Mohamed Aly Chérif: «En Mauritanie, Mokhtar Ould Daddah était un homme de consensus»

Mohamed Aly Chérif: «En Mauritanie, Mokhtar Ould Daddah était un homme de consensus»RFI Afrique – Ce samedi 28 novembre a eu lieu le 60e anniversaire de l’indépendance de la Mauritanie.

C’était le 28 novembre 1960. Une indépendance proclamée dans la toute récente capitale, Nouakchott, par Mokhtar Ould Daddah. Mohamed Aly Chérif a été secrétaire général de la présidence sous Moktar Ould Daddah, de 1969 jusqu’au coup d’État de 1978.

Par la suite, il s’est notamment élevé contre la répression menée à l’encontre des Négro-Mauritaniens, entre 1989 et 1991. Grand témoin des dernières décennies en Mauritanie, Mohamed Aly Chérif est l’invité de Charlotte Idrac.

RFI : Vous êtes à l’extérieur au moment de l’indépendance. Quand vous rentrez en Mauritanie quelques années après, en 1967, comment trouvez-vous le pays ?

Mohamed Aly Chérif : Il y a d’abord un chef d’État qui était vraiment un homme de consensus, qui était très modeste, qui voulait vraiment trouver un modus vivendi pour l’ensemble de la population de ce pays. A l’époque ce n’était pas facile parce que l’administration coloniale était bâtie sur la base de la langue française. Il n’était pas facile d’envisager de mettre en œuvre l’arabe comme langue officielle dans ce pays. C’était la récupération de la personnalité culturelle mauritanienne qui est fondée sur l’islam et l’arabe, et l’arabe et l’islam. Et à ce moment-là, ça a provoqué des craquements, en 1966.

Avec la loi sur la l’arabisation…

Qui n’était pas tout à fait admise par l’élite administrative, disons politique, de l’époque qui étaient des cadres de l’administration française formée en français.

Quand vous arrivez au poste de secrétaire général de la présidence, quelles sont à ce moment-là les priorités des autorités mauritaniennes ?

C’était d’abord d’essayer de créer les bases minimales de la vie. Il n’y avait pas d’eau, il n’y avait pas d’électricité. Et deuxième élément, s’assurer qu’il n’y ait pas d’injustice dans ce pays. Il a essayé de faire accéder aux postes de responsabilité tous ceux qui pouvaient réellement avoir une compétence. Il n’a pas voulu du tout créer les bases d’une dissension ethnique ou autre.

Le Maroc, qui revendique la Mauritanie, finit par la reconnaître en 1969. Sur le plan diplomatique, Moktar Ould Daddah disait que la Mauritanie était un trait d’union entre l’Afrique blanche et l’Afrique noire. Cela a été le cas selon vous ?

De l’extérieur, c’était un pays très petit mais Ould Daddah a été le pont entre le groupe de Brazzaville et le groupe de Casablanca. Il avait la confiance totale de l’ensemble de ses interlocuteurs. Gamal Abdel Nasser, qui était vraiment une figure éminente en Afrique et dans le monde Arabe, c’est lui qui a cherché à rencontrer Ould Daddah. Immédiatement, le courant a passé. Mais avant cela, le président Houphouët-Boigny, qui était une des figures majeures de la politique africaine de la France, il aimait énormément Ould Daddah.

Un autre fait marquant pour la souveraineté de la Mauritanie, ça a été la création de la monnaie, l’ouguiya, en 1973.

Parce qu’en 1969, il y a eu une dévaluation du franc. La Mauritanie était totalement dépendante du franc, mais la Mauritanie n’avait pas de ressources d’exportation importantes. Le minerai de fer appartenait à la Société des mines de fer de Mauritanie Miferma, pas à l’État. Et la dévaluation nous coûtait très cher et le budget de l’Etat était maigre. Petit à petit, il est venu à l’idée de Ould Daddah de se dire « Mais pourquoi on ne crée pas une monnaie à part ? ». D’autant plus qu’à l’époque on pouvait aussi compter sur Kadhafi pour soutenir l’économie mauritanienne. Et d’ailleurs en 1974, Ould Daddah a estimé qu’il pouvait nationaliser la Miferma qui est devenu la Snim.

60 ans après, comment avez-vous vu la société mauritanienne évoluer avec ses différentes composantes, communautés ?

Il y a eu des hauts et des bas. C’était important de pouvoir régler les problèmes intérieurs suivant les bases d’un État de droit. Par la suite, lorsqu’en 1984 le colonel Maaouiya a pris le pouvoir, on a eu des relations correctes jusqu’en 1989, lorsqu’il y a eu les déportations.

C’est ce que l’on appelle le passif humanitaire, à partir de 1989…

C’était très choquant parce qu’il y a eu des liquidations physiques d’hommes armés mais sur une longue période de plusieurs mois. C’est apparu être une tentative d’épuration. Et ensuite, concomitamment, il y a eu la déportation de plusieurs milliers de Mauritaniens, principalement des Peuls vers l’extérieur, principalement au Sénégal, un peu au Mali. Personnellement, j’ai essayé avec des amis de faire en sorte que les gens n’imputent pas ça à une ethnie et qu’il ne se produise pas une guerre civile.

C’est dans ce cadre que l’on a fait la lettre des cinquante simplement pour dire que nous condamnions ces pratiques. Elles sont condamnables sur toute la base des valeurs islamiques et des valeurs humaines. On a demandé l’ouverture d’une enquête indépendante. Il reste probablement encore beaucoup de choses à faire mais actuellement, depuis la venue de l’actuel chef de l’État, il y a eu beaucoup plus de certitudes qu’il y a une volonté de régler ces problèmes à fond. Aujourd’hui, je pense qu’il y a un très grand consensus sur ce problème et sur le problème de l’esclavage et ça me donne beaucoup d’espoirs.

Par : Charlotte Idrac

via cridem

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