Messaoud Boulkheir : « la décennie qui vient de s’achever est la période la plus calamiteuse pour le pays »

Messaoud Boulkheir : Le Calame - « Je ne connais pas de période plus calamiteuse pour le pays que la décennie qui vient de s’achever », affirme le président de l’Alliance Populaire Progressiste (APP) et du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) et député à l’Assemblée Nationale.

Le Calame : Vous venez de boucler une tournée dans certaines régions du pays. Peut-on savoir les raisons de ces visites ? Qu’est-ce qui fait courir Messaoud en cette période de COVID et d’hivernage, se sont demandés certains ?

Messaoud Boulkheir : J’avais publiquement et clairement annoncé en un meeting populaire organisé le 23 février 2020 à Nouakchott que A.P.P. démarrait ainsi une campagne d’adhésion au Parti et d’implantation de ses structures de base en vue de la tenue prochaine de son Congrès attendu avec impatience depuis de nombreuses années. Le Covid 19 et l’hivernage ayant chacun bénéficié de la part qui lui revient en termes de confinement et de prise en compte des aléas saisonniers que nous avons respectés, le cours normal de la vie se devait de refaire surface.

-Dans vos échanges avec les populations, de quoi se plaignent-elles ?

-Les populations se plaignent toutes de tout ce qui caractérise la non satisfaction continue de leurs besoins vitaux, qu’ils soient matériels comme l’eau potable, les centres de soins et les écoles (pour ne citer que cela) ou immatériels et moraux comme la justice tout court, le respect de leur dignité et une Administration à leur service ou pour le moins à leur écoute…

-Dans vos différents discours aux citoyens, vous n’avez pas manqué de réitérer votre souhait de voir le président Ghazwani organiser un dialogue politique inclusif, comme il vous en avait fait la promesse lors de la campagne présidentielle. En vain. Quelle interprétation vous faites de cette réticence du président de la République ?

-Je ne crois pas qu’il m’ait promis formellement l’organisation d’un tel dialogue s’il était élu, mais ce dont je suis tout à fait sûr et certain, c’est que ce point qui constitue le premier d’une courte série de conditions pour ne pas parler d’exigences à son soutien est le seul auquel il ne nous a pas demandé de renoncer pour quelque raison que ce soit…

Quelle interprétation je fais de cette réticence, me demandez-vous ? La réponse a été donnée par l’intéressé lui-même qui d’une part a jugé le Dialogue « inopportun » parce que, d’autre part et toujours selon lui, « l’Opposition doit rester où elle est » comme si l’objectif ultime du Dialogue était de diluer l’Opposition dans la Majorité !

Il est très dommage qu’à ce niveau de responsabilité on ait encore ce genre d’incompréhension. La Vérité vraie est que « les promesses électorales n’engagent en définitive que ceux qui y croient. »

-Et si le président accède à votre demande de dialogue politique national, quels thématiques intéresse APP au premier plan ?

-Il n’y a pas de thème plus urgent et plus porteur que la REFONDATION DE LA REPUBLIQUE, toutes les tentatives précédentes, qu’elles soient civiles, militaires ou les deux réunies en une seule ont montré leurs limites:

- Faire le Bilan de la décennie écoulée et en tirer toutes les leçons de même que toutes les conséquences institutionnelles qui s’imposent :

- Rédiger une Nouvelle Constitution qui met définitivement le pays à l’abri de toute nouvelle incompréhension ou interprétation des Missions et des Responsabilités des Serviteurs de l’Etat à quelque niveau qu’ils se situent dans la hiérarchie,

- Définir clairement les fondamentaux de la République, de l’Unité nationale et du Vivre ensemble,

- Sévir sans ambiguïté et sans faiblir contre tous ceux qui ne les respecteraient pas : individus, groupes ou communautés

-Il y a quelques semaines, l’Union Pour la République (UPR), principal parti de la ma majorité présidentielle a organisé un atelier sur le thème renforcement de l’unité nationale et sur les séquelles de l’esclavage. Que pensez-vous de ces thèmes devenus trop récurrents voire même galvaudés ? Que faudrait-il à votre avis pour faire bouger les lignes sur cette « question nationale » ?

-Très sincèrement, je crois qu’il est enfin temps pour nous tous, de cesser de jouer cette politique célèbre de l’autruche qui ferme les yeux pour ne pas voir la réalité en face.

J’ai dit et répété partout où je suis passé que si je ne connais pas de période plus calamiteuse pour le pays que la décennie qui vient de s’achever, je rends grâce cependant à Allah de nous avoir permis de la connaître et de la vivre pour nous pousser à ouvrir enfin les yeux …Cessons de nous cacher la réalité et osons l’affronter pour que les choses changent en mieux car nous ne pouvons pas et ne devons pas désormais tomber plus bas.

Toutes nos Institutions prétendument républicaines ont montré leurs limites et surtout leur dramatique faiblesse : Constitution, Présidence, Gouvernement, Assemblée nationale, Justice, Partis politiques de la Majorité et de l’Opposition, Communautés ethniques et tribales et enfin citoyens…

C’est dire que rien ne va bien chez nous, ni Unité nationale, ni Résolution du problème de l’esclavage, ni Justice, ni Solidarité, ni Développement institutionnel, ni Démocratie, ni Droits de l’Homme et du Citoyen. Tout est à revoir de fond en comble.

L’Unité nationale n’existe plus, même si l’on a pu croire par le passé qu’elle était possible. L’esclavage existe toujours et rien de ce qui a semblé un moment être une avancée, ne s’est révélé en définitive comme tel.

Les Haratines qui composent la communauté la plus nombreuse dans le pays continuent de vivoter, confinés dans leurs réserves sans eau potable, sans santé, sans écoles, sans terres, sans espace vital pour cultiver, forer un puits, construire une diguette, sans droit vis-à-vis et par rapport à leurs anciens et toujours maîtres actuels.

Ils subissent tout cela avec la complicité coupable du président de la République, du Premier ministre, de tous les départements ministériels impliqués, des Gouverneurs, des Préfets, des Chefs d’Arrondissement, des Juges, des Députés, des Policiers, des Gendarmes, des Militaires, des Chefs de tribus, et pour finir de tout citoyen au teint un peu plus clair que le leur en général.

On prive des centaines de familles Haratines de continuer à exploiter des terres qu’ils ont cultivées depuis trois décennies sur simple revendication d’un individu muni « d’un faux permis » délivré par une « autorité fictive » qui n’a aucune habilitation légale ou réglementaire de le faire, de même que les Autorités locales départementales et régionales cautionnent qu’un puits foré par des Chinois soit comblé uniquement pour priver une communauté Haratine proche de s’y approvisionner en eau potable. Ces deux exemples illustrent parfaitement les conditions de vie des Haratines dans un Etat qu’ils considèrent le leur.

Même les Institutions et Organisations censées les soutenir s’en détournent pour le moindre prétexte tandis que Tadhamoum naguère et maintenant Taazour continuent de jouer le rôle d’Officines d’emplois bien rémunérés généreusement distribués à la même clientèle politique…

Les réclamations et les complaintes des victimes n’émeuvent aucune Autorité de terrain ou au Sommet…

Il existe des dizaines d’autres exemples tout aussi illustratifs du calvaire des Haratines…

-Au lendemain de la dernière présidentielle, et en réponse à l’appel du président de la République pour un front commun contre la COVID19, l’opposition représentée à l’Assemblée nationale et la majorité ont mis en place un cadre de concertation. Quelle évaluation en fait l’APP ?

-J’ai répondu présent à l’instar de tous les partis d’Opposition dont certains se sont retirés en chemin. Personnellement, je continue sans grand espoir de voir changer les choses rapidement, mais je ne privilégie pas la politique de la chaise vide à ce stade du parcours.

Ce cadre n’a-t-il contribué à affaiblir l’opposition divisée désormais entre ceux qui sont considérés comme des cautions à l’action du gouvernement dans sa lutte contre la COVID 19 et ceux qui mettent en cause la pertinence et son impact ?

-Vous avez certainement raison dans une certaine mesure, mais je crois que pour des questions véritablement essentielles l’Opposition saura toujours se retrouver et se réorganiser.

- Pour relancer l’économie, le gouvernement a mis en place un plan de 24 milliards MRU. Qu’en pensez-vous ? A votre avis, aura-t-il plus d’impact que le plan de riposte contre la COVID ?

-Je pense que là aussi, Monsieur le Président a botté en touche car ce ne seront pas ces choses qui susciteront l’adhésion du plus grand ensemble. Les problèmes économiques ne sont pas pour le moment la priorité des citoyens car les moyens ont de tout temps existé mais n’ont jamais été justement et équitablement distribués.

La priorité pour tous est d’ordre existentiel : Reconstruire l’Etat et ses Institutions, commencer à rebâtir correctement l’Unité Nationale par l’Instauration d’une Démocratie véritable fondée sur la Justice, la Liberté et l’Egalité pour tous.

-Que pensez-vous du rapport de la Commission d’enquête parlementaire sur la gestion d’Ould Abdel Aziz ? La justice sera-t-elle dite ?

-Je n’en pense que du Bien et mon souhait le plus ardent est que les choses aillent jusqu’au bout, sans autre intention que la Refondation de la République sur des bases consensuelles justes où la souveraineté du peuple reprendra tous ses droits.

-Les relations entre Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani, se sont fortement détériorées depuis que ce dernier a été élu président de la République. Pensez-vous que la rupture entre les deux amis de 40 ans est définitive ?

-C’est une question à laquelle il ne m’appartient pas de répondre car elle n’est pas censée m’être posée.

-Vos rapports avec l’ancien président n’ont pas été très cordiaux durant les 11 ans de règne. Pour autant, n’avez-vous pensé entreprendre une tentative de médiation entre le nouveau et l’ex président ?

-Ce problème ne me concerne pas, pas plus qu’il n’est censé concerner les citoyens dans leur ensemble.

-Que pensez-vous de cette querelle entre ceux qui disent que les Haratines sont une composante à part entière, donc différente des Beidanes et ceux qui défendent leur appartenance à la communauté arabe ?

-Ceci est un faux problème. Il en sera un quand la même question sera posée aux esclaves et anciens esclaves des autres communautés nationales négroïdes et la réponse appropriée trouvée.

Pour répondre moins énigmatiquement, je ne me considère pas Beidhane (Blanc) J’ai hérité de sa culture, de sa langue et de son mode de vie qui est dorénavant le mien à tout point de vue et sans aucune ambiguïté. S’il est considéré par les autres comme Arabe, je suis aussi Arabe ; s’il n’est considéré que comme Beidhane, je partage avec lui notre culture Hassania que je considère personnellement comme culture arabe que j’assume avec fierté et en toute conscience.

L’Histoire est en perpétuel mouvement. On dit que la reine d’Angleterre est une descendante du Prophète Mohamed (PSL). Le premier Ministre de Grande Bretagne actuel est Turc d’origine et le Président Obama est Kényan d’origine.

Je suis sûr aussi que la majorité de ceux qui suscitent ce faux débat ne se sentent déjà plus Haratines ou ont cessé d’être ce qu’ils étaient et ne souhaitent plus que se muer en européens ou américains…s’ils ne le sont pas déjà.

En ce qui me concerne, je ne suis ni Peulh, ni Soninké, ni Wolof

J’aime et respecte cependant toutes ces Communautés car elles constituent des composantes du tout Mauritanien auquel j’appartiens et j’ai porté plus haut et plus loin qu’elles ne l’ont fait elles-mêmes leurs justes et légitimes revendications qui sont miennes aussi.

-Que reste-t-il du Mouvement El Hor ? Pouvez-vous nous brosser rapidement pourquoi les Haratines ont-ils décidé de le créer à la fin des années 7O ? Quels ont été ses acquis ?

-El Hor est toujours là en tant que précurseur des revendications pour la Justice, la Liberté et l’Egalité des Haratines en Mauritanie considérés depuis toujours comme des sous-hommes ou citoyens de seconde zone parce qu’esclaves ou descendants d’anciens esclaves. Le Mouvement est né le 5 Mars 1978.

Ses acquis sont innombrables mais je n’en citerai qu’un : La prise de conscience collective de ce problème qui déterminera à lui seul l’existence ou non de la Mauritanie de demain.

-Pouvez-vous nous explique pourquoi le président Messaoud ne participe pas aux manifestations du Manifeste pour les droits politiques, économiques et sociaux créé, il y a quelques années ? A-t-il servi à faire avancer la cause de cette composante ?

-Il faut être un parfait taré pour accepter volontairement de troquer sa place de précurseur contre…rien.

C’est aux « fondateurs du Manifeste » qu’il faut poser la question.

-Vous préparez donc votre prochain congrès. Quels seront les thématiques les plus pertinentes ?

-Rien ne sera jamais plus important que l’Unité Nationale, l’enracinement de la Démocratie et la Justice Sociale.

-Pour nombre de mauritaniens, le régime du président Ghazwani s’il n’est pas une continuité du régime de son prédécesseur en diffère très peu. Les mêmes hommes continuent à occuper d’importes charges alors qu’ils sont épinglés par le rapport de la CEP, les changements très attendus tardent à se concrétiser et les scandales révélés sous son magistère n’ont pas été suivis de sanctions… ?

Partagez-vous cet avis de certains de vos compatriotes ?

-Je le partage tout à fait et c’est pour aider à sortir de cette situation que j’ai suggéré et souhaité l’organisation rapide d’un Dialogue inclusif.

-Vos rapports avec vos collègues de l’opposition n’ont presque jamais été les meilleurs. Quelles sont selon vous les raisons de ce désamour ?

-Les raisons sont maintenant bel bien derrière nous. N’en parlons plus et regardons l’avenir qui est à mon avis radieux parce que nous nous habituons petit- à- petit à nous côtoyer et à nous parler.

-Certains y compris même au sein de votre propre parti vous ont reproché d’avoir soutenu voire défendu et même sauvé le régime de Ould Abdel Aziz. Que leur répondez-vous ?

-Encore une fois, ne réveillons pas les morts. Laissons-les reposer en paix. Mes détracteurs continueront de sévir tant que je vivrai et j’ai la ferme intention de vivre encore longtemps. Les seules choses que j’ai réellement défendues ce sont mes convictions en termes d’Unité nationale, de Démocratie, de Liberté, de Justice et de paix pour tous.

Propos recueillis par Dalay Lam

Le Calame

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