Le lieu et l’habit/par Tawfiq Mansour

« Redoutable lieu ! C’est la maison de Dieu, la porte des cieux ! » (1). Quoique le prophète Jacob (PBL) désignât, en cette exclamation, un endroit précis – en l’occurrence, l’antique et souterraine cité de Lous (Lumière) – on peut, musulmans, y percevoir un beaucoup plus universel constat. Ne savons-nous pas qu’ : « […] où vous vous tourniez, vous êtes face à Dieu » (2) ? Musulmans seulement ? En 1854, Seattle, un des grands chefs amérindiens du 19ème siècle, adressa le message suivant à l’Assemblée des tribus (3) : « Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d’acheter notre terre. […] Or le moindre de ses recoins est sacré pour mon peuple. […] Peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? […] Nous le savons : la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre. »

Et Seattle de marteler : « Nous le savons : toutes choses sont liées, comme le sang qui unit une même famille. […] L’homme n’a pas tissé la toile de la vie, il n’est qu’un fil du tissu. Tout ce qu’il fait à la toile, il le fait à lui-même. […] Même l’homme blanc dont le Dieu marche avec lui et lui parle comme à un ami à son ami ne peut échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères, malgré tout : nous verrons… Mais nous savons déjà une chose que l’homme blanc découvrira peut-être un jour : notre Dieu est le même Dieu, le Dieu de tous les hommes, et Sa Compassion est la même pour l’homme rouge et pour l’homme blanc. […] Chaque lieu est précieux à Ses yeux. Qui porte atteinte à la terre couvre son Créateur de mépris. […] Continuez à souiller votre lit et, une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets. ». Cent cinquante ans après cette si lucide saillie, on en mesure toute la perspicacité…

Première création en sa dualité Ciel et Terre, avant même la lumière et la mesure du temps, le lieu est, selon la Genèse biblique, le signe du Non-lieu. Mais Celui-ci ne parle que par l’habit de celui-là, ses habitants qui le promeuvent au rang d’habitat. Habit, habitant, habitat : c’est bien par la force de l’habitude – cette « seconde nature » qui lie les civilisations – que les Gaulois et autres peuples romanisés intégrèrent les vocables « habitus » et « habitudo » pour désigner leur relation ancestrale au sol. « La sève qui coule dans les arbres porte la mémoire de l’homme rouge », disait de son côté Seattle, « chaque reflet de l’eau claire des lacs raconte les souvenirs de mon peuple. Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père. […] ». Seattle ne parlait certes pas dans une langue latine mais n’en rappelait pas moins l’universel truisme : la vie habille le lieu qui la détermine.

 

Tenir lieu

Afin de glorifier Celui qui n’a besoin d’aucun lieu pour être, précise le croyant. Et cette mission de l’habit n’est pas aussi simple qu’il y paraît. En ce que pour se développer, la vie doit se diversifier… alors que deux corps ne peuvent occuper le même lieu en même temps. Compétition v/s solidarité, donc, oxymore croissant avec la glorification de Dieu sur terre ? Est-ce afin de gérer cette ambiguïté que Celui-ci instaura un arbitre du lieu ? Allahou ‘alim (4) … « Lorsque Le Seigneur des mondes dit : « Je vais installer un représentant [khalife, lieu(-)tenant] sur terre », les anges s’étonnèrent : « Y mettras-Tu qui sèmera le désordre et répandra le sang, alors que nous célébrons Ta louange et glorifions Ton Nom ? – Je sais ce que vous ne savez pas » (5).

Puis Dieu enseigna à Adam (PBL) ce qui lui était nécessaire pour assumer ladite tâche. La capacité à nommer les choses et les êtres en leur absence, tout d’abord ; le désir d’étudier et d’enseigner, ensuite ; la liberté d’entreprendre, en réfléchissant de préférence avant d’agir ; et le sens des limites, enfin… avec donc, en prime, le pouvoir de les transgresser. Où en sommes-nous, aujourd’hui ? Notamment en Mauritanie où ses hommes blancs, noirs et variablement métissés avaient, il y a si peu encore, une vision guère éloignée de l’homme rouge amérindien.  Serait-ce que le mépris de l’homme blanc européen envers la Création Divine les ait contaminés plus sûrement qu’une énième vague Covid ? Nous ne sommes pas loin, en tout cas, d’étouffer sous nos propres déchets…

Ici et là, en ville comme en brousse, chacun de nous jette négligemment tout ce qui le gêne, malmène inconsciemment son propre environnement. Promu par le Divin Seigneur des mondes plus beaux habits des lieux où nous habitons, nous en sommes devenus plus que des haillons : des résidus toxiques… Chacun d’entre nous, chaque fois que nous perdons conscience du contrat de khalifat signé par notre père Adam (PBL). Mais cette déchéance n’est en rien irréversible ; nous avons, à chaque instant, à chacun de nos pas, en chacun de nos gestes, le pouvoir de revenir à notre engagement primordial et d’habiller la nudité de notre terre de ses plus beaux atours. Notre culture n’est pas déni de la nature, elle en est le meilleur fruit… Retrouvons-en la saveur, notre dignité.

 

Tawfiq Mansour

 

NOTES

(1) : Genèse, 28-17.

(2) : Saint Coran, 2-115.

(3) : Cité par J.M. Le Clézio, in « TERRE INDIENNE, un peuple écrasé, une culture retrouvée », un dossier dirigé par Philippe Jacquin, Édition Autrement, collection « Mémoires », série « Monde », Paris, 1991. ISBN : 9-782862-603322

(4) : Dieu est Le Savant (Dieu seul sait)…

(5) : Saint Coran, 2-30.

Le calame

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