Mohamed Mahmoud Ould Seyidi, président du parti Tawassoul : ‘’Un an après l’arrivée au pouvoir de Ghazouani, les questions fondamentales qui préoccupent le Mauritanien restent sans réponse’’

Le Calame : Commençons par l’actualité du moment. Le président de la République vient de procéder à un remaniement ministériel qui a vu le départ de son premier ministre et de plusieurs membres de son gouvernement. Que vous inspire ce premier changement de gouvernement ?

 

Mohamed Mahmoud Ould Seyidi : Il existe en général deux moments où on commente l’avènement d’un nouveau gouvernement: Lorsqu’il présente son programme devant l’assemblée nationale et là, notre groupe parlementaire s’en occupera et au moment où il commence à appliquer son programme après un délai de 100 jours en général. Mais sans devancer les évènements, je voudrais faire deux remarques ;

- Vous savez sans doute que nous sommes dans un régime présidentiel qui donne de larges prérogatives au Président. C’est pourquoi l’évaluation politique, qu’elle soit positive ou négative, doit surtout concerner le président de la République et non le gouvernement, même si dans certains régimes, on sépare le positif -au profit du Président- du négatif dont la responsabilité échoit au gouvernement.

-Ma deuxième remarque : la première lecture indique que le président est satisfait de l’action de son gouvernement au cours de l’année écoulée malgré les faiblesses et les insuffisances et qu’il n’a pas bien compris la forte demande de changement dont les réseaux sociaux se sont fait l’écho quelques jours avant le remaniement.

Ce qui nous préoccupe à Tawassoul et vu notre position de leader de l’opposition, c’est de voir comment ce gouvernement va réagir face aux attentes de réforme, comment il va lutter contre la gabegie avec fermeté et sans favoritisme, comment il va réparer les injustices et est-ce qu’il ira sérieusement vers un dialogue pour le règlement global des problèmes du pays ?Ou va-t-il rester, comme son prédécesseur, dans une position figée ? Il nous trouvera, en tout cas, là où le peuple veut qu’on soit, un parti d’opposition qui surveille avec fermeté, critique avec objectivité, propose et demande des comptes, valorise quand l’intérêt général l’impose, élève la voix et crie si nécessaire quand des actes repréhensibles sont commis.

 

Lors d’une sortie médiatique récente, vous avez dit que votre parti ne soutenait plus Ghazouani. Depuis quand vous le souteniez-vous? N’êtes-vous pas de l’opposition ?

Permettez-moi d’abord de saluer le rôle pionnier de votre journal et votre professionnalisme. C’est l’occasion aussi, pour moi, d’encourager vos efforts consentis, en tant que presse indépendante, pour donner la bonne information et défendre les opprimés, même si cela vous met dans le viseur des régimes successifs. Mes pensées, également, à l’emblème de la presse libre dans ce pays : le talentueux journaliste Habib Mahfoudh. Que le Tout Puissant lui accorde sa miséricorde.
Pour votre question, il ne s’agit pas de retirer notre soutien au Président Ghazouani. J’ai plutôt dit que l’opposition, en général, a favorisé un climat politique stable eta accordé au Président suffisamment de temps. L’état de grâce a été encore plus long que prévu en raison de la pandémie de la Covid-19. En outre, Tawassoul s’était engagé à côté des partis représentés au Parlement pour appuyer la lutte des autorités contre le coronavirus. Mais notre surprise a été de constater cette carence en réalisations et les soupçons de corruption dans la passation des marchés publics liés à la campagne contre la Covid-19. Nous avons donc arrêté de participer aux réunions jusqu’à obtenir des réponses précises à nos interrogations sur la transparence, le déroulement de la campagne et sur l’assistance des familles impactées et du personnel médical.

 La Commission d’Enquête Parlementaire a présenté son rapport au Parlement. Comment vous évaluez son travail et qu’en est-il de la suite?

Ça a été une enquête inédite. Dès le départ, Tawassoul était en contact avec les partis initiateurs de la proposition. Notre groupe parlementaire a aussi soutenu toutes les démarches y afférentes. Notre parti compte d’ailleurs 14 députés parmi les 19 qui ont signé la pétition demandant l’instauration de la Commission d’Enquête Parlementaire (CEP).

Nous considérons que la CEP a accompli une tâche nationale et que chacun doit contribuer à la mise en application de ses conclusions. Mais si nous nous réjouissons du consensus autour de la CEP et de ses conclusions, en revanche, nous sommes déçus de l’ampleur des détournements de deniers publics et de la corruption révélée au grand jour. L’opposition de manière générale et Tawassoul, en particulier, dénonçaient déjà cette corruption qui menace le pays. Nous l’avons répété, le pays a besoin d’une réforme urgente et l’argent public détourné doit être ramené et les auteurs sanctionnés. L’impunité est dangereuse et elle est contraire au principe des lois. D’ailleurs, notre Bureau Exécutif a décidé d’encourager la demande nationale pour une lutte sérieuse et générale contre la corruption.
Pour Tawassoul, les priorités nationales sont la lutte contre la corruption, l’oppression, l’exclusion et l’injustice. Il y a également le devoir de transparence et de renforcement de l’unité nationale. Il est important voire urgent de réprimer les actes de corruption commis dans le passé. Mais cela ne doit pas occulter la corruption actuelle, y compris les nombreux marchés de gré-à-gré, dont les auteurs ne sont pas inquiétés.
La CEP a révélé des aspects d’un corruption verticale commise dans un cercle limité, cette dernière décennie. Mais nous dénonçons également la corruption horizontale qui touche, actuellement, plusieurs domaines.
Le travail de la Commission d’Enquête parlementaire ne concerne pas seulement la CEP, mais plutôt tout le Parlement qui l’a approuvé dans un contexte exceptionnel ; ce qui veut dire qu’il s’agit d’un consensus. Par conséquent, Tawassoul exige que les conclusions de la CEP soient prises au sérieux et qu’il n’y ait pas de deux poids deux mesures dans sa mise en application. Nous profitions même de l’occasion pour renouveler notre demande de combattre la corruption actuelle et de sanctionner les auteurs. De ce fait, nous réclamons une nouvelle commission d’enquête parlementaire sur les secteurs entachés de corruption.

 Pensez-vous que l’enquête parlementaire va faire ramener l’argent volé dans les caisses de l’Etat et sanctionner les auteurs ?

Nous souhaitons que ces efforts consentis par les parlementaires et leurs recommandations, approuvées par l’Assemblée nationale, ne soient pas vains.
Nous serons même plus explicites – et je sais que l’opinons publique y adhère- nous n’accepterons pas moins de deux choses.

1. Ramener dans le Trésor public tout l’argent du peuple mauritanien qui a été volé

2. Faire appliquer la loi sur toute personne reconnue coupable – suite à l’enquête parlementaire – d’actes de corruption ou de détournement de deniers publics. Nous veillerons jusqu’au bout à ce qu’il n’y ait pas de détournement de cause, de favoritisme ou de tentative de protection de coupables.

Etes-vous de ceux qui pensent que Ould Abdel Aziz n’est pas le seul à avoir « pillé » ce pays, mais qu’il y a des complices et d’autres qui ont détourné pour leur propre compte, dont des ministres du premier gouvernement de Mohamed Ould Ghazouani ?

Seul le Pouvoir judiciaire a la compétence de définir les coupables dans cette affaire. Je demande donc à l’Exécutif de laisser la Justice faire librement son travail et conformément aux règles et procédures prévues par la loi.
Sans se précipiter sur la décision de justice, nous savons – comme tout le monde d’ailleurs – qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Nous savons tous que la corruption est tout un système qu’il faut démanteler. La corruption durant cette dernière décennie est financière, administrative et politique : détournement de deniers publics, entrave à la justice, corruption administrative, injustice généralisée et violation des droits, etc. Tous ces actes doivent être punis. -

 

Pourquoi Tawassoul a quitté la Coordination des partis représentés au Parlement pour faire face à la Covid-19 ? Etes-vous satisfait de la gestion du Fonds Covid-19 ?

Tawassoul a suspendu sa participation aux réunions de la coordination sur décision de son Bureau Exécutif et après les soupçons de corruption sur la passation des marchés publics relatifs au fonds. Nous avons aussi constaté une lenteur dans le déploiement de l’aide destinée aux couches vulnérables impactées par les mesures de restrictions visant à limiter la propagation du virus. Aussi notre parti n’a pas été consulté normalement dans le cadre de la prise en charge des personnes impactées par la pandémie. Après avoir assisté donc à 10 réunions sans importance, nous avons suspendu notre participation. Mais nous sommes ouverts à toute action commune. En même temps, nous réclamons un dialogue inclusif et sérieux qui met sur la table toute question d’intérêt national pour épargner le pays des risques qui menacent son unité, son développement, sa sécurité et sa stabilité.

Tawassoul dit n’avoir pas été au courant de la rencontre entre son ex-président Mohamed Jemil Mansour et le Président Ghazouani. Cela n’explique-t-il pas la nature du rapport avec votre prédécesseur qui, selon les observateurs, va bientôt quitter le parti?
Tawassoul est un parti démocratique qui respecte la pluralité et la diversité d’opinions, c’est notre crédo qui nous distingue des autres. Il y a des discussions internes et des opinions différentes depuis sa création, mais Tawassoul reste un parti institutionnel et non une propriété de quelques individus. Et nos positions et choix sont dictés par les organes compétents. Le communiqué du parti tout comme la publication de Jemil précisent que cette rencontre n’a pas eu lieu au nom du parti. Et comme vous le savez, le camarade Jemil n’est plus membre du Bureau Exécutif grâce à l’alternance démocratique interne qui fait la fierté de Tawassoul.

Est-ce que Tawassoul regrette d’avoir soutenu, aux dernières présidentielles, un candidat en dehors de l’opposition. Cela n’a-t-il pas affecté vos rapports avec le reste de l’opposition ?

Nul ne doit pas juger une position politique en dehors du contexte relatif. De toute façon, je me rappelle que nous avions pris une décision dictée par le contexte de l’époque et nous l’avions bien justifiée et discutée avec nos partenaires dans l’opposition. D’abord, nous avions ce fort désir de changement, ce qui nous avait poussé à soutenir un candidat en dehors de l’opposition, mais qui était capable de séduire les cercles financiers et même les autorités. Ce qui était d’ailleurs une idée partagée par les partis sous la bannière du Forum : ils étaient d’accord pour un candidat en dehors de ses rangs
En deuxième lieu, nous avions besoin d’un candidat qui partageait notre vision de réforme et notre programme électoral.
Et troisièmement, – ce qui explique d’ailleurs tout ce qui précède- c’est que le changement était possible et qu’il l’était encore plus si l’opposition acceptait de se mobiliser derrière ce candidat.
Le résultat des élections, malgré le fait qu’il soit controversé, a finalement prouvé que notre approche était bonne.
Quant aux autres partis d’opposition, nous entretenons avec eux un partenariat basé sur la coopération mutuelle, le respect et l’objectivité même en temps de désaccord.

En soutenant la candidat Ould Boubacar, des cadres de votre parti l’ont quitté pour aller soutenir Ould Ghazouani. Est-ce que vous pouvez nous faire la situation de Tawassoul, le seul parti qui n’a pas connu d’implosion jusqu’àprésent ?

Je l’ai déjà dit, Tawassoul est un parti basé sur des institutions et sur le respect de la diversité d’opinions. Nous ne sommes pas un parti fermé. Les discussions internes sont franches et on accorde à tout militant la liberté d’exprimer son point de vue. Pas de censure. Mais après argumentation des uns des autres, la décision finale et collégiale du parti doit être respectée. Je me vante d’être le président qui ne peut pas outrepasser les décisions des instances de son parti. En fait, tout le secret de la force de Tawassoul réside dans la capacité de ses instances de gérer les différends. L’avis d’un militant peut prévaloir sur celui du président du parti, cela m’arrive comme c’était le cas avec le camarade Jemil. Bien sûr, des militants ont quitté, mais le parti a connu de nouvelles adhésions issues des différentes régions et communautés du pays. C’est tout à fait normal que certains partent et d’autres viennent.

 Un an après la présidentielle, l’opposition peine à trouver un cadre de concertation commune. Comment expliquez-vous cet échec ?

L’opposition ou certains partis de l’opposition n’arrivent pas à tourner la page de la présidentielle. Mais du côté de Tawassoul, nous avons repris contact avec tous et nous sommes disponibles pour renforcer – avec l’opposition – cette mission que l’électeur mauritanien nous a confiée en tant qu’opposition démocratique.

Quelle est l’évaluation de Tawassoul de la première année de pouvoir de Mohamed Ould Ghazouani ?

Il y a cette intention de réformer les choses et la consultation limitée de la classe politique. Mais les questions fondamentales qui préoccupent le Mauritanien restent sans réponse. Par exemple, il n’y a pas de dialogue autour des problématiques politiques, sociales et des questions liées à l’esclavage et ses séquelles, au Passif humanitaire, à l’injustice, à l’exclusion et à la situation de l’Enseignement, de la Santé, des infrastructures, etc. L’opposition a accordé suffisamment de temps au nouveau régime. Mais après cent jours au pouvoir, nous avons attiré, en vain, l’attention du nouveau Président sur les réformes urgentes. Voilà donc, nous travaillons sur un document à soumettre aux Mauritaniens et aux partenaires politiques, un document dans lequel nous déclinons la vision de Tawassoul pour une réforme qui va guider le pays vers un changement démocratique consensuel qui passera nécessairement par un dialogue inclusif.

Après un an de pouvoir de Mohamed Ould Ghazouani, personne ne peut ignorer sa politique d’ouverture et le recul de l’injustice et de la corruption. Il ne faut non plus ignorer l’impact de la covid-19 sur les efforts consentis en matière de développement. Mais ces avancées ne nous empêchent pas de dénoncer l’incapacité d’engager de vraies réformes :
-Démanteler rapidement les réseaux de corruption qui gangrène l’Etat
-Favoriser un dialogue national inclusif pour des réformes sociales et politiques
-Renouveler la classe politique au lieu de reconduire des corrompus et de faire continuer le même système
-Exiger la transparence dans la richesse et la lutte contre la corruption

-Accorder les libertés politiques, culturelles au lieu de faire obstacle à ceux qui veulent l’autorisation de leurs activités au lieu de fermer des établissements culturels, scientifiques et caritatifs comme on l’a vu lors de la dernière décennie.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                    Propos recueillis par Dalay Lam

Le Calame

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