Dixième épisode d‘ un recueil de textes intitulé « un cadavre sur la dune » par Mohamed Yehdhih Ould Breidleil

Décès de Ould Breidelil« L’Émir est un piètre orateur. De nature violente, il n’a jamais été tourné vers les finesses de l’esprit et n’a jamais acquis les instruments et les règles d’un discours cohérent ou convaincant. Il se contente généralement de prononcer de manière tonitruante quelques phrases mal agencées où affleurent les jurons, les incantations, les menaces inutiles et une insistance sans objet. Une véritable logomachie décousue devant laquelle d’auditoire reste désemparé, ne sachant par quel bout la prendre et où l’essentiel se perd. ‘’ Je cherche à exagérer l’essentiel, à laisser exprès dans la vague le banal’’, dit Van Gogh.
Parmi les conseillers les plus adroits de Seyid, il y a Sidi-Salem. C’est un aristocrate. Aucune assemblée ne peut se réunir valablement, autour de l’Emir, ou ailleurs, sans qu’il soit aux premiers rangs.
Son esprit vif, son adresse en toute circonstance, sa mesure, doublée d’une intelligence calme mais prodigieuse, son éloquence discrète mais surprenante, font de lui un homme a part. De grande taille, sans être géant, mince sans être chétif, élégant en dépit de ses soixante-dix ans, un turban neuf ou presque toujours jeté sur l’épaule, les cheveux blanc cassé, perpétuellement enduits de beurre parfumé à l’ambre, tombant sur ses épaules, un cure-dents à la bouche, la démarche distinguée, sans être orgueilleusement altière, nous avons dépeint Sidi Salem. Mais Sidi-Salem est plus que tout cela.
Ne prenant jamais la parole parmi les premiers orateurs, il commence par rendre un hommage sournois à ceux qui l’ont précédé en affirmant qu’ils ont admirablement épuisé le sujet et qu’il n’y a pratiquement plus rien à ajouter. Alors d’une voix à peine audible et sans éclats, monotone, il commence par détruire habilement les arguments et les opinions qui ne lui conviennent pas, tenant en haleine, par une rhétorique pénétrante, agréable et convaincante un auditoire qui ne demanderait pas mieux qu’à l’écouter indéfiniment, mais quand il voit que ses auditeurs font des mouvements de l’avant, vers lui, pour boire cette prose de maitre, pour n’en perdre aucune nuance, ni aucune tournure, les yeux brillants, les bouches bées et quand il sent que ses adversaires reculent et tentent de cacher leurs visages derrière d’autres, alors n’aimant pas l’outrage excessif, il se prépare à conclure en s’excusant de les avoir fatigués par un long discours qui ‘’ne fait que répéter ceux qui l’ont précédé’’. Les plus jeunes sensibles à sa dialectique chevronnée et à son verbe enchanteur protestent qu’il ne les a pas fatigués et qu’il n’a pas répété les autres. L’auditoire est si pris que si Sidi-Salem se levait les autres se seraient levés inconsciemment, s’il avait ri, ils auraient involontairement ri. Mais Sidi-Salem ne fera aucune de ces excentricités. Il fuit l’excès inutile, il ne fait même pas de gestes dans son discours et encore moins il ne rit. Il peut sourire imperceptiblement. Quand Sidi-Salem est obligé vraiment de rire, il rit comme rient les Anglais, c’est-à-dire du bout des dents. La fin de son discours est invariable : ‘’j’ai voulu simplement vous clarifier ce qu’a dit l’Emir’’.
Un cadavre sur la dune , ( copié du site Éclairages qui apparemment a disparu depuis)
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