Souvenirs de Moustapha Bedreddine /Par Mohamed Yehdih O. Breideleil

Dans les temps passés, lorsqu’un saint homme disparaissait les hommes étaient frappés de terreur. Ces saints vivant parmi les vivants n’empêchaient pas la mort, mais étaient sensés éviter ce qui est pire qu’une mort individuelle: la disparition  de groupes entiers ou la déchéance de toute une société, la mort morale.

​Souvent le désarroi et l’inquiétude de ce qui pourrait advenir menaient à la perte de sens, du goût même de la vie. On dit que l’un des hommes les plus avertis, non seulement de son temps, mais de toute l’histoire du grand désert saharien, Cheikh Sidi Mohamed O. Cheikh Sidya, à la mort de son père demanda à Dieu de ne pas le faire vivre dans un monde où il n’y a pas Cheikh Sidya. En effet, il ne vécut que quelques mois après son père.

​La Nature, elle-même, aux dires de nombreux et concordants témoignages, se mêlait au deuil et au trouble des humains et ses humeurs d’irrascibilité n’avaient rien d’apaisant.

​Toujours, semble-t-il, à la veille, ou la même nuit ou la nuit suivante du départ définitif d’un homme hors du commun, une étoile quittait son lointain firmament, traversait l’espace intersidéral, déchirait l’obscurité nocturne et, la tête la première s’immolait, au vu et au su de tous, dans quelque océan lointain sur terre, non sans avoir terrorisé les hommes. De plus, de jour, un vent inhabituel, rouge ou noir, fermait la vue, entre ciel et terre, preuve d’un super courrou que ceux qui vivaient autour du grand disparu ne méritaient plus sa présence et qu’ils sont désormais à découvert devant leur sort inconnu, tous des gens ordinaires où aucun Pôle élevé n’émerge plus. Ils prennent conscience de leur réalité, de leur  inanité, de leur nanisme même, dans la plus pénible des situations, celle de l’esseulement.

​Les gens, aujourd’hui, ne sont plus attentifs aux avertissements du ciel. Ils sont si accaparés par le quotidien, l’inutile et le futile qu’une planète débarquant dans notre banlieue passerait inaperçue. La disparition de Mohamed El Moustapha O. Bedreddine ne passera pas inaperçue. Sa vigilance sur la patrie, son rugissement en cas de danger ou de dérive grave, quels sont ceux qui se bousculeront pour les faire?

 

Honnêteté et franchise 

​Si nous étions dans une société solide, c’est-à-dire confiante en elle-même, capable de susciter des vocations et de produire des chefs désintéressés, prêts à mordre au mors et à prendre la relève, nous nous serions contentés de verser des larmes et d’évoquer ses vertus et ses mérites, mais dans une société ébranlée, comme celle que nous connaissons, où les plus doués ont pour ambition ultime de résoudre leur propre problème personnel et celui de la famille, nous mesurons l’étendue de la terrible tragédie où la perte de cet homme a jeté le pays. Ce dévouement permanent, cette disposition continuelle à l’abnégation, au sacrifice, cette honnêteté tranchante, cette franchise à l’égard du peuple, au moment où beaucoup baissent la tête, ne sont pas faciles à combler et il faut bien craindre qu’un vide se substituera à ce rôle de conscience morale admirable.

​Je n’étais pas le plus proche de Mohamed El Moustapha O. Bedreddine, mais je l’ai côtoyé à de nombreuses reprises et nous avons parfois été amenés à collaborer, à des moments très déliquats, exigeant une extrême confiance réciproque.

​Dans les phases où nous avions des analyses et des positions différentes, je n’ai jamais cessé __ comme je crois la plupart des patriotes sincères __ de l’estimer et de considérer avec admiration son exceptionnelle trajectoire politique et les nobles qualités que tous reconnaissent maintenant: son intelligence hors du commun, sa persévérence, son courage et sa disposition au sacrifice pour les idées qu’il fait siennes, en particulier, pour la défense et au service des pauvres, des opprimés, des sans-voix et, par-dessus tout, à tout moment, au long de sa longue carrière politique, au service de la patrie.

​Etait-il un saint? On dit que certains saints n’étaient pas connus des hommes et que le bon Dieu s’est réservé, par-devers lui, ce privilège. Une chose est certaine, il a fait la preuve du concept sur le terrain. Ce dévouement permanent aux misérables et aux malheureux s’appelle la bonté. Or le coeur de la sainteté c’est la bonté.

​Le hasard a voulu que je le connaisse très tôt, avant qu’il ne prenne ce dur et ingrat sacerdoce auquel il s’était voué pour la vie.

​J’étais collégien à Kaédi, lorsqu’il était venu rejoindre son poste d’enseignant dans un village reculé et d’accès difficile. On ne pouvait accéder à ce village que par charette tirée par les chevaux, une fois par semaine. Il avait fait avec nous dans l’arrière-boutique d’un commerçant trois ou quatre jours, attendant sa liaison. Sa notoriété à l’époque était: poète doué __ comme me l’a soufflé quelqu’un en aparté.

​Je l’ai perdu de vue, mais je n’ai cessé d’entendre de ses nouvelles. Il était devenu rapidement l’un des dirigeants du syndicats des enseignants arabes et un défenseur acharné de la langue arabe et de son officialisation. Par contact indirect, il était devenu un militant nationaliste arabe, d’obédience, nassérienne, plus précisément dans le  cadre du Mouvement des Nationalistes Arabes ( M. N. A.) dont les dirigeants les plus en vue étaient Georges Habache et NaÏf Hawatmeh.

​Ce mouvement, bien qu’antérieur à la révolution de Nasser, n’était, à partir de 1953 – 54, qu’une affiche du nassérisme balbutiant. Le M.N.A.  a très rapidement fait allégeance à Nasser et les intellectuels le lui ont reproché. Leur contact au Caire était Anouar Sadate qui avait été détaché de l’Armée et désigné par ses dons pour s’occuper du travail politique et pour fonder le journal Al Joumhouriya. Le futur journaliste et écrivain, ZouhaÏr Al Mardini, alors âgé de 20 ans et étudiant à l’Université américaine de Beyrouth avait été désigné pour assurer la liaison avec Sadate. Sous la pression de ce dernier, il ne tarda pas à abandonner les bancs de l’Université et à travailler comme bras droit et confident de Sadate, à Al Joumhouriya.

​Un jour, Zouhair Al Mardini demanda à Sadate pourquoi il lui faisait tant confiance et en tout cas plus qu’aux citoyens de la  » Terre d’Al Kinana ». Le futur président lui répondit: « parce que je n’ai pas confiance aux Egyptiens ».

 

Marxisme adapté aux arabes 

​Nous n’allions plus nous rencontrer, Mohamed el Moustapha et moi, que des années plus tard, après son séjour en Egypte où il avait fait une formation dans une Ecole normale, c’était peut-être dans une manifestation devant l’Ambassade américaine, à l’issue de la guerre de 1967.

​La défaite avait secoué toute l’opinion arabe et particulièrement le courant nassériste. La tendance générale était de tout remettre en cause et d’opérer une critique, et, s’il le faut une autocritique, sévère et douloureuse en vue de parvenir à dégager une voie nouvelle de salut pour les Arabes éprouvés. On a découvert à Nasser, l’idole d’hier, quantité de défauts et on lui a même cherché des poux dans la tête. L’un des tout premiers pourfendeurs de l’aura nassérienne était G. Habache et sa revue Al Hourriya, influente dans les milieux de la jeunesse enflammée, à l’éveil et la conscience politique rudimentaires, mais profondément meurtrie par la défaite.

​Dans cette recherche d’une alternative solide et sans concession à l’impérialisme occidental, on découvrit la puissante pensée de Karl Marx, interprétée par le génial Mao Tsé Toung qui est arrivé à mettre en marche un milliard d’hommes qui stagnaient depuis plus d’un siècle sous le règne des Quing.

​La revue Al Hourriya, bible de la cellule du MNA en Mauritanie, fit une analyse radicale qui pouvait être résumée en ceci: la solution était la révolution extrême, c’est-à-dire le marxisme-léninisme (pensée de Mao Tsé Toung) et elle définissait le nationalisme arabe comme une impasse et même un cheval de la bourgeoisie qui ne veut pas avancer vers la Révolution. C’était la rencontre entre le feu et la paille. Les premiers foyers de l’incendie se déclareront en Palestine et là où personne ne les attendait: en Mauritanie, au Yemen du Sud, qui venait de s’arracher au colonialisme anglais, et encore à Dhofar- Hadramaut, province de Mascate et Oman, Emirat qui croupissait dans le moyen-âge depuis que la branche ainée des Al Sayyid a estimé, au 18ème siècle, qu’il était plus convenable pour elle de s’installer sur les côtes est-africaines, à Zanzibar, au milieu des plantations de girofles, bercée par les odeurs exotiques et parfumées et les vents doux de l’océan . Les clous  de girofles étaient alors une source de richesse inestimable, aussi précieuse que l’or.

Le principal dénominateur commun des trois entités qui avaient opté pour le marxisme, autre que la Palestine, était l’arriération. Elles ont nombre d’autres ressemblances. Les plus originales sont sans doute la tradition, qu’on ne trouve nul part dans le monde, qui consiste à souffler dans le vagin d’une vache pour faire descendre le lait dans les mamelles ou, éventuellement, lui faire adopter un veau qui n’est pas le sien; en plus d’un interdit, dans certaines tribus, de ne jamais manger le coeur d’un animal égorgé pour la consommation.

​Bien que la cellule du MNA en Mauritanie ait basculé, corps et biens, dans les thèses d’Al Hourriya, Mohamed El Moustapha n’était pas simple à engager et il était partagé, à la vérité, entre le marxisme et le nationalisme arabe du Baath de gauche qui gouvernait en Syrie, avant Assad.

​Durant l’été 1968, je me retrouvais avec lui, presque quotidiennement, pour de longues discussions qu’il choisissait toujours entre 14 heures et 16 heures. Un jour, il m’a fait cette reflexion:  » mais les idées du Baath c’est un marxisme adapté aux Arabes ». Cette reflexion pouvait se justifier, à l’époque, en effet, pour la branche Jédid-Atassi à Damas.

​Les vacances scolaires prirent fin pour lui par une nouvelle affectation – sanction, dans un lointain et misérable village, qui le bouscula et nous n’eumes pas l’occasion de parvenir à des conclusions.

​Cette habitude de l’éloigner de Nouakchott et des centres urbains a persisté sans discontinuer jusqu’au 10 juillet 1978.

​Il était devenu, sans doute dans le courant de l’année 1969, l’un des principaux dirigeants du nouveau mouvement naissant des Kadihines et, pour beaucoup, de l’extérieur, le dirigeant le plus emblématique. Il ne manquait pas d’attachement dans les discussions. Ses interventions étaient toujours cohérentes, convaincantes, percutantes même et, dans la contradiction, il ne concélait pas de quartier, bien que, comme tout dirigeant intelligeant, il acceptait des concessions aux amis et alliés et même une certaine complaisance calculée, comme part du feu pour la compréhension.

 

​​A suivre

Le Calame

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