L’iceberg de la honte /Par Haibetna Ould Sidi Haiba

L’alternance au pouvoir ayant permis l’accès du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani à la magistrature suprême en août 2019 a impulsé une nouvelle dynamique au processus démocratique devenu bancal depuis des lustres, redonné espoir au peuple et ouvert de réelles perspectives de changement. Il est en effet communément admis aujourd’hui qu’il n’ya pas de développement sans démocratie, ni de démocratie sans alternance au pouvoir. Les vertus de celle-ci, qui justifient sa centralité dans le débat démocratique, sont notamment la possibilité de renouveler légalement le personnel dirigeant et l’opportunité offerte au nouveau pouvoir de s’accorder un droit d’inventaire de la gestion et de l’héritage de l’ancien. Cet inventaire ou état des lieux se révèle indispensable pour déceler éventuellement les pratiques délictueuses, les malversations ou détournements de deniers publics, les manquements à la transparence et au respect de la législation en vigueur en matière de gestion de la chose publique.

 

Un lourd fardeau
Aux yeux de l’observateur averti, comme d’ailleurs du citoyen ordinaire, le legs de la « décennie perdue » ; selon l’expression désormais consacrée de l’économiste et homme politique Moussa Fall, constitue un lourd fardeau, une énorme montagne-ou plutôt un immense iceberg-de mauvaise gouvernance, de prédation, de pillage sans vergogne des ressources du pays, de faillites retentissantes, de gabegie, d’arbitraire et d’injustices.
Le présent essai de décryptage de cet état des lieux tentera de cerner la partie émergée de l’iceberg, la tâche ardue mais salutaire d’explorer et d’exhumer la partie immergée revenant à la commission d’enquête parlementaire. L’éclairage croisé ainsi projeté sur l’ensemble de l’iceberg contribuera peut-être à faire prendre par l’opinion l’exacte mesure de l’ampleur et de la gravité du désastre subi par le pays au cours d’une si longue descente aux enfers dans tous les domaines :institutionnel et politique, socio-économique, diplomatique, etc.
Au commencement était donc le coup d’Etat militaire de 2008, devenu ensuite électoral et permanent, qui a engendré le régime déchu par le jeu de l’alternance survenue grâce à la sauvegarde des dispositions intangibles de la constitution. Ce pouvoir, frappé de non légitimité congénitale, a réussi à se succéder à lui-même sans discontinuer à force d’élections fraudées, de corruption, de ruse et de violences, de démagogie, derrière une démocratie de façade habilement ravalée. Le foisonnement de partis, de syndicats, d’institutions « indépendantes », d’Ongs et de médias divers et variés donnait le change et pouvait faire croire à l’existence d’un pluralisme démocratique authentique. Mais au-delà du vernis affiché, il s’agit en fait d’un succédané local de ces démocraties formelles qui ont proliféré sur le continent africain dans les années 90 du siècle dernier, simples reconversions superficielles de dictatures militaires ou de partis uniques à ce nouveau credo continental. La plupart des régimes, issus de cette démocratisation plus ou moins importée, partagent un certain nombre de caractéristiques, dont en particulier la confiscation du pouvoir et l’accaparement des ressources du pays par une petite nomenklatura mafieuse, la gestion patrimoniale des affaires de l’Etat à travers un système de vases communicants entre le pouvoir et l’argent, entre la sphère publique et la sphère privée.Le régime de la décennie écoulée en donne une parfaite illustration dans la mesure où un clan familial et un cercle restreint d’affidés se sont pratiquement appropriés le pays et l’ont géré à leur guise, faisant main basse sur le pouvoir et accumulant privilèges indus et biens mal acquis.
C’est ainsi que la constitution a été détricotée à travers un pseudo référendum, imposé au forceps et largement boycotté par les électeurs, au terme duquel on a vu le Sénat passer à la trappe, des conseils régionaux créés prématurément et des symboles nationaux-l’hymne et le drapeau-profanés et défigurés impunément. En représailles contre les sénateurs qui, par un vote historique, ont mis en échec la tentative d’amender illégalement la constitution, le siège même de la chambre haute abolie-un bâtiment chargé d’histoire et à l’architecture originale-a été rasé par les bulldozers et remplacé par un espace d’une banalité affligeante et dénommé abusivement « place de la liberté », rebaptisé ironiquement par le peuple « place de Aar » (place du phacochère, célèbre personnage de certaines fables mauritaniennes, dont l’évocation allusive par un député au cours d’une séance mémorable de l’Assemblée nationale avait défrayé la chronique).

 

Textes piétinés
Le même sort de piétinement des textes a été réservé à l’ensemble des lois et règlements qui organisent le fonctionnement de l’administration. Les différentes institutions, en principe autonomes, ont été réduites à des coquilles vides en raison de leur instrumentalisation et de la nomination à leur tête de personnes le plus souvent réputées, non pour leur compétence et leur intégrité, mais pour leur servilité et leur allégeance au pouvoir.
La séparation des pouvoirs, pierre angulaire de l’édifice constitutionnel, existait seulement sur le papier, le gouvernement, le parlement et la justice étant confondus et soumis à la seule volonté et aux lubies de »président-fondateur », sorte de Big Brother tropicalisé, qui se targuait d’avoir violé la constitution et d’être capable de récidiver si bon lui semblait.
L’administration publique se trouvait dans un état de déliquescence avancée à cause, entre autres, du recrutement népotiste et clientéliste abusif d’un personnel sans qualification, de la démotivation des fonctionnaires travaillant dans de mauvaises conditions, de la concentration des responsabilités entre les mains d’une minorité au sommet de l’Etat. Une telle administration déstructurée, inexpérimentée, sans moyens et sans prise réelle sur le processus de décision et de gestion, ne pouvait pas être le levier d’une bonne gouvernance et encore moins le recours efficient de la population pour résoudre ses nombreuses doléances.
L’institution de l’Opposition a été délibérément marginalisée et empêchée de jouer son rôle constitutionnel de contrepouvoir et d’acteur indispensable de la vie politique nationale. Les partis politiques d’opposition, les syndicats, les mouvements revendicatifs étaient systématiquement réprimés dans le cadre d’une stratégie de la tension permanente et de la gestion unilatérale du pays.
Les médias officiels n’étaient pas mieux lotis, empêchés par le pouvoir de se transformer en médias de service public conformément à la loi relative à la communication audiovisuelle. Ils ont continué à n’être que la »voix de leur maître « , rivalisant de médiocrité, de flagornerie, de propagande éculée, de travestissement de la vérité. L’appui financier à la presse indépendante constituait une goutte d’eau dans l’océan des besoins et des contraintes qui étranglent ce secteur névralgique voué à la précarité et à la débrouillardise, au détriment de son professionnalisme, de ses performances et de son indépendance.
La situation socio-économique très dégradée était aussi un aspect visible de la crise multiforme où le pays n’avait cessé de s’enfoncer inexorablement ces dernières années :chômage à grande échelle, cherté de la vie, paupérisation de larges couches de la population, mauvaises conditions sanitaires, insécurité endémique, etc.
Les politiques mises en œuvre pour y faire face se réduisaient à des palliatifs ou à des interventions ponctuelles sans impact sur les problèmes et les déséquilibres structurels qui plombent le développement.
La faillite du système éducatif illustre de façon flagrante la régression dans laquelle le pays s’était installé :aucun diagnostic sérieux de ce secteur éminemment stratégique n’a jamais été fait, ni aucune réforme pertinente proposée, et ce malgré son rôle décisif dans le développement global et l’intégration dans un monde globalisé, gouverné par l’économie du savoir. Les contre-performances accumulées par l’éducation nationale sont éloquentes :moins de 10% d’admissions au baccalauréat, 30%de déperditions scolaires, baisse abyssale du niveau, dévalorisation du statut d’enseignant, chômage des diplômés, etc. L’année 2016 déclarée démagogiquement année de l’enseignement n’avait connu qu’une seule « réalisation » effective:la vente des plus anciennes écoles de la capitale !

 

Improvisation et pilotage à vue

L’affaiblissement de l’Etat, l’effondrement du système éducatif, l’approfondissement de la fracture sociale, la corruption, la perte de valeurs, le désordre généralisé ont ouvert la boîte de Pandore de toutes les forces centrifuges ayant pour noms tribalisme, régionalisme, communautarisme et autres intégrismes, qui ont prospéré comme des champignons sur ce mauvais terreau, menaçant le pays d’implosion.
L’économie, victime aussi de ce délitement total, ne faisait pas l’objet d’une politique cohérente, fondée sur une conception claire du développement en fonction des réalités, des besoins et des ambitions du pays. Improvisation et pilotage à vue, corollaires du populisme et de l’impéritie, résumaient l’action gouvernementale en la matière. Cette faiblesse structurelle s’est traduite par une économie nationale totalement extravertie et non productive, ne comportant ni projets structurants, ni industries de transformation capables de satisfaire la demande intérieure et de générer des emplois. Le pays ne produit rien et importe la quasi-totalité de ses besoins dans tous les domaines.
La Snim, jadis performante et prospère, a été poussée au bord de la faillite à cause de la mauvaise gestion et de la dilapidation de centaines de milliards engrangés durant la période faste de hausse des cours mondiaux du fer entre 2010 et 2014.Tous les paramètres, qui ont fait sa réputation de rigueur, de rentabilité, de responsabilité sociale, de contribution efficace au budget de l’Etat, ont été foulés au pied, pour devenir simplement une vache à lait à la merci de la petite nomenklatura boulimique au pouvoir. D’autres entreprises très importantes, comme la Sonimex et l’Ener, ont été pillées et liquidées dans l’opacité totale pour effacer les mobiles réels de leur liquidation.
Sur le plan financier et bancaire, certaines banques, qui étaient des fleurons de la finance et de l’économie, ont été pressurisées ou quasiment liquidées pour des raisons sans lien avec leur gestion, mais relevant plutôt d’une volonté de règlement de compte et de vindicte contre leurs promoteurs. Le cas de la GBM était assez emblématique à cet égard. En revanche, on a vu pousser comme une génération spontanée des banques nouvelles qui, pour certains spécialistes, serviraient de paravents pour le blanchiment de l’argent mal acquis, tout en livrant une concurrence déloyale aux banques de la place réputées crédibles et solvables.
Dans le but de combler le déficit budgétaire, l’Etat n’a eu de cesse d’exercer une pression fiscale insoutenable sur les citoyens et sur les opérateurs économiques qui n’étaient pas dans sa grâce.
Le pays dans son ensemble a été écrasé sous le poids d’une dette extérieure de plus de 100% du PIB, et ce, paradoxalement, malgré la manne financière générée par le renchérissement des matières premières, en particulier le fer ces dernières années. De ce pactole colossal et des financements extérieurs reçus par le pays, il n’est resté qu’un troupeau « d’éléphants blancs » et une poignée de projets fictifs, quelques infrastructures mal conçues, mal faites ou inachevées, mal entretenues, et de grosses fortunes amassées par une camarilla de « nouveaux riches » mal dégrossis, ostensiblement vulgaires, clients ou proches de la mafia au pouvoir.
Sur le plan international, la politique étrangère de la décennie de braises n’a pas brillé par sa cohérence doctrinale ni par ses performances, l’amateurisme le disputant à l’improvisation, en lieu et place de la capacité d’analyse et du professionnalisme requis dans un domaine hautement sensible. Prolongeant la politique intérieure, elle en reflète les tares, les erreurs et les errements en termes de coopération, d’attractivité, d’image et de rayonnement du pays. Le tam-tam orchestré par la propagande officielle autour de non évènements comme la présidence de l’Union africaine ou de la Ligue arabe, ou les sommets a minima de ces deux institutions à Nouakchott, ou la médiation obscure de la vingt-cinquième heure dans la crise gambienne, montre à souhait l’inconstance et le caractère folklorique d’une telle diplomatie. Cet amateurisme-pour ne pas dire donquichottisme-
n’était pas sans rappeler malencontreusement la fable de »la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf « :Tout petit prince a des ambassadeurs »… On connaît les conséquences fâcheuses pour la pauvre grenouille, mais aussi pour l’image d’un pays en queue de peloton dans presque tous les classements internationaux en matière de développement et de viabilité (éducation, santé, sécurité, etc.)
L’état des lieux, certes non exhaustif, ci-dessus dressé, donne une idée désespérante de la situation héritée du régime de la décennie passée, au lendemain de l’alternance qui y a mis fin. Il souligne aussi l’ampleur des défis que les nouveaux dirigeants doivent affronter pour remettre le pays sur les rails de l’espérance et du changement. Le rapport attendu de la CEP ne manquera certainement pas de confirmer l’étendue et la gravité des scandales et crimes économiques et financiers commis durant la gouvernance précédente,et qui dépassent l’entendement.
Il devient par conséquent impérieux et salutaire de faire fondre »l’iceberg de la honte », en brisant l’omerta sur les crimes et délits longtemps subis par le pays et en mettant fin à la culture de l’impunité.

Nouakchott, 22 juillet 2020

Le calame

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