Birame se serait-il trompé de cause ?

Mais quelle mouche a donc piqué Biram, à la sortie de son entrevue avec le président de la République, pour qu’il exige publiquement l’abrogation de l’article 306 du code pénal, au lieu de soulever des problèmes plus cruciaux, y compris la lutte contre l’esclavage et ses survivances, la lutte contre la corruption et les conditions de vie des plus pauvres ?

Pour mémoire, cet article porte, notamment, sur l’outrage public à la pudeur, aux mœurs islamiques, à Allah ou à Son Messager, Ses anges, Ses livres ou l’un de Ses Prophètes, l’apostasie, le refus de la prière. Etrangement, Birame n’a pas trouvé de plus urgent que de demander l’abrogation de cette disposition, hissée au rang de priorité des priorités, au détriment des problèmes lancinants dont souffre le pays… C’est à se demander vraiment comment a-t-il pu si rapidement réviser ses priorités et quelles sont les motivations réelles d’un changement si inattendu ?

Il est d’abord utile de rappeler que cette disposition n’est pas appliquée de manière rigoureuse, tant qu’une personne ne verse pas dans la provocation délibérée, ou qu’elle ne revendique pas, haut et fort, des positions susceptibles d’entrainer le pays dans des querelles idéologiques propices au désordre social. Ensuite, il est de notoriété publique que les sanctions encourues ne sont pas appliquées, à commencer par la peine de mort. Il s’agit essentiellement d’un garde-fou destiné à préserver le caractère islamique de la société mauritanienne. Dans ces conditions, il peut paraitre illégitime et, surtout, contre-productif, d’en demander l’abrogation, à moins que ce soit à travers un referendum, tant cet article touche à l’identité religieuse du pays.

Mais, ce qui suscite l’interrogation légitime, c’est l’intérêt soudain de Birame pour cette disposition et LA PRIORITE qu’il accorde à cette question avant tout symbolique, et qui ne touche aucunement à la vie des populations. Le maintien ou l’abrogation d’un tel article n’a en effet aucun impact, ni direct ni indirect, sur les conditions de vie des plus pauvres, qui devraient focaliser l’attention des acteurs politiques.

Au lieu de médiatiser et de s’approprier les demandes pressantes des déshérités, des victimes de l’esclavage, des inégalités et des discriminations, Birame s’engage ainsi dans une bataille idéologique touchant à l’identité de la société mauritanienne et qui n’a rien à voir avec les attentes des électeurs ayant voté pour lui.

Comment, en effet, expliquer que Birame préfère ainsi délaisser les attentes vitales des couches déshéritées et leurs besoins existentiels, qui sont d’abord d’ordre économique et social, comme l’accès aux services de base, pour s’engager dans une bataille idéologique (perdue d’avance) contre le caractère islamique de l’État ? Je n’ose croire que Birame cherche à promouvoir l’apostasie ou voudrait que la société mauritanienne renonce à son caractère islamique ?

Une telle attitude suscite des interrogations légitimes sur la bonne foi d’un acteur politique qui s’est toujours présenté en porte-voix des déshérités et ne peut s’expliquer que par sa volonté de traduire l’agenda de ses parrains étrangers dans son action politique. A travers une telle revendication, l’intéressé se pose ainsi en porte-voix des ONG étrangères et d’un agenda extérieur préconisant la transposition d’un modèle de société fondé sur le sécularisme qui, sous prétexte d’universalisme, ne prendrait pas en compte les valeurs et les spécificités de la société mauritanienne. De plus, et même si on peut se retrouver avec les ONG internationales sur la revendication du respect des droits de l’Homme, notre conception de ces derniers passe par la liberté des individus de définir les valeurs fondamentales qui constituent le substrat de leur identité.

Par ailleurs, cette déclaration pose un autre problème, maintes fois soulevé, relatif au statut de Birame et du groupe IRA. S’agit-il d’abord d’un homme/mouvement politique ou d’un militant/organisation de défense des droits de l’Homme ? Les deux ne s’excluent pas nécessairement, mais leurs moyens d’action diffèrent et le mélange des genres pourrait prêter à confusion quant aux motivations réelles des intéressés. IRA est-elle ainsi une organisation de défense des droits de l’Homme ou un instrument au service de la carrière politique de Birame ? L’opinion a le droit de savoir. De plus, une telle confusion dessert IRA et, par ricochet, la (noble) lutte contre l’esclavage, dans la mesure où elle tend à confirmer les accusations relatives à sa supposée instrumentalisation par des organisations étrangères au service d’un agenda idéologique, qui est loin de faire l’unanimité.

Birame doit comprendre qu’il s’engage la dans une bataille perdue d’avance et qu’il gagnerait à inscrire son action dans le respect des valeurs du pays, ce qui n’empêche pas d’engager un débat responsable et réfléchi sur l’évolution de la société et l’impératif de concilier le respect des droits de l’Homme et celui des lignes rouges que chaque société établit pour préserver son identité, sa cohésion et son unité.
Mohamed El Mounir

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Compte rendu d’audience
A l’usage de la presse
Le Président de la république, Mohamed Ould Cheikh Ghazouani, a bien voulu me recevoir, le 28 août 2020. Nous avons pu discuter de la situation générale du pays. Il m’a prêté toute son attention et consacré le temps nécessaire à l’échange, franc, entre le Chef de l’Etat et un citoyen, représentatif d’une partie de l’opinion. Je tiens, ici, à le remercier de sa courtoisie habituelle et de ses facultés d’écoute.
Parmi les sujets abordés ensemble, je mentionne la reconnaissance de partis et d’associations jusqu’ici interdits, les suites de la Commission d’enquête parlementaire (Cep), l’implication de la justice et du pouvoir exécutif dans l’éradication de la mauvaise gouvernance et de l’impunité de celle-ci. Les assurances du Président attestent qu’il n’y aura ni règlement de compte, ni complaisance ; ainsi, confirment-elles, ses propos antérieurs sur la séparation des pouvoirs, que la Constitutin consacre. J’apporte mon soutien, avec vigilance, à cette orientation inédite dans l’histoire de la Mauritanie, depuis le renversement du régime civil en 1978. Je rappelle que la profondeur de la corruption et sa banalité requièrent, dès à présent, une tolérance zéro et la traque, au sein de la fonction publique, des faux diplômes, du tribalisme et des promotions imméritées. La corruption appauvrit, fait honte et pousse à la révolte. La Mauritanie n’a plus la force de continuer à couvrir les crimes de prédation, quand la majorité de sa population, toutes appartenances confondues, réclame l’Etat de droit, la réparation l’équité et un minimum de dignité matérielle. Le Président de la république m’a semblé résolu à favoriser un nouveau pacte social, sur la base du mérite, de la compétence et de l’égalité des chances, loin des faux diplômes, de la préférence ethnique et de la complaisance. Je lui ai réitéré la certitude de notre concours enthousiaste, sur la voie de la refondation du pays, de ses institutions et lois. Quand le pouvoir tiendra de tels engagements, notre soutien ne lui manquerait. S’il en dévie ou hésite, nous lui rappellerions sa mission, propositions alternatives à l’appui et dans le souci scrupuleux de la non-violence. Le temps, de la confrontation systématique nous paraît révolu car la Mauritanie chang, et depuis l’alternance de juin 2019. J’ai la faiblesse de croire que l’espoir, à la réalisation duquel mes compagnons de lutte ont enduré et se sont sacrifiés, est maintenant à portée. Je leur dis toute ma fierté d’avoir porté leurs revendications légitimes. Aujourd’hui, je rends surtout hommages à mes frères et sœurs, travailleurs de leurs mains, paysans, ouvriers, portefaix et leur promets la victoire sans ressentiment ni revanche.
Je saisis aussi l’occasion de rappeler notre impatience de participer au jeu politique, nos alliés et nous, à visage découvert et dans des cadres autorisés par la loi, d’où la décision, tant attendue, de notre reconnaissance. Nous sommes des mauritaniens à part entière, pas un danger public. Avec nous, la démocratie grandit et avance, d’un pas sûr.
Je tiens à revenir sur certaines de nos revendications auxquelles la plupart des partis restent sourds, sans doute à cause de lacunes ou de réserves idéologiques :
1.    La réforme de l’éducation nationale en vue de généraliser l’enseignement des langues étrangères et nationales, loin du monolinguisme actuel, source de discrimination, de chômage et d’extrémisme religieux ; l’école publique doit redevenir le creuset de l’unité nationale et de l’excellence.
2.    L’abrogation de la loi dite d’amnistie de 1993, qui insulte les victimes innocentes du racisme, empêche la publication de la vérité et désespère, les survivants, de se sentir protégés dans leur pays ;
3.    Une meilleure résolution du Conseil suprême de la magistrature, à sanctionner les personnels de justice quand ils restreignent l’application des normes en matière de pénalisation de l’esclavage et des pratiques associées ;
4.    La sincérité à la répression du trafic de drogue et du blanchiment de ses revenus, au lendemain de la publication d’un rapport des Nations unies qui met en cause un haut fonctionnaire et un député, les deux de nationalité mauritanienne.
5.    L’annulation de l’article 306 du code pénal, car la Mauritanie ne saurait combattre le terrorisme et, simultanément, appliquer le programme juridique de l’extrémisme violent ;
6.    Notre réintégration complète au sein de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), où nombre de nos compatriotes travailleurs expatriés se plaignent de tracasseries et de perte de rendement ; pourquoi s’obstiner et que nous a apporté la sortie en 2000 ?
7.    La signature, par le gouvernement, d’une déclaration spéciale établissant la compétence de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples, à recevoir les plaintes d’associations et de particuliers. Plusieurs Etats membres de l’Union, nous ont précédé ;
8.    La ratification du Statut de Rome créant la Cour pénale internationale (Cpi), seule juridiction qui constitue un rempart devant les risques de génocide. Selon quelle rationalité, la Mauritanie, se tient-elle en marge d’une entité, désormais de compétence universelle ?
9.    L’adoption de mesures de sensibilisation et de sanction exemplaire, à l’endroit des auteurs et complices d’abattage d’arbres et de dégâts sur la biodiversité, grâce au renforcement des peines contre les infractions à l’’intégrité du patrimoine naturel ; il y a lieu de tarir le commerce du charbon de bois, par l’investissement massif dans les énergies renouvelables et à la démocratisation de l’accès au gaz butane ;
10.    Redéployer les ambassades en fonction de la densité de nos compatriotes à l’étranger et des intérêts stratégiques du pays ; le même impératif dicte, à la Mauritanie, de n’avoir plus que des amis et d’éviter les aventures de rupture des relations diplomatiques, hors contexte de belligérance directe avec un autre Etat ;
11.    La restauration des symboles – déformés – de la nation, en particulier le drapeau et un hymne évocateur de notre diversité culturelle.

Biram Dah Abeid, député, président de l’association Initiative de résurgence abolitionniste en Mauritanie (Ira-M)
Nouakchott, le 28 août 2020

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