Cet or mauritanien qui finance le djihad au Sahel

Cet or mauritanien qui finance le djihad au SahelValeurs Actuelles – L’Etat mauritanien peine à contrôler le marché noir issu de l’extraction artisanale d’or au nord-ouest de son territoire. C’est autour de 70% de la production qui quitterait le territoire tous les ans via les filières de trafic trans-sahéliennes, avance Pierre d’Herbès, consultant en Intelligence économique qui travaille notamment sur les enjeux sécuritaires dans le Sahel. Des filières qui collaborent, entre autres, avec les Groupes Armés Terroristes (GAT) assurant leur protection à travers la région.

Si l’exploitation de gisements d’or par les groupes armés terroristes dans des pays comme le Mali, le Burkina-Faso et le Niger était connue, l’existence de filières de trafics aurifères en provenance de la Mauritanie est, officiellement, nettement plus récente.

Cette information est fondamentale afin de rationaliser la lutte contre les trafics internationaux de narcotiques, d’armes, de migrants et d’or. Un préalable à l’aboutissement de l’effet final recherché par la France et sa coalition pour la stabilité de la région.

En effet, ces trafics, dont les filières s’étendent dans toute l’Afrique de l’Ouest, participent au financement des groupes terroristes, tout en s’inscrivant dans les équilibres précaires de la région.

Une filière d’extraction artisanale… d’Etat

Extrait notamment dans la région de Tasiat, dans l’ouest du pays, le minerai aurifère est traité à Chami, ville champignon. Il est racheté aux orpailleurs par la banque centrale mauritanienne et génère un profit annuel d’environ 130 millions de dollars.

Toutefois la banque centrale rachète l’or à un taux fixe qui se trouve être inférieur à celui du marché noir. Dès lors les orpailleurs préfèrent vendre leur minerai à des négociants étrangers nettement plus offrant.

Ces derniers écoulant leurs stocks dans les villes de Dakar et Bamako. Selon des sources en provenance de la gendarmerie mauritanienne ou d’acteurs miniers sur place, les pertes dues au marché noir concerneraient de 60 à 70% de la production et pourraient s’avérer encore plus importantes. Dans une fourchette basse, le trafic illégal de minerai aurifère mauritanien représenterait une valeur avoisinant les 300 millions de dollars.

La constitution d’une filière aurifère est pourtant à l’origine issue d’une volonté d’Etat qui a notamment aboutie à la construction de la ville de Chami où le minerai est concassé et raffiné. Depuis lors les autorités mauritaniennes se trouvent dans une situation inconfortable.

Confrontées à une fuite de leur minerai, elles ne peuvent nationaliser le processus d’extraction qui procure d’importantes sources de revenus aux communautés locales. Le statu quo est donc maintenus afin de ne pas perdre le soutien de ces populations. Une donne importante dans une région où les groupes terroristes n’hésitent pas à exploiter la moindre tension économique ou communautaire afin d’étendre leur emprise.

De même une hausse du prix d’achat de l’or par la banque centrale pourrait s’avérer difficile car elle entrainerait probablement une perte de rentabilité, sans garantie que les négociants du marché noir ne s’alignent pas.

La captation indirecte du marché par les GAT

Les groupes armés terroristes profitent indirectement de la manne du marché noir de l’or via l’escorte des négociants à travers des territoires hostiles peu contrôlés par les Etats, notamment dans les régions transfrontalières particulièrement poreuses. Il est également probable que ces groupes prélèvent des droits de passage dans les territoires sur lesquels ils exercent une emprise plus importante, comme au Mali.

Les divers trafics (drogue, armes, migrant, or) dans la bande sahélo-saharienne génèrent des flux financiers vitaux pour les groupes terroristes. Ces flux représenteraient des dizaines voire des centaines de millions de dollars de revenus. Faiblement bancarisés et donc difficilement traçables, il est difficile de les chiffrer précisément : et donc de connaitre précisément la part de l’or mauritanien dans le total.

Il n’en demeure pas moins que cette situation reflète l’installation durable des djihadistes dans le grand jeu du contrôle de routes commerciales multiséculaires de l’ouest africain, qui constitue aussi l’un des principaux facteurs d’affrontements ethniques dans la sous-région du Sahel. L’exploitation de ces rivalités étant le pilier de la stratégie du chaos déployée par ces djihadistes, tout comme sa principale source de financement.

Tarir les flux : un préalable à la résolution de la crise

Si Les grands axes géographiques des divers trafics sont connus, l’émergence d’une « filière mauritanienne » l’était moins, surtout compte tenus de la relative maîtrise de l’Etat Mauritanien de ses territoires via son « armée des sables », rompue aux exigences de son terrain (compagnies méharistes, Groupement Spéciaux d’Intervention-GSI).

Le tarissement du trafic pourrait alors passer par un renforcement progressif du dispositif sécuritaire mauritanien qui semble de facto encore insuffisant. Cette situation illustre aussi la résilience des islamistes, adossés à leur emprise communautaire.

Alors même que leurs organisations, notamment l’Etat Islamique au Grand Sahel (EIGS), ont été gravement perturbées ces derniers mois dans la région des trois frontières. Le rapide tempo opérationnel imprimé par l’opération Barkhane, en plus de reprendre du terrain, a également asphyxié une partie de leurs flux financiers (et logistiques).

Toute la difficulté, ici, est illustrée par la faible marge de manoeuvre de la République Islamique de Mauritanie contrainte de contribuer au trésor de guerre des groupes armés terroristes, via sa filière aurifère, ou bien de perdre le soutien de pans entiers de sa populations dont les frustrations économiques pourraient également profiter aux mêmes groupes.

En définitive la « coalition pour le sahel » menée par la France, contrainte au succès pour d’évidentes raisons sécuritaires, ne pourra obtenir d’effets durables qu’en combinant ses effets militaires avec une prise en compte-et une résolution- fine des rivalités ethniques ancestrales de la région. Des rivalités qui constituent autant des moteurs que des chevilles ouvrières à l’instabilité du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.

Par Pierre d’Herbès

Via cridem

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