Boutilimit et moi : une année d’enchantement /Par Mohamed El Moustapha Ould Limam Chafi

Je suis de ceux qui ont fréquenté l’école primaire 1 « sud » de Boutilimit, sans être natif de cette cité prestigieuse. Dans un premier témoignage sur la plate-forme, j’ai évoqué le souvenir d’une sanction collective qu’administra le directeur d’alors, Ismail Ould Aboumediene- Dieu lui accorde ses bienfaits – à l’ensemble des élèves de l’établissement.
Grâce à sa magnanimité, j’ai été le seul exempté du supplice. Cette bienveillance de sa part m’a beaucoup affectée et 50 ans plus tard, elle reste gravée dans ma mémoire. Son indulgence à mon égard atteste de son discernement humaniste.
En 1970, je découvrais la localité, directement en provenance du Niger où ma famille exerçait un important commerce. Et c’est pourquoi, à l’école, l’on me surnomma, d’autorité, « nigérien ». J’avais, pour tuteur, un oncle, Mohamed Abdallahi Ould Sedick, professeur à l’Institut de Boutilimit ; ensemble, nous habitions dans une case chez son beau-père, Mohamed Salem Ould Attigh dans le quartier Hssey Chedad, à l’est de la ville. Puisse Allah leur accorder sa grâce et sa miséricorde.
Vous pouvez imaginer le dépaysement du jeune citadin que j’étais, arraché au confort de la famille d’abord et aux multiples commodités de Niamey, capitale du Niger. C’est comme si l’on me reléguait dans un bagne, j’étais brisé et ne comprenais pas comment mon père, paix à son âme, pût me soumettre à ce que j’imaginais être un purgatoire.
Or, j’ai été très rapidement bien entouré à l’école1, par des amis qui m’ont redonné la joie et avec lesquelles j’ai passé des moments, à la fois indéfinissables et délirants…
De mémoire, je cite Tichity, Moctar Ould Belamech, Bouna Ould Balle, Ali Ould Balle, Mohamed Diakite, Issa Ould Rajel, Sidina Ould Maham, les défunts Mohamed Ould Hmeidané, Abdallahi Ould Abdallah et bien d’autres, devenus, en peu de semaines, à mes yeux, plus que des frères.
Ils étaient très chaleureux, affectueux et d’une cordialité indicible.
Avec eux, nous n’arrêtions de rire, à toute occasion, peu importent le lieu et la circonstance. Dans la cour, en classe, partout, nous étions enclins au bonheur, que dis-je, insouciants et détendus. Nous nous aimions d’un amour sincère, à l’abri du sentiment d’appartenance à la tribu, la communauté…La plupart d’entre nous ignoraient l’origine sociale des autres et nul ne semblait s’y intéresser. Grâce à eux, je me suis intégré et totalement assimilé ; j’ai oublié le confort de la climatisation et autres agréments de la ville dont je ne pensais pouvoir me passer, à une époque où il n’y avait ni électricité, ni eau courante, à Boutilimit.
Amis bienveillants
J’avais aussi des sœurs aimantes et d’une rare bienveillance, dont Gabala, sa sœur Mahjouba et Fatou Koné. Eh oui, l’école 1 était devenue pour moi une vraie famille.
Au-delà des classes et des cours, j’avoue avoir bénéficié, sans en avoir besoin, de la bienfaisance de personnalités, tel Haroun Ould Cheikh Sidiya, qu’Allah lui accorde sa clémence et le meilleur de ses faveurs !
Cette personnalité de renom me faisait chercher régulièrement pour s’enquérir de ma situation et se rassurer que mon séjour se déroulait convenablement. Il portait ce devoir, de son propre chef, comme il se devait. Les notables d’alors se sentaient responsables de leur réputation et de celle de l’environnement autour d’eux.
Il me recevait souvent dans le vestibule de la maison et parfois à l’intérieur d’une pièce ouverte sur ce patio, toujours entouré d’une multitude de livres que son épouse, confidente et complice, rangeait religieusement ou lui apportait, selon ses vœux. Je me souviens de cet homme accueillant, attentionné et très affable qui m’a toujours reçu en présence de madame, une femme de teint noir, qui semblait très proche lui.
Il m’a toujours gratifié, à chaque visite, de 50.000 Fcfa, un montant faramineux, en 1970. En plus des sommes que ma famille me faisait parvenir par mandat-télégramme, cette fortune soudaine faisait, de moi, l’un des élèves les plus nantis. Je me rappelle avoir toujours partagé tout ce que je gagnais avec les amis. A chaque fête, je m’offrais le privilège de porter deux boubous superposés, bleu et blanc et un turban qui déteint, le fameux indigo foncé, de la pièce de Guinée, appelé Nileu en Hassaniya. Les différentes marques de ce tissu – peu se le rappellent encore – portaient les noms des tampons apposés dessus : la couronne royale, le guépard, l’autruche, Ketikane, Damas, etc..
J’ai rapporté ces histoires pour vous confirmer qu’en dehors de l’école, nous autres non-autochtones, avons été pleinement adoptés par les Boutilimitois, dans l’allégresse et une fraternité qui dépassait l’hospitalité. J’ai personnellement bénéficié de la bonté des gens de cette ville, de leur clémence et attentions, un sentiment qu’aucune autre contrée de Mauritanie ne m’a procuré depuis.
Ce que je suis devenu aujourd’hui dans la vie, je le dois à cette année de ma vie passée à Boutilimit. Elle a été brève mais intense ; j’y ai été éduqué, façonné, forgé, formé. Boutilimit m’a appris à me battre, sans déroger aux règles d’honneur et de retenue.
Je remercie mon père d’avoir pris l’initiative de m’envoyer dans cet illustre apprentissage de la vie en société, l’école 1 sud de Boutilimit. Puisse Dieu, tout puissant, pardonner à ce père et le placer à un rang élevé parmi ceux qui ont été guidés.

Le calame

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