Qui sont ces généraux qui nous gouvernent ?

Qui sont ces généraux qui nous gouvernent ?Ely Ould Krombelé – Doit-on juger la valeur d’une Armée à la seule dimension numérique de ses généraux ? Si tel était le cas, l’Armée malienne aurait obtenu la palme d’or de par la pléthore de constellations arborées surtout au moment des cérémonies officielles et les dîners de gala.

Une « fangeuse auréole » sans doute résultant de l’abondance de buffets gargantuesques à volonté et de la fraîcheur hédoniste des bars. Un tableau de bord, je le concède, réducteur parce que loin des préoccupations martiales répondant aux normes ou aux attentes d’une Armée efficace et dont le crédo se doit d’être plutôt la quête constante du professionnalisme dans la rigueur, eu égard surtout à la situation sécuritaire dégradée de la sous-région.

En Mauritanie, cet épicurisme qui tend à soustraire nos officiers supérieurs de leur déontologie professionnelle, mais également depuis un certain moment, nos jeunes officiers subalternes à peine sortis des académies militaires, roulant à Nouakchott dans des voitures haut de gamme de première main, commence à attirer l’attention de l’opinion. Je n’irai pas jusqu’à comparer notre Armée à celle en perpétuelle déconfiture du pays de Soundiata Keïta.

Cependant si le verre est à moitié vide chez nos voisins maliens, le ventre, lui, est à demi plein chez nous mauritaniens. Car la déliquescence d’une structure, ou mieux encore, d’une institution quoique régalienne commence toujours par le haut, autrement, par les élites.

Au commencement était l’apologie de l’embourgeoisement à outrance qui a fait feu de tout bois depuis 1985, dès lors que les institutions de Bretton Woods et leur fameux « ajustement structurel » se sont invités dans notre politique économique.

Et comme par hasard le pouvoir étant aux mains des militaires, ces derniers, en se servant de la manne, ont servi aussi de « cobayes » à la délinquance financière dont les ficelles sont tirées par des argentiers, cette fois civils, et « intellectuels », mais véreux.

Pourtant il était une fois où nos officiers pionniers n’avaient que leur valeur intrinsèque pour raffermir leur autorité de fait ou de droit, avec peu de moyens matériels. Leur cursus honorum suffisait à juguler les carences de leur intellect (j’ai dit carences moi ?), cependant capable de produire des décisions rationnelles, ou de promouvoir des initiatives heureuses sans avoir à fréquenter au préalable le  » lycée » d’Aristote encore moins « l’Académie » de Platon.

Que s’est-il passé pour que tout un patrimoine à savoir l’allant patriotique, l’abnégation, la fierté, l’honneur soient écornés, galvaudés même en si peu de temps? Fallait-il faire une carrière militaire pour gagner autant d’argent, de surcroît mal acquis, au risque de plagier le géorgien Joseph Staline: « un général…combien de millions »?

1/ Gloire à nos pionniers:

En 1982, je ne sais quel vent me poussa jusqu’aux portes de l’Etat-Major National à Nouakchott. Le chef d’Etat-Major feu le colonel Yall Abdoulaye avait comme bureau celui de l’actuel chef B1. En montant les escaliers, j’aperçus le lieutenant Cheibany Ould Eiyé, ancien sénateur également, bien sûr après son départ de l’Armée:

-oh mon oncle, je suis au garde à vous, lui dis-je !

-chut…Ely, surtout pas de bruit, viens avec moi dans mon bureau!!! Tu risques de nous créer des problèmes en élevant la voix. As-tu vu un chat aux alentours ou un militaire trimbaler dans les couloirs? Ici, tout le monde fait son travail correctement jusqu’à la descente. Ce kowri a une personnalité de fer… (allusion faite au colonel Yall Abdoulaye), conclut le lieutenant Cheibany….

Effectivement du temps de Yall Abdoulaye, chef d’Etat-Major National, on pouvait entendre les mouches bourdonner, mais seulement les mouches, car tous avaient peur de la sanction qui allait de l’avertissement verbal aux arrêts de rigueur. C’est que cet officier pionnier exerçait une force « cosmologique « sur ses subordonnés et qu’il n’était pas le seul dans ce cas de figure. Sa mort a surpris tout le monde et surtout son milieu socio-culturel.

C’est ainsi qu’après son décès, de jeunes officiers négro-mauritaniens idéalistes, mal préparés, inexpérimentés, en somme plongés dans un sentiment de déréliction, voulurent, dans le désordre le plus total, fomenter un coup d’Etat en octobre 1987. Depuis, les conséquences de cet échec poursuivent tous les mauritaniens comme la légende du serpent à sept têtes de Koumbi Saleh, le Wagadou Bida.

Aussi à la 2éme Région Militaire de F’derick, le colonel Salem Ould Memou était autant craint que l’actuel coronavirus. Avec lui, la simple détérioration du pare-brise d’un véhicule ou une présentation en tenue débraillée peut vous coûter 20 à 25 jours d’arrêt.

Du soldat à l’officier supérieur, tous avaient la trouille à sa seule vue: (Weîlak mine Zengra)). Et pourtant malgré leur rigueur, Yall et Salem figurent encore sur la liste des officiers les plus respectés de notre Armée. En plus de ça, la simple présence de certains pionniers dans les unités combattantes rassurait. J’ai connu le cas du colonel auto-suffisant Ahmedou Ould Abdallah commandant la même Région Militaire de F’derick.

Et il suffit encore de nos jours de prononcer le nom de l’un de nos officiers pionniers, tels Soueidatt Ould Weddad, Mohamed Ould Bah Ould Abdel Kader, Ahmed Salem Ould Sidi, Viyah Ould Maayouf, Thiam Elhaj, Moustapha Ould Welaty, Ahmed Ould Bouçeif, Ould Louly, Niang Ibra Demba, Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine, Haidalla, MBarek Bouna Moktar, Hamoud Nagi, Bouh Ould Maaloum, Diaby Kamara, Dieng Oumar, Mohamed Lekhal, Jiddou Salek ou Breika Mbarek et j’en passe, pour que la nostalgie se fasse sentir.

Des anecdotes fusent à leur sujet. Par exemple on dit que Bouh Ould Maaloum pouvait tirer une « Jeep » tout seul, rien qu’à la force de ses biceps; que Ould Babamine pouvait décoller le bouchon d’une bouteille de coca avec son pouce; que Salem Ould Memou était capable de dépecer tout seul un cabri et le manger avant l’arrivée de ses invités, que Soueidatt Ould Weddad, le commando parachutiste pouvait les malmener tous; que le sublime Papa Diallo ne voyait que les étoiles, que Ahmed Ould Minnih n’a pas pu terminer sa maison par manque de moyens licites; enfin que plus généreux que Diaby Kamara, tu meurs ( d’ailleurs il porte le surnom de monsieur sans problème) …

Voilà on parle de tout quand on évoque les noms de nos pionniers, sauf d’argent mal acquis. Qu’ont-ils de plus que nous ces héros? Je dirais d’abord un patriotisme sans faille, une station transcendantale qui ne fait pas de place à la magouille, ni à la bassesse, encore moins à l’égocentrisme.

Avec nos officiers pionniers, la discipline était de rigueur, la sanction et la récompense alternant, et surtout la moralité érigée en « magister dixit ». Certes leur méthode de commandement souvent verticale, parce que héritée en partie de l’époque coloniale, n’a, cependant jamais eu raison de l’éthique horizontale de leur sociabilité; celles-ci acquises sous l’obédience familiale. Que ceux qui sont morts reposent en paix et que les vivants aient une longue et heureuse vie. Amen.

2/Le temps des généraux: de Ould Boukhreiss à Ould Meguett

C’est Moulaye Ould Boukhreiss qui a actionné le tremplin lui permettant de passer au grade supérieur de général d’Armée, au début de l’an 2000, lorsqu’il a senti la limite d’âge venir au grade de colonel.

Pourtant Moulaye n’avait pas de projet fiable pour son Armée, nécessitant son maintien, après l’avoir commandée plus d’une décennie pour enfin la laisser dans un état lamentable. Ce qui d’ailleurs a eu pour conséquence indirecte la tentative avortée du 8 juin 2003 dont la victime expiatoire malgré elle était feu le colonel Mohamed Lemine Ould Ndiayane, son adjoint.

Si on doit parler du maintien d’un chef d’Etat-Major et dont le départ est prévu en 2021, c’est bien le général de division Mohamed Ould Meguett. Lui et son adjoint, le général de brigade Moktar Ould Bollé, mutés le mois de juin passé ont un immense chantier, à savoir la rénovation de l’Armée, surtout d’un point de vue doctrinaire et qui réponde aux critères de modernité.

Le récent incident de Guerguerat au Nord de Nouadhibou, a nécessité le déplacement express du CEMGA A, en vue du redéploiement des unités, comme l’a fait Ould Lekhal, alors chef d’état-major adjoint en 1989 le long de la vallée du fleuve, lors du différend avec le Sénégal.

C’est inimaginable que trente ans après, l’Armée puisse jouer sur le même registre désuet. A quoi servent alors les généraux, si ce n’est d’élaborer des plans, de discuter de tactique, de prévoir et d’anticiper les situations. Et au moment opportun faire sortir les plans des tiroirs afin de les étaler dans les salles de cartes(CPCO). La présence du CEMGAA à la 1ére région de Nouadhibou est un affront au commandant de Région., sauf si ce dernier manque de moyens.

On voit que la tâche du général de division Mohamed Ould Meguett et son adjoint, le général de brigade Moktar Ould Bollé est immense et nécessite du temps. Il y a deux voies possibles au maintien du chef au-delà de 2021. Soit on aligne tous les colonels sur le départ à la retraite des travailleurs de la fonction publique à 63 ans, prolongeant de facto la limite d’âge des généraux d’au moins deux ans ; soit le président de la République élève le général de division Mohamed Ould Meguett au titre de général de corps d’Armée.

Ce titre de général de corps d’Armée n’est pas un grade c’est juste une appellation lui permettant d’être à un cran au-dessus de ses subordonnés.

Et pour ainsi prendre de la hauteur par rapport aux différents chefs de corps (Garde, Gendarmerie, Police etc.), le titre de général de corps d’Armée et ensuite général d’Armée pourront désormais être accordés à tout chef d’Etat-Major des forces armées et de sécurité (CEMGA), dès lors qu’il est nommé à ce prestigieux poste par le chef des Armées à savoir le président de la République. Son adjoint le CEMGA A, de facto général de division, doit être aussi l’officier le plus gradé au sein de l’Etat-Major National, après son CEMGA.

a/ La marque du général Ould Abdel Aziz:

Il ne faut surtout pas oublier que c’est le duo Aziz-Ghazouani qui a inauguré l’ »avènement » du grade de général, après la tentative hybride du colonel Moulaye en 2002, que Maawiya a promu général pour le mettre aussitôt à la retraite.

Aziz commandait le Basep, et était plus adulé que le chef de la junte, feu le colonel Ely Ould Mohamed Vall. Beaucoup de colonels étaient plus anciens que Ghazouani et Aziz, après leur prise du pouvoir en Août 2005.

Et Aziz ne voulait pas leur donner cette primauté légitime. J’ai vu de mes propres yeux à deux reprises deux colonels se mettre au garde à vous devant Aziz et faire demi-tour comme des subordonnés; une fois au P.C. du Basep en 2005, une autre fois dans son bureau à la Présidence.

Ainsi pour mettre fin à cette atmosphère inconfortable, Aziz a mis la barre haut en accédant avec son ami Ghazouani au grade de général de brigade, ce du temps du président civil Sidi Ould Cheikh Abdallahi.

Quelque temps après, le grade de général de magistral est devenu prosaïque, à la portée le plus souvent d’officiers non méritants. Tantôt c’est un marabout influent qui intervient auprès du président Aziz ou de son épouse (quelle honte), tantôt c’est une bacchante habituée du sérail qui plaide pour un gigolo, sans oublier les considérations népotiques, ou matrimoniales souvent à caractères lucratifs.

Ainsi d’excellents colonels ne pouvant pas procéder à ce genre de pratiques dolosives ont soit pris du retard, soit ont été carrément écartés, certains totalisant souvent 8 à 10 années de grade de colonel.

Par exemple à la Gendarmerie Nationale, il y a une kyrielle de généraux, dont la nécessité n’est pas absolue. En dehors du chef de corps et de son adjoint, qui d’autre doit prétendre au grade de général, si ce n’est probablement le chef des opérations (B3) ? Il en va de même pour la Garde Nationale (3 généraux tout au plus): le chef de corps et son adjoint, en plus du chef du B3.

b/ L’Armée Nationale et la paupérisation du grade:

L’été passé en vacances chez moi à Aïoun, je fus interpellé par un fonctionnaire de l’Etat à la retraite, une vieille connaissance. Il aurait entendu parler d’un général en activité qui fait le berger derrière son bétail à la limite de notre frontière avec le Mali, au sud de Timbedra…

C’est grave, lui dis-je si cette information était juste, car ce général risque de se faire kidnapper par les groupes terroristes qui écument le nord-est du Mali.

Ce serait également une première dans la sous-région, pour la simple raison qu’un général capturé non pas sur un champ de bataille mais poursuivant des vaches et des moutons serait une honte pour notre Armée.

On ne le dira jamais assez car la prolifération de généraux de salons est une entorse qui risque de porter un coup fatal à notre jeune armée. Cette armée qui demeure chez nous le dernier rempart au chaos tant souhaité par les nombreux ennemis de la nation. Le grade de général ne doit pas être un privilège mais plutôt un sanctuaire, une consécration méritée à l’honneur de l’officier promu pour la défense de son pays.

Ainsi en dehors du CEMGA (général de corps d’Armée), du CEMGAA (général de division), du CEMAT (général de brigade) et le commissaire de l’Armée de terre (l’intendant militaire), l’État-Major National n’a pas besoin du concours d’autres généraux en plus pour mieux fonctionner.

Aussi les Régions Militaires, les centres d’instruction, les forces spéciales ( trouver un poste qui sied mieux au général Ould Boidé) ne doivent être commandéesque par des lieutenants-colonels ou de jeunes colonels dynamiques, fougueux, fraîchement moulus de l’Ecole de Guerre.

Certaines écoles militaires comme l’Ecole polytechnique, le collège de défense, l’Emia, ou des directions comme la Marine Nationale, l’Aviation, l’Inspection des Forces Armées, les services de contre-espionnage (BED), l’hôpital militaire doivent avoir comme chefs également des généraux spécialisés ou tout au moins compétents à remplir au mieux leur mission.

Il est souhaitable que des généraux servent comme attachés de défense dans toutes nos représentations diplomatiques des capitales des pays limitrophes à savoir Rabat, Alger, Dakar, et Bamako, sans oublier également Bruxelles (OTAN).

Quant au GSSR, cette nouvelle formation doit être dissoute dans la police et les pompiers. Ould Abdel Aziz l’avait créée à cause du différend qui l’avait opposé à son cousin germain feu Ely Ould Mohamed Vall. Selon Aziz, la police est un nid d’espions à la solde de son cousin germain. Il fallait donc la marginaliser, d’où la création de ce « machin » appelé GSSR.

A noter que les meilleurs généraux fantassins et ceux des différents systèmes d’armes tels l’Artillerie, le génie, le matériel, la logistique, les transmissions etc…doivent travailler au ministère de la défense en vue d’élaborer les doctrines d’emploi destinées à l’Etat-Major National. En effet, le ministère de la Défense, système nerveux d’où tout doit partir,fait figure de parent pauvre. Une sécheresse qui a longtemps duré et à laquelle il est temps de mettre fin.

Enfin il est à méditer que le grade de général est très précieux, et ne doit être donné qu’en cas de nécessité absolue de service rendu ou qu’on doit rendre. Certes le seul avantage réel pour un militaire c’est l’avancement. Mais le grade de général est une consécration, une récompense destinée à auréoler toute une carrière sans faute. On ne badine pas avec le grade de général, encore faut-il le mériter./.

Ely Ould Krombele, France

via cridem

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