Souvenirs de Moustapha Bedreddine (II) Par Mohamed Yehdih O. Breideleil

Les événements de Zouérate, en 1968, où nombre de travaillants tombèrent sous les balles des gendarmes, au cours d’une grève, le marquèrent profondément et constituèrent pour lui une césure, une marque que le Régime en place alors était complètement au service des intérêts français et MIFERMA pour lui était synonyme du diable. C’est pourquoi, lors de la nationalisation de la MIFERMA, des années après, il n’a pas été enflammé. On dirait qu’il subodorait une manœuvre, une action qui n’est pas sincère, quelque chose qui pourrait se retourner. Ses craintes furent confirmées ultérieurement par le Directeur Général de la MIFERMA, Jean Audibert:  » Le Président Mokhtar O. Daddah m’explique que ce sont les jeunes opposants qui l’ont poussé à cette solution extrême ».

​Le tome II des Mémoires de Jacques Foccart -l’homme le plus autorisé à parler du système néocolonial français en Afrique pour l’avoir dirigé pendant un demi-siècle- ne laisse pas de doute sur la profonde confiance qui règne entre Moktar O. Daddah et la France des néo-colonies.  Il le qualifie expressément d’ami de la France à côté de ses agents notoires : Houphouët – Boigny, Bongo, Ahidjo, Senghor et consorts, louant leur sincérité et les services qu’ils ont rendus à la puissance néocoloniale. Mais, rien que les injures, ou l’omission, pour Um Nigobé, Sékou Touré, Lumumba, F. Moumié, Mamadou Dia, Djibo Bakari, qui ont exprimé, à un moment ou un autre, parfois au péril  de leur vie, la volonté réelle et les sentiments profonds de l’Afrique et son aspiration à secouer la domination coloniale et à parvenir à une vraie indépendance.

​Mohamed El Moustapha n’avait pas besoin de tant de témoignages de vieux coloniaux pour fonder ses convictions.

S’il y a quelque chose qu’il déteste au monde c’est bien le colonialisme, quant à la réalité de Mokhtar O. Daddah il l’a exprimée dans une émission télévisée célèbre, rappelant que c’est un agent du colonialisme installé au pouvoir par la France. Il était déjà adulte et pratiquement un témoin des faits historiques qui se sont déroulés en 1957 – 58. Moktar O. Daddah était, sans doute, habile __ mais ce n’est pas une qualité morale. En revanche, il avait de réelles qualités comme l’honnêteté matérielle et la courtoisie. Est-il nécessaire, pour autant de lui planter des cornes apocryphes, parce que d’autres en ont de réelles ? Faut-il le comparer à Boumediène? Cet homme qui sauta, à 22 ans, dans la guerre de libération, devenant avec le temps chef d’Etat-major de l’Armée de Libération Nationale (A. L. N.) algérienne, puis chef d’Etat sans s’être jamais compromis avec le colonialisme, emporté par la mort sans une ouguiya en poche… Ou faut-il le comparer à Sékou Touré, l’homme qui a accompli cet acte d’héroïsme inoubliable du 28 septembre 1958 et qui, combattu ouvertement par le colonialisme et assiégé de toutes parts, n’a jamais plié le genou.

 

Aux avant-postes des luttes

​Mais avant cela, Mohamed El Moustapha était aux avant-postes de toutes les luttes qui se sont engagées qu’elles soient syndicales ou politiques. L’année 1971 était marquée à cet égard, d’une pierre blanche: c’était l’année de la grande grève qui dura huit mois. Nous nous sommes retrouvés. Mais après la massive manifestation du 1er Mai 1971 nous fumes tous les deux, du nombre des meneurs de la grève assignés à résidence à l’intérieur du pays pendant 4 ou 5 mois.

​Je ne le verrais pratiquement plus avant les discussions qui ont agité le mouvement des Kadihines à propos du ralliement au régime de Moktar O. Daddah. Il prit alors la tête du camp du refus de l’intégration. Il semble qu’il y ait eu avant la nationalisation et son appréciation, d’autres motifs de discorde au sein des Kadihines.

​L’accord de Madrid de Novembre 1975 et la marche vers la guerre du Sahara et son déclenchement précipité, en décembre 1975, allait remodeler, autrement, la carte politique du pays pour des années.

​Le MND (Mouvement National Démocratique) de Mohamed El Moustapha allait prendre des positions tranchées sur la guerre qui devenait, sur la scène nationale, la question principale par rapport à laquelle il fallait se déterminer, toutes les autres questions devenant désormais subordonnées.

​Les Baathistes avaient, à leur tour, pris des positions hostiles à la guerre fratricide.

​Du fait de cette situation grosse d’embarras futurs pour la Mauritanie et de ces positions communes, les deux mouvements se sont retrouvés en parfaite entente.

​Avant de commencer, la guerre s’ouvre par une défaite économique, un affaiblissement financier, avec l’indemnisation exorbitante de MIFERMA, qu’une hypothétique victoire ne saurait combler. Il faut s’endetter pour cette indemnisation, pour un pays déjà endetté, auprès de bailleurs de fonds frères. L’image politique que le Régime gouvernant voulait donner du pays est, elle-même, écornée. On s’affaisse trop rapidement devant les intérêts français et l’oxygène qu’on espérait de la Société nationalisée, la SNIM, est réduit à néant pour une longue période.

​Les négociations avec MIFERMA trainaient depuis un an, bloquées par les exigences exorbitantes de la firme étrangère et ses manœuvres. « Les avoirs extérieurs de la MIFERMA avaient été transférés en Israël, en lieu sûr, à l’abri des pressions des Arabes » et on n’en a qu’une idée douteuse, celle que fait filtrer… MIFERMA. Rien d’étonnant à ce transfert,  « l’actionnaire dominant » de la Société étaient le baron Guy de Rothschild.

​Plusieurs pays arabes, avec l’Algérie de Boumediène en tête, avaient fait bloc derrière la Mauritanie pour qu’elle ne soit pas arnaquée, à l’occasion de ces tractations, comme les mêmes avaient fait front commun à l’occasion de la création de l’ouguiya pour qu’elle ne soit pas étranglée comme cela avait été le cas de la Guinée de Sékou Touré.

​Subitement, dit J. Audibert, Directeur Général de MIFERMA, intervint « un déblocage des négociations, un an jour pour jour après la nationalisation. Le montant, 95 millions de dollars, et les modes de règlements de l’indemnité de MIFERMA sont fixés d’une manière qui satisfait les actionnaires … La conclusion des accords d’indemnisations est suivie d’un diner à l’Hôtel Crillon. Au moment de se mettre à table on apprend que le premier versement a été fait ! »

 

Grave brèche 

​Qui s’en étonnerait ? Les conditions des négociations avaient complètement changé et elles sont devenues tout sauf optimales pour la Mauritanie. L’accord de Madrid ouvrant le boulevard de la guerre est passé par là, quelques jours auparavant. Les arrières de la Mauritanie, dans cette négociation, avaient subi une grave brèche. On ne peut plus compter sur l’Algérie et la Libye. On est désormais à découvert, seul, face à la France. Les termes de l’accord étaient désormais dictés. Il n’y a plus de tergiversations possibles. Il faut faire une concession de taille à la France, au moment le plus inopportun, faire amende honorable et faire oublier le fracas et le terme réprouvable de « nationalisation » pour le capital de manière dissuasive afin qu’une pareille incartade d’un Etat du carré néocolonial français ne soit plus à craindre. Il faut écarter à tout jamais la perspective d’un exemple concret d’un pays africain retrouvant la maitrise et la pleine jouissance de ses ressources sans que, par un réflexe pavlovien, il ne se rappelle les préjudices qu’il encourt.

​Avant cette aubaine de la guerre du Sahara, la France avait fait des pressions gênantes par le truchement de ses fidèles. Quand il a été question du câble sous-marin Europe-Afrique, avec terminal à Abidjan, Houphouët-Boigny avait fait savoir qu’il n’acceptait pas que le câble transite par la Mauritanie,  » un pays peu sûr ». La lettre de Senghor revendiquant, ouvertement, le Fleuve Sénégal et la Chemama est bien connue et son contexte se passe de commentaire.

​En ce début décembre 1975, on prenait la décision d’entrer en guerre ! La guerre est l’acte le plus sérieux, le plus grave, que puissent prendre les hommes d’Etat. Et ceux parmi eux qui se respectent ne l’ont jamais pris à la légère, dans le brouhaha de la foule, ou sous l’influence néfaste des flatteurs, et, si certains se l’ont permis ils s’en sont repentis.

​On semble, pourtant, l’avoir pris comme s’il s’agissait de faire face à une manifestation syndicale de travailleurs ou si l’on voulait dissuader les tribus de l’Aftout de M’Bout-Barkéol de cesser leurs escarmouches. La sincérité du rapport de force n’a pas été établie avec objectivité. On n’a pas mesuré ses propres faiblesses, pourtant criantes, ni le danger des méthodes d’une guérilla motivée, rarement vaincue par une armée conventionnelle. On dirait qu’on allait vers une guerre-éclair. La guérilla ne veut jamais que d’une guerre d’usure.

​Pour faire simple, tous les facteurs menant à la victoire dans cette guerre étaient objectivement défavorables, totalement négatifs. On courait derrière des espoirs sans le moindre fondement.

​L’armée était mal formée, non motivée, et depuis sa création, on s’en préservait en la réduisant à sa plus simple expression et cette marginalisation est démoralisante. Elle était de surcroît, mal équipée. Son équipement était constitué, principalement, d’armes individuelles hors du temps et son matériel roulant, presque insignifiant, était, pour l’essentiel, hors d’usage.

​La première chose à laquelle on eût dû penser, après ces premières nécessités de base est le fameux « nerf de la guerre », l’argent. D’où pouvait-il venir?

​L’économie nationale, essentiellement pastorale et agricole extensive, traditionnelle, séculaire, n’ayant reçu, depuis l’Indépendance, aucune amélioration qualitative, aucune modernisation, était sinistrée, anémiée, par de dures années de sécheresse qui ont du reste frappé toute la savane africaine jusqu’à l’Ethiopie, emportant l’Empereur dont le pouvoir rétrograde remontait, dit-il, aux temps mythiques de la Reine de Saba et du roi Salomon et dont l’historien anglais Gibbon dit que c’est « un pays qui a dormi pendant mille ans ».

​Toute marge budgétaire qu’on pouvait grignoter après le minimum de fonctionnement de l’Etat et toute contribution extérieure devaient aller, en priorité, au secours des populations rurales qui ont perdu leur cheptel et leurs champs desséchés et se sont installées, affamées, autour des centres urbains.

​L’argent de la guerre, il arrive qu’on l’évoque de manière chimérique et on se console en pensant qu’il est dans les comptes des pays du Golfe, autant dire la lune dans un seau d’eau : on l’y voit mais elle n’y est pas. Le pays était tombé dans une trappe.

 

Un atout paradoxal

​Certes, le pays disposait d’un atout majeur dans cette aventure -qu’il partageait, bien entendu, avec les Sahraouis- celui d’une population aux traditions guerrières solides, bien ancrées, séculaires, joint à un autre atout paradoxal : l’oliganthropie- la pénurie d’hommes sur un grand espace __ qui est aussi un autre facteur d’invincibilité. Tout cela suppose évidemment que les affaires publiques sont sagement tenues et que la conduite des opérations militaires est adroitement menée. Les affaires publiques sont bien tenues si tout le monde regarde dans la même direction, c’est-à-dire qu’on ne craint pas qu’une rébellion civile ou militaire éclate sur les arrières. La conduite des opérations militaires est bonne si on tient compte de sa propre réalité et qu’on ne la confonde pas avec celle des autres, quels qu’ils soient.

​Mais le premier facteur de réussite dans la guerre est la justesse du motif de guerre. Si on fait face à une agression, si on cherche à récupérer une partie du territoire perdue ou à s’opposer à toute autre forme de défi engageant la survie, la justesse est assurée. Ce facteur déterminant se situait du côté des Sahraouis, objectivement. C’est lui qui conditionne le moral de la population et en conséquence celui des troupes. Sans moral élevé, il n’y a pas de victoire, quels que soient les moyens matériels engagés et la propagande déployée, et s’il s’en trouve, par hasard, une, purement militaire, elle se transforme rapidement en défaite politique. Pour entrer en guerre, il faut le plus sérieux et le plus solide des motifs et cette sagesse nous la connaissons depuis que nous avons été instruits par les plus grands spécialistes de la haute Antiquité, SUN TZU, le maître des stratèges chinois qui, par son ancienneté, se perd dans l’antériorité et Kautilya, le Ministre au 4ème siècle avant JC, de la dynastie indienne des Maurya qui a laissé de précieux préceptes à ceux qui s’exercent au métier d’homme d’Etat.

​C’est sur cet arrière-fond qui n’exhortait pas à la guerre que les hostilités furent engagées.

​Sur le plan intérieur, le Régime gouvernant jouissait, cependant, d’une situation favorable, consécutive aux diverses mesures à caractère national qu’il avait prises au cours des deux précédentes années. Il en a tiré une réelle embellie de son image et ce dopage était pour sa cause une recommandation puissante. Il a même reçu le soutien du groupe dominant des Kadihines, rompu à la politique et à l’action au sein des masses, mais on ne sait pas à quel degré de confiance. Aucun d’eux n’accéda aux cercles de décision. Aucun d’eux ne mérita un poste de confiance. Pourtant Moustapha est un bon Président du Parti, Abdallahi un bon Ministre de l’Intérieur, Md El Hacen, en dépit de sa jeunesse, est un bon Directeur de la Sûreté, Dah un bon Directeur du Cabinet du PR, Tijani un bon Ministre des Affaires étrangères. S’ils avaient été sérieusement associés, les choses n’auraient pas suivi la tangente qu’elle avait prise parce qu’ils savent distinguer entre une déferlante et une impasse, qu’ils auraient trouvé une sortie, une idée intelligente, un terrain d’entente avec les Sahraouis. Non, le système est resté fondamentalement traditionnel, basé sur le dosage tribal et régional. Le recrutement et l’accès aux sphères supérieures suivait un cheminement sous-développé ou archaïque comme au temps colonial où l’adoubement s’opère par le truchement des anciens, où la manière prime sur le fond et la qualité toujours dépréciée.  On se méfie des idées nouvelles, les idées flamboyantes font peur.

​Il est possible que le changement de position et d’orientation de ces intellectuels ait influé sur leurs ressorts. Mêmes Ho Chi Minh et Che Guevara, tenus en laisse, ne seront pas d’un grand secours. On ne sait également si la longévité, ou l’ancienneté, du Régime était une force, ou, au contraire, une faiblesse. Il est difficile de le décider d’autorité. Il y a, sans doute, de quoi alimenter une polémique.

Le calame

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