Connaissez-vous Ghazouani ? Elucidation d’une énigme

Jusqu’à peu de temps avant les élections, Ghazouani se complaisait dans la stature d’un homme de l’ombre qui préfère rester isolé tout en jouant, a minima, le rôle de dauphin de Ould Abdel Aziz. Ce statut incertain l’obligeait à ne pas trop s’éloigner du feu des projecteurs. Aussi, à l’instar de feu Ely Ould Mohamed Vall durant la période Ould Taya, Ghazouani avait eu à éteindre de nombreux incendies durant les deux mandats de son prédécesseur : il en allait de la « balle amie » lors du coup de feu de Tweyla, ainsi que des récriminations de nombreuses personnalités et groupes, quand ils se plaignaient de la désinvolture de Aziz à leur égard, de ses décisions à l’emporte-pièce et de son appétence au sarcasme et à l’irrespect. Ce travail de pacification, plutôt d’application méticuleuse de la pommade, sera été mené en douce, à l’abri des spéculations et de la lumière trop crue ; le bilan d’une telle diplomatie de l’ombre témoigne, à l’actif de l’homme, dans les cercles du pouvoir, comme un exploit digne d’admiration. S’est donc dessiné et enraciné le parcours d’un commis de l’Etat, à la fois loyal et efficace, d’où la solidité de sa prétention à occuper, avec patience, une position d’influence.
Ghazouani incarnait, auprès du vulgum pecus, l’héritier légitime et naturel de son ami et mentor, Aziz. Il présentait, alors le profil d’un cumul de qualités, liées à sa propre individualité et découlant, parfois, de sa part de commandement depuis 2005. Cependant, Ould Abdel Aziz n’a jamais compté son compagnon, parmi les candidats éventuels à sa succession ; la réserve tenait à l’intrication de deux causes : certes, Ould Abdel Aziz renoncera au pouvoir tardivement mais il gardait, surtout de son ami, une impression mitigée qu’il laissait transparaître, quelquefois sans ménagement.

 

Capacité à gérer les crises

1. Aziz a retenu, au cours du parcours commun, les capacités personnelles de Ghazouani à planifier et gérer les crises. Dans ce domaine, il n’y a pas de dénominateur commun aux deux, ni dans la compréhension de la vie, ni au niveau de l’ambition, de l’éducation, du style et de la conduite des relations publiques. Ghazouani n’assure pas, à proprement parler, la continuité de son devancier et n’incarne, pour autant, une case vierge dont Aziz comblerait le vide, en coulisse, avant son retour aux affaires. La longue circonspection – voire hésitation – de Aziz vient de là…

2. Le second cliché – artificiel celui-là – sera créée par Aziz lui-même, à l’inverse du précédent, comme un démenti. Il renvoie, de Ghazouani, la posture modeste d’un homme-lige, à l’opposé de son chef dont le dessein fabriqué et entretenu par les voies impénétrables de la vox populi, valide le mythe de la puissance, de la résolution et de l’autorité, sans besoin de recourir aux ornements de la légitimité. L’objectif escompté au travers d’une pernicieuse communication, consistait à établir que Ghazouani n’est pas, en vertu d’atouts spécifiques à lui, le remplaçant idéal de Aziz, sauf si ce dernier entérine le passage de témoin.
Ainsi, Ghazouani n’a été pas été élevé au rang de dauphin, avec la méthode accoutumée, la promptitude ou l’enthousiasme qui préside, habituellement, à l’adoubement d’un héritier, fût-il provisoire. Au contraire, il n’a été retenu, in fine et in extremis, qu’après un luxe d’atermoiement, d’hésitation et de mise en doute de ses compétences et capacités. Son protecteur et artisan de son triomphe dans les urnes avait pris soin de lui ménager, dans l’opinion, la rumeur de menus défauts, liés à la faiblesse des humains ; il l’empêcha de maîtriser sa campagne, puis dépensa, en secret, des trésors d’abnégation besogneuse, afin d’entacher son élection, de doute et de suspicion. Aux yeux de Aziz, il fallait que Ghazouani passât seulement au second tour de scrutin ou fût élu au premier mais de justesse ; le mérite de sa victoire allait revenir au zèle de l’Etat, donc à Ould Abdel Aziz. Vu de l’Union pour la république (Upr), Ghazouani se fit affubler du label peu enviable d’un produit «ardu à commercialiser» ; dès le début de la transition, il s’agissait de réduire sa légitimité et le poids de son influence, en comparaison du véritable maître à bord.
La situation paraissait si bien imbriquée et sa lecture prête à consommer, que la circonspection s’imposait, à tout le monde ; l’avenir, y compris le destin de Ghazouani oscillait, sur une ligne de crête, tantôt improbable, tantôt de l’ordre du possible ; d’ailleurs, le susdit se montra conforme à l’image de lui, tissée par son ami. Il n’a émis aucun signe de réaction aux évènements, d’où l’erreur de bien des observateurs, parmi lesquels ses épigones peinés mais également Aziz, satisfait de l’avoir circonscrit à un office de marionnette.  En vue de se convaincre de sa toute-puissance, Aziz colportait une face de son protégé et s’y conformait, ignorant l’autre, plus ou moins délibérément.
Aujourd’hui, nous nous approprions l’approche de Aziz afin d’évaluer Ghazouani ; nous essayons de nous convaincre de conférer, au second, la posture la moins flatteuse, en fonction des impératifs de la spéculation. A revisiter un peu le discours d’investiture du Président, son programme électoral et son credo pendant la campagne, nous constatons, d’emblée, combien nous nous trompons :  tout au long de son parcours, Ghazouani n’a jamais laissé entendre qu’il projetait de mettre en œuvre des réformes comparables à un changement radical ou à une révolution. Au contraire, Ghazouani avait fait l’éloge des régimes antérieurs, magnifié le précédent immédiat et vanté ses réalisations. Il a toujours dit qu’il fait partie de ce régime et n’envisage un chamboulement des équilibres intérieurs, fidèle en cela à la doctrine bricoleuse du système. A aucun moment, Ghazouani ne s’engageait à choisir une équipe de confiance, en dehors des anciens collabos, encore moins à recruter des cadres venus d’ailleurs, au point d’impliquer un groupe, porteur d’une approche différente.

 

 

Continuité plus que rupture

Nous empruntons, manifestement, des chemins de compréhension assez distincts, l’un de l’autre.
Là, nous devons nous demander : En qualité de vieille opposition, notre nostalgie des « bonnes idées » et nos impatiences de réformes seraient-elles, à raison, l’unique étalon de référence pour apprécier la politique du Président ? S’agit d’éléments d’analyse probants, en mesure de déterminer ce que le Chef de l’Etat est tenu d’entreprendre dans l’intérêt du pays ou la voie à suivre au service de la patrie ?
En réalité, nous réclamons l’édification d’un nouvel État et souhaitons faire table rase des structures et expériences préexistantes. De ce point de vue, nous en arrivons à mélanger les cartes et semer la confusion, aux yeux de l’opinion. Nous anticipons les événements et confondons nos désirs et la promesse de leur avènement, de crainte de revenir aux anciennes normes et pratiques, malgré les tristes preuves d’échec et leur bilan de douleurs.
Une seconde justification, plus acceptable, permet de se soustraire aux pressions de l’imagination, quand arrive le moment d’apprécier le contexte, avec lucidité :  il convient de s’en tenir aux règles générales et standards, aptes à mesurer l’action politique selon les enjeux, l’intensité des défis et, dans une certaine mesure, la vigueur des aspirations.
Il est vrai que la rigueur dont l’Etat prétend faire preuve en matière de gestion publique n’a pas connu de remarquable amélioration. Le citoyen continue à subir le déficit des services de base, la gouvernance de recrutement et de promotion piétine et la dépense du denier sacrifie encore à la complaisance. La sélection et la passation des marchés, la comptabilité et les procédures de transparence, en un mot, l’ingénierie des indicateurs d’efficacité de l’appareil exécutif et de son aptitude à récompenser le mérite trahissent davantage la continuité que la rupture.
Cet angle du tableau inquiète les observateurs, compte tenu du volume de l’optimisme et de l’enflure des attentes que la population nourrissait à l’endroit du Président Ghazouani. Les mauritaniens ont reconduit l’ancien régime, sur la base – réelle – d’une configuration de visées et de calculs interconnectés, à la préservation desquels aboutit la stabilité du système. Le peuple a élu son dirigeant, sur une clause de malentendu, au titre d’une espérance de changement, après avoir cru entendre, de lui, la vague intention d’appliquer un programme aussi bienveillant que vaporeux.
Pourtant, à y regarder de près, cette conjonction de convictions et d’intérêts conservateurs impose son schéma – en raison de l’usage des privilèges et de leur ancrage dans le pays. La conjugaison fait obstacle, en permanence, aux velléités de révision vertueuse. Malgré 8 alternances enregistrées au sommet de l’Etat en Mauritanie, aucune n’a entrainé la chute de la composante fondamentale de l’élite.
Celle-ci, faut-il le rappeler, résulte d’une mixture de militaires, de paramilitaires, de fonctionnaires de l’État, d’hommes d’affaires, de notables et de politiciens de l’utilité, qu’agitent des déterminismes alimentaires et des fantasmes de gloire. Dans ses cahiers de prison, Antonio Gramsci définit la spécialisation, à l’intérieur de l’entreprise hégémonique, des détenteurs du savoir et des producteurs de sens : « Tout groupe social, qui naît sur le terrain originaire d’une fonction essentielle dans le monde de la production économique, se crée, en même temps, de façon organique, une ou plusieurs couches d’intellectuels qui lui apportent homogénéité et conscience de sa propre fonction, non seulement dans le domaine économique, mais également dans le domaine social et politique».
Alors, n’est-il pas déraisonnable d’espérer, de Ghazouani qu’il balaye une telle ménagerie ? L’on pourrait, au maximum, lui demander de ne pas se soumettre à leurs intrigues individualistes. Or, là, ne serait-ce que par discernement, rien ne nous autorise à dédaigner l’évidence : ces gens-là sont tout ce Ghazouani a ; chez eux, il puise sa popularité permanente, surtout en cette séquence de flou où le dossier des crimes économiques demeure sur l’établi ; l’incertitude liée à la judiciarisation du contentieux engendre un risque de tiraillements internes, au cœur de l’Etat profond. Tout ce que Ghazouani peut oser – et nous voici fondés à le lui réclamer – consiste à remanier les outils de la gouvernance, sinon abroger le climat d’indulgence et d’immunité où baigne et se reproduit la nomenklatura des apparatchiks en mal de qualification rationnelle.
Au lieu d’une rhétorique qui offusque les limites de l’entendement en propageant une représentation fausse et prématurée du concret, où Aziz risque de s’attribuer une tutelle et un poids sur les évènements, il nous incombe de dépasser l’ère de l’humiliation et de l’oppression, bref, de tendre vers la perspective de l’horizon ouvert.
Il est vrai, nous avons à présent besoin d’une forte dose de foi avant de croire aux slogans, bravades populistes et déclarations d’intentions et ce, après tant d’insuccès et de déconvenues, sous les régimes antérieurs. Hélas, en dépit des épreuves, la vague visant à recycler le mensonge auprès de l’opinion et à endormir l’esprit critique et ses ferments de lucidité, domine, encore, même si la logique lui manque toujours, ce qui conforte notre méfiance vis-à-vis de l’obstination affectée à l’authentification du faux.
Sur la base de présomptions concordantes au sujet de Ghazouani, glanées de-ci de-là, notamment grâce à son éloge par l’ambassadrice des Etats unis d’Amérique récemment accréditée, en plus de l’appréciation quasi-unanime des responsables de l’opposition mais aussi à la lecture des oraisons du Président, surchargées de références au petit peuple et de compassion envers les faibles, il nous appartient de congédier la tentation du pessimisme et de proroger la période de grâce.
Néanmoins, cesser de creuser la fracture entre les pôles partisans et éviter de rester figé sur l’illusion du manichéisme en noir et blanc, dicte, au Président, de réduire le nombre d’images, de messages et de signaux disparates ; ils sont innombrables et ne vont pas tous dans le même sens. Il convient de les fusionner puis de les intégrer, à un signifiant univoque, source de concentration, d’intelligibilité et d’exégèse.
Seul lui est apte à assumer la tâche, s’il consent à adopter un mécanisme plus approprié de délibération et de prise de décision. Les récents décrets de mise en place de nouveaux modes de délégations et d’exercice des prérogatives, pour garantir une meilleure efficience du noyau du pouvoir recèlent, l’un des principaux indicateurs de la rémission.
Les opposants, si friands de corrections et de réformes, commettraient une erreur à perdre de vue que l’amélioration escomptée signerait juste le coup d’envoi d’un processus – certainement laborieux et lent – dans les limites du tempérament, des pudeurs et de l’expérience du Président élu, Mohamed Ould Cheikh Ghazouani.

Mohamed Mahmoud Bakar,

 Nouakchott, décembre 2020

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via le calame

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