A l’issue de cette réunion on m’a chargé d’établir cette monographie qui devait couvrir les 4 régions du fleuve. J’avais un délai de quatre mois pour finaliser le travail.

Le lendemain, j’étais en route pour le Trarza à la tête d’une commission de travail composée du commissaire Mohamed Ould Brahim Ould Siyed, feu Mewloud Ould Sidi Abdela, DG de la Poste et Ba Bocar Soule, directeur du projet Oasis.

Le wali Mohamed Lemine Ould Dah nous attendait déjà aux environs de Tiguent pour faire mouvement vers Ndiago et ses contrées saisissantes : Bden, Bdehoss, Mboyo et Ntionk.

Mais tout juste avant de quitter Nouakchott, le ministre m’avait remis une enveloppe en me disant que son contenu pouvait m’aider dans ma mission. Quand j’avais ouvert l’enveloppe j’ai trouvé deux importants documents importants : un journal officiel de la République Française datant de 1917 répertoriant les 36 villages négro- mauritaniens sur la rive droite et un rapport secret défense établi en 1966 par Ahmed OULD Mohamed Saleh ministre de l’intérieur, juste avant les événements de 1966 où sont répertoriés les 79 villages negro- mauritaniens sur la même rive droite.

Quand ma mission fût terminée, j’avais moi-même répertorié et étudié avec l’aide des wali des régions concernées 206 villages situés en1988 sur la rive droite.

Comment expliquer ce repeuplement ?

Pour y répondre, je ferais un détour dans l’histoire lointaine et récente de la vallée pour expliquer, archives à l’appui les contours de cette question ( à suivre).

Puisse Allah couver de sa miséricorde Djibril Ould Abdelahi.

Vadili Mohamed Raiss

via cridem

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