Souvenirs de Moustapha Bedreddine (V) / Par Mohamed Yehdih O. Breideleil

La deuxième grande décision issue de cette entente miraculeuse entre le comité militaire et les mouvements « idéologiques » était la création d’un mouvement du volontariat, original et adéquat dans un pays où tout manque et tout se bouscule dans l’urgence et la nécessité.

​En plus de son rôle de mobilisation au sein de la population, il réalisait des tâches et des actions extrêmement utiles, que l’Etat n’avait pas les moyens de réaliser : constructions de classes, de dispensaires, de réserves d’eau en ciment dans les quartiers populaires, de petits barrages, de puits, de pistes en terre pour désenclaver des agglomérations ou des zones entières, désensablement là où les dunes sont menaçantes et reboisement là où il est nécessaire. A cela s’ajoutaient l’alphabétisation de la population et l’éveil à l’hygiène.

​Les membres des mouvements politiques jetèrent leurs boubous et avec elles la mentalité qui méprisait le travail, portèrent les tenues des ouvriers, avec lesquels ils se mêlèrent, et se mirent à mélanger le béton, à porter les briques, à creuser des fondations avec les pioches et les pelles, restant au soleil et dans l’harmattan toute la journée, dans l’enthousiasme, rivalisant d’ardeur et d’émulation. C’est une expérience inédite, de nature à changer les mentalités si elle avait été maintenue. Se mettre au travail et bénévolement au service de la société voilà ce qui manquait.

​Le Comité militaire a dôté ce mouvement d’une direction comprenant principalement les mouvements politiques. Il y avait 3 ou 4 dirigeants du M. N. D, à la tête desquels se trouvait Mohamed El Moustapha. Les Baathistes avaient également 3 ou 4 de leurs dirigeants, en plus de plusieurs autres membres divers et 3 ou 4 officiers du Génie militaire.

​Cette commission, comprenant une quinzaine de membres, était présidée par le Docteur Louleid O. Waddad qui jouissait de la considération de tous et avait, de surcroît, des dons naturels lui permettant de faire coexister, dans la concorde, dans un même enclos, des agneaux et des loups.

 

Un travail sans précédent 

​Ce travail allant directement dans l’intérêt des populations démunies et parfois avec leur participation directe, enthousiaste, est sans précédent et constitue une approche visant à normaliser le travail manuel et à bannir la mentalité d’assisté oisif, attendant tout d’une hypothétique bonne volonté gouvernementale, aurait dû commencer avec la fameuse indépendance et n’aurait jamais dû cesser, si réellement la satisfaction des besoins du peuple et le progrès des esprits était l’objectif des gouvernants.

​L’interlocuteur des mouvements politiques, au nom du comité militaire, était Dahane O. Ahmed Mahmoud. Il avait l’intelligence et la culture nécessaires pour nous comprendre et savait que nous étions utiles pour eux, voire précieux. De plus, il parvenait __ mais nous n’avions jamais compris comment __ à convaincre le Comité militaire de nos propositions. Mais Dahane a commis la même erreur que Jiddou O. Salek, pourtant  un homme fulgurant d’intelligence. Il avait préféré, lui aussi un poste gouvernemental à un commandement militaire. Or dans un pays sous-développé et instable, un militaire sans commandement est un aigle qui n’a plus de serres.

​C’est au cours de cette période, vers le début de l’année 1980, que le M. N. D. et les Baathistes abordèrent le Comité militaire sur un dossier des plus préoccupants et des plus lourds pour la Mauritanie : le problème de l’esclavage retardataire.

​Notre attachement depuis toujours à la suppression de l’esclavage n’était pas suffisant pour faire une brèche dans la tradition rétrograde et l’habitude ancrée dans les mœurs depuis des siècles, mais sans ces convictions de milliers de gens devenues des litanies, de véritables prières liturgiques quotidiennes, rien n’aurait changé.

​A la vérité, nous avions été étonnés et agréablement surpris de la réaction des Autorités, après nos premiers contacts. On demanda au M. N. D et aux Baathistes de fournir, chacun, dans les plus brefs délais, une note sur l’esclavage et même sur la formule de s’en sortir. Les lignes ont bougé. Lorsqu’on nous a informés explicitement de la décision s’abolir l’esclavage, il fallait voir dans quel état d’enthousiasme est tombé Mohamed El Moustapha. C’est le combat de sa vie couronné subitement de succès. Si sa famille entière était libérée après avoir été prise en otage, il n’aurait pas été plus heureux. Il était épanoui, presque changé en un instant.

​Depuis qu’il avait pris le sacerdoce de la politique, l’abolition de l’esclavage était son thème favorit. Il voulait non seulement que les esclaves soient libres, qu’on aille contre le vieux canon qui justifiait leur domination et leur servilité, mais encore luttait-il contre la mentalité les esclaves qui n’avaient pas encore perçu l’esprit de la liberté.

 

Mauvaise excuse 

​Il ne me reste plus de la note relative à l’esclavage, commandée par le comité militaire que la première page de la copie sur pelure. Le reste du texte avait été emporté, dans la précipitation, par la police politique dans l’une de leurs perquisitions.

​Lorsque l’opinion publique a eu vent de la décision d’abolition, le courant obscurantiste a voulu se mettre en travers du projet arguant, que l’Etat n’avait pas le droit, d’un point de vue religieux, de libérer les esclaves s’il ne désintéressait pas, pécuniairement, les maîtres, alors que les promoteurs du projet (M. N. D et Baathistes) voulaient exactement le contraire : l’indemnisation des esclaves.

​L’indemnisation des maîtres, pour nous, était inacceptable d’un point de vue éthique et politique et, à la limite, pire que l’esclavage lui-même. Le Comité Militaire ayant compris que cela pouvait constituer une friction, voire un début de crise, fit comprendre aux porte-parole des maîtres que les moyens de l’Etat ne permettaient pas une indemnisation. C’est une mauvaise excuse. Le principe a été chahuté. Mais nous nous sommes tus et nous avons opté pour une nouvelle formule pour les esclaves, celle d’un fonds de promotion abondé par l’Etat, les particuliers et même les bonnes volontés extérieures publiques ou privées.

​Un membre du Commandement national inter-arabe du parti Baath, Bedreddine Moudethir, venu pendant cette période où la question était en discussion, jeta la première obole dans cette caisse, une contribution d’un million de dollars, promettant que si la question prenait une orientation définitive et concrête, il pourrait y avoir une participation plus substantielle. Moudethir était si enchanté par cette expérience d’abolition de l’esclavage et le Mouvement du Volontariat travaillant pour le peuple qu’il jeta un autre million de dollars en faveur du Volontariat. Les deux millions de dollars furent, dans une première étape, bloqués, puis furent détournés vers d’autres destinations dans un moment de détresse financière. On dit même qu’une partie  de ce pactole permit le démarrage de l’inutile et scandaleux « Palais du Peuple » qui ne vit jamais le jour et pourtant écuma les citoyens quels  que soient  leurs moyens par des contributions dites volontaires, mais dans la réalité revêtant le cachet de l’obligation.

​Pour les mouvements  de gauche, à cette époque, la motivation qui sous-tend l’égalité et l’abolition de l’esclavage était complètement différente de la justification futile et instrumentale qui s’est répandue ces derniers temps, à savoir qu’il ne fallait pas donner aux Occidentaux une raison supplémentaire d’attaquer le pays et de ternir son image de marque et qu’il faut viser la normalité exigée par les Occidentaux.

​Pour nous, la raison était humaine, humaniste, visant la liberté comme fin en soi, comme nécessité dans une société moderne. D’autres conséquences positives seront attendues : l’harmonie dans la société et la libération d’énergies jusqu’ici étouffées.

​Le pays devait y trouver une confiance nouvelle en lui-même de nature libératrice pour tous et une force supplémentaire propice à la création et au progrès. Rien de tout cela ne s’est produit.

​Cette action salutaire, cette belle idée d’abolition de l’esclavage a avorté. La misère est restée en l’état, l’égalité n’a pas convaincu, la liberté n’a pas eu son panache attrayant, le sentiment général est qu’on est plus loin que jamais de l’harmonie, que la faiblesse et l’incompréhension se sont installées, que l’avenir lui-même  est incertain.

​Au lieu d’atout, la question s’est muée en défaite pour tous, est devenue un handicap, une boite de Pandore donnant le vertige.

​Par quel bout la prendre ? Elle est sortie du contrôle de tous. Pendant qu’elle était susceptible d’un traitement simple on a préféré s’occuper de l’accessoire. La situation est la même pour toutes les questions fondamentales du pays : le développement, l’Education nationale, le problème des nationalités,  l’Etat lui-même et sa gestion, le déficit alimentaire et la faim, le problème de l’eau dans les zones désertiques, la mort lente de la palmeraie d’Atar… Mais il ne faut pas se faire d’illusions, si les politiques professionnels ne sont pas associés __ non pas en tant qu’individus mais en tant que groupes __ il faut douter d’un miracle. La mise à l’écart des politiques dans un pays si délabré qui ne sait plus où donner de la tête, où les problèmes essentiels s’aggravent et s’entassent entre les mains inexpertes en politique de fonctionnaires attendant des instructions est une aberration révoltante.

 

Fin de l’idylle 

​Pour en revenir à la geste de Mohamed El Moustapha, au cours de l’année 1980, une seconde question lui tenait particulièrement à cœur : la question de la Réforme foncière. Une commission a été constituée et elle est arrivée à élaborer, tant bien que mal, un projet. Une salve de protestations et de plaintes l’a salué. Il n’eut pas autant de bonheur que l’ordonnance abolissant l’esclavage.

​Vers le milieu de l’année 1981, nous étions pratiquement en fin de notre propre cycle de compréhension, entre Baathistes et MND, et la fin de l’idylle entre le pouvoir militaire et les Baathistes a sonné. Des interférences sont intervenues de divers horizons pour rendre la cohabitation difficile. C’était de plus en plus la méfiance et l’incompréhension, puis les soupçons.

​La plupart des Baathistes disaient qu’ils avaient supporté suffisamment de choses désagréables pour continuer plus avant et qu’il n’est pas dans leur intérêt de paraître endosser des actions, des méthodes et des orientations qui ne correspondaient pas à leurs analyses.

​La gestion de la sécurité intérieure était désastreuse. Lorsque nous sommes arrivés à vulgariser une situation pourtant criante : l’isolement du Régime au sein du peuple, la question été abordée de la pire des manières, en mettant en avant le projet des Structures d’Education des Masses qui nous paraissait inacceptable.

​La majorité des Baathistes s’est prononcée pour le divorce et qu’il fallait se mettre dans les dispositions de l’Opposition quel qu’en soit le prix.

​Ceux qui prêchaient le divorce avaient trouvé en Michel Aflaq un allié, inattendu et ils répétaient à chacun son précepte : « L’opposition et la lutte renforcent l’organisation révolutionnaire et, au contraire, le pouvoir et la participation au pouvoir affaiblissent et ramollisent le parti, le détournent de sa mission sublime et le mettent en porte-à-faux avec les masses populaires ».

​J’étais avec Memed O. Ahmed du nombre de la minorité battue. Cependant, après le vote, la décision était devenue celle du parti et tous révalisaient d’ardeur pour l’appliquer, en vertu du sacro-saint principe du centralisme démocratique, alors en vigueur.

​Depuis lors, je n’ai plus revu Mohamed El Moustapha que de longues années après, lorsque Maawiya O. Taya a perdu de vue la réalité et que le devoir national nous appelait tous à le déstabiliser ou a le faire trébucher, en 2003. Les choses avaient beaucoup changé. Les deux mouvements s’étaient sabordés.

​Le MND s’était mué en parti démocratique reconnu. Il cherchait plus les voix aux scrutins que la pureté idéologique. Les Baathistes s’étaient scindés en plusieurs groupes, tous renonçant au militantisme.

​Nous nous sommes retrouvés, Mohamed El Moustapha et moi, à plusieurs reprises, essentiellement pour améliorer la campagne bancale. A son initiative nos rencontres se déroulaient au café-restaurant Phénicia qui a dû maintenant disparaître, phagocité par quelque promoteur immobilier prospère.

​Il avait, accessoirement, dans ces rencontres amélioré ma compréhension des Islamistes, distingnant, positivement, les frères Musulmans qui ont renoncé à l’action violente du reste de la Mouvance.

​Au cours des quinze dernières années, Mohamed El Moustapha n’était plus à présenter au grand public. Avec l’extension et la généralisation des médias audio-visuels, les gens l’ont connu directement, si l’on peut dire, et l’ont adopté, apprécié à une grande échelle. C’était l’orateur le plus distingué du Parlement et l’homme politique le plus audacieux de la scène politique. Sa franchise, sa sincérité, son courage en ont fait une référence, voire une exception, dans un univers prudent et feutré où règne la langue de bois, sinon la flagornerie et la combine.

​Il laisse dans le monde politique local et peut-être aussi, par son originalité, dans toute la région un cratère béant aussi vaste que le cratère de Richatt et aussi difficile à combler.

On ne peut rien dire de significatif dans cette circonstance que ce qu’a dit le poète arabe ancien : La mort de cet homme n’est pas la mort d’un individu mais l’anéantissement d’un monde.

 

​​​​                                                                M. Y. B.  

Le calame

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