Infrastructures routières : Tant de fausses couches !

Les dernières pluies déversées sur Nouakchott mais également à l’intérieur du pays ont mis crûment à jour le secret que tout le monde connaissait en matière de constructions routières : chaussées déglinguées, ponts emportés, bitumes envahis par les eaux, nids de poules transformés en pattes d’éléphant… pour des ouvrages facturés à grands coups de milliards ! Et le silence complice de tout le monde, surtout de ces fameux bureaux de contrôle et réceptions douteuses… Jusqu’à aujourd’hui, les infrastructures n’ont cessé d’être des sources de corruption et de prévarication, via marchés de gré-à-gré et surfacturations. Les entreprises en la matière se sont multipliées ces dernières années, certaines pourvues d’un patrimoine et de parcs d’engins défiant tout entendement. Les faits relevés par la Commission d’enquête parlementaire (CEP) ont révélé l’ampleur de la gangrène provoquée sur l’économie mauritanienne par ces singulièrement ruineuses réalisations.

Goudron soluble !

Des efforts ont certes été accomplis par les pouvoirs publics en matière de construction de routes et d’établissements publics. Presque toutes les régions sont désormais reliées entre elles et à la capitale ; centres hospitaliers édifiés et équipés partout, à Nouakchott comme en régions ; les autorités administratives régionales qui habitaient et travaillaient parfois dans de véritables taudis sont maintenant pourvues de locaux respectables. Idem pour les établissements scolaires et universitaires. Mais à quel prix et pour combien de temps ? se demandent les spécialistes, comparant coût de réalisation et qualité. Quoiqu’il en soit et advienne, ce sont là des acquis qu’il faudra consolider, à défaut d’en faire payer les manquements aux « responsables ».

Nouakchott a considérablement ramifié son réseau de routes bitumées. Beaucoup de quartiers en ont profité, en particulier les résidentiels de Tevragh Zeïna. Routes au demeurant trop souvent peu ou prou empruntées, durant des heures voire journée entière  : la pertinence et l’opportunité de leur réalisation n’aura guère préoccupé les autorités de tutelle, surtout soucieuses du profit financier qu’elles pouvaient en tirer. Que dire alors de la qualité ? Faisons-en un petit tour… Passant devant la clinique Chiva, on est frappé par la forte dégradation du bitume en quelques petites années. Les nids de poule ont littéralement crevé la piste, très étroite par endroits. On a cette bizarre impression que le goudron utilisé par nos entreprises publiques et privées est invariablement « soluble dans l’eau », comme le dit si bien Ahmed ould Cheikh, le directeur du Calame. D’autres qualifient nos entreprises de véritables « cireurs de routes » : tout dans l’illusion…

La réhabilitation des avenues Gemal Abdel Nacer, Kennedy et Général de Gaulle a montré combien leurs concepteurs et réalisateurs n’eurent aucune perspective. Au lieu d’élever le bitume au niveau des axes qui les croisent, penser une gestion globale et ordonnée des pentes, on s’en est tenu, comme d’habitude, à l’existant ; c’est-à-dire au bout du nez où ne se voit que l’ouguiya, comme tout bon mauritanien s’y emploie. L’eau stagne donc au grand carrefour de la BMD, tout comme à ceux près la direction de l’Hydraulique, BCI, BAMIS et autre BMCI. À chaque petite pluie, c’est la désolation en ces endroits. Le pavage sans ouvrages d’évacuation des eaux est venu accroître les problèmes. Et la moindre précipitation voit les citernes de la direction de l’Assainissement courir – gasoil aidant et dépenses en conséquence… – partout dans la ville à des opérations de pompage. Les ministres de l’Intérieur, Hydraulique, Assainissement, Éducation et Réforme ont vécu une soirée bien arrosée, après la pluie de samedi soir… Obligés de sortir de leur domicile pour s’enquérir de l’état des pistes et, surtout, de l’accessibilité des établissements scolaires, en pleine période de baccalauréat. Avenues, rues et écoles envahies par le déluge, il a fallu faire vite. Pomper, pomper, comme toujours. Les photos montrant ces responsables pataugeant dans les eaux ont circulé dans la presse et les réseaux sociaux. Lors du prochain conseil des ministres, ces beaux messieurs plaideront-ils pour une nouvelle approche de la gestion des eaux de pluie et autres usagées ? Un plan ORSEC ? Ou se tairont-ils, comme les autres, pour préserver leur poste ? On se sent vraiment en droit de poser de telles questions…

En plus des eaux de pluie, il y a des eaux usagées balancées par tout un chacun sur le goudron qui s’en dégrade d’autant plus vite. On le constate un peu partout. L’état de l’axe courant de la direction de l’Hydraulique au marché de poulets, sis jardins maraîchers, en passant par l’ex-garage administratif et l’hôtel Chinguitty Palace, est plus que révoltant. Des nids de poules partout et depuis bien longtemps, surtout près de l’agence BPM. Un peu plus loin, du côté du grand marché SOCIM, c’est encore pire. À l’Est et au Sud de cet agglomérat de commerces, l’un des plus denses de la capitale, on ne sait même plus si les voies furent un jour bitumées. On roule à même le sol qui, une fois arrosé par la pluie, se transforme en boue noirâtre et pestilentielle, mélangé qu’il est à toutes sortes de résidus.

Banlieues négligées

Poussant toujours plus au Sud, c’est-à-dire vers la banlieue, on tombe sur l’axe reliant le carrefour Yéro Sarr à la préfecture du 6ème arrondissement et tournant vers le Château d’eau : état partout piteux, en dépit de récentes et ponctuelles « réhabilitations ». Les flaques d’eau y cachent nombre de trous béants, véritables guet-apens pour les mécaniques. Le nouvel axe allant du marché de bétail à celui de Sebkha (« Station brûlée » comme on l’appelle) risque de poser de sérieux ennuis à ses riverains car son niveau est bien au-dessus du pas des maisons. Ce qu’on n’a pas fait aux carrefours BMD, Polyclinique et autres en centre-ville, on le pratique à Sebkha, El Mina et Basra, des quartiers pourtant très vulnérables aux eaux de pluie. Les marchés des premiers, deux des plus visités de Nouakchott, pataugent toujours dans de sombres eaux. À défaut de fermer boutique, les commerçants sont obligés de recourir à des charrettes, porter des bottes, s’asseoir sur des caissons : c’est notamment le cas des revendeurs de poisson. Pour sa part, le goudron reliant le marché des poulets au stade de Basra, en passant par le grand marché du 5ème, est non seulement dégradé mais également envahi d’un sable noirâtre.

Côté garage Camara et carrefour Bouddah, la réhabilitation n’a pas eu les effets escomptés : les nappes ont réapparu de plus belle avec les dernières pluies. « Des caïmans peuvent y nager comme au fleuve », commente un riverain. Côté Arafat, au niveau des poteaux 3, 6 et 11, le spectacle est le même qu’en les autres moughataas, à cette différence près que les carrefours sont ici très mal réalisés, particulièrement au poteau 11. Au 3, la piste est si basse qu’elle accueille avec la plus extrême générosité toutes les eaux environnantes. À la veille de la dernière pluie, la canalisation de la SNDE rompit, provoquant une grosse mare où les véhicules étaient obligés de plonger. Mais le comble de la désolation, c’est au poteau 6. La piste n’existe ici que de nom, tellement elle est dégradée et à chaque pluie suffit sa peine. Il s’y ajoute les embouteillages incessants, entre les nombreux commerces encombrant la piste de part et d’autre, les garages de taxis à destination des autres quartiers de Nouakchott (El Mina, Capitale, Ten Soueïlim, Zatar…) et les divers secteurs de Mellah et Tarhil. En ce carrefour si mal conçu et réalisé, il n’est pas exagéré de parler de pagaille, pour ne pas dire capharnaüm. Mais les autorités administratives et municipales ne semblent s’en préoccuper outre mesure. Quant aux quartiers de Dar El Beïda et Riyad-Ouest, enfin, c’est la rareté des pistes bitumées qui rend particulièrement difficile le déplacement des citoyens dont les maisons sont envahies de partout par des eaux impossibles à évacuer par citerne.

Des nationales en mal de réhabilitation

Hors de Nouakchott, on peut constater l’encore tenace dégradation de la route de l’Espoir, notamment en son tronçon Boutilimit-Aleg. Et selon ceux qui parcourent cette « piste », l’une des plus empruntées du pays, rien n’a encore avancé depuis que l’ex-Premier ministre Ould Bodde a donné le coup d’envoi de sa réhabilitation. Ajoutons à ce désolant tableau, la dégradation de la route Atar-Tidjikja. Des voyageurs ont signalé combien elle paraît oubliée dans le volet « entretien routier ». Des dunes de sable la rendent impraticable par endroits. Et l’on ne compte plus les effets de l’érosion et autres dégradations… Également très fréquentée, la route de Rosso aura mis longtemps à retrouver un parcours correct sur tout son long. Selon des sources concordantes, ceux qui s’en sont disputé le marché des tronçons de réfection n’avaient pas, semble-t-il, les moyens de leurs prétentions et peinèrent donc à s’acquitter de leur contrat… avec bien entendu la complicité des autorités.

Des routes aux normes ?

Si les citoyens portent, par endroits, une part de responsabilité dans la dégradation du bitume, la plus lourde part revient à nos concepteurs, à nos réalisateurs et à ceux censés valider les ouvrages. Combien de milliards ont-ils été dépensés à la construction de routes goudronnées ? Et la saignée n’est pas prête de s’arrêter… Rien n’a changé depuis que le principal établissement de l’entretien routier, l’ENER, a été assassiné par des concurrents sans vergogne et son cadavre jeté à l’ATTM. Les mêmes pratiques de pillage des ressources de la Nation se poursuivent, nos cadres véreux réussissent toujours à passer à travers les mailles des filets et les citoyens à préserver leurs comportements inciviques. À quand des routes fiables pouvant courir des dizaines d’années ? C’est pourtant possible : il y a quelques semaines, un citoyen a filmé le tronçon Akjoujt-Bénichab, résidence de l’ex-Président. « Cette route n’a rien à envier à ses homologues internationales », commentait-il, « elle en respecte toutes les normes techniques ». Pourquoi pas les autres ?

Dalay Lam

Le Calame

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