Un an de pouvoir de Ghazwani et…. De grosses pierres dans le jardin

Élu il y a bientôt une année à la tête du pays, Mohamed ould Cheikh El Ghazwani que tout le monde présentait en dauphin de l’ex-président de la République Mohamed ould Abdel Aziz aurait pu bénéficier d’une période de grâce relativement allongée. Et pour cause, la Mauritanie venait de sortir de dix années d’un régime autocratique qui entretenait des rapports très heurtés avec son opposition. Celle-ci était donc disposée à accorder le bénéfice du doute au nouveau Président. D’autant plus que celui-ci avait, dès son discours de candidature à l’élection, tendu la main à tous les acteurs politiques, de la majorité comme de l’opposition, s’engageant à travailler pour une Mauritanie débarrassée de l’injustice, renforcer l’unité nationale et la cohésion sociale dans l’ancrage de la démocratie. Un programme ambitieux qui suscita un vif intérêt au sein de la classe politique mais aussi des mauritaniens lambdas assoiffés de changement, pour ne pas dire rupture. En somme, ce discours séduisit, même si divers observateurs tinrent à tempérer l’enthousiasme, en soulignant qu’ami de son prédécesseur depuis quarante années, Ghazwani en était quasiment l’alter ego. Et de craindre que le nouveau Président ne puisse se débarrasser de l’omniprésence d’Ould Abdel Aziz.

 

Nombreux impairs

Ils remarquaient ici combien la désignation du dauphin ne s’était pas passée sans heurts ,l’« ami » plaçant ses hommes aux postes stratégiques de la direction de campagne de « son » candidat. Il s’en suivit de nombreux impairs : Ould Abdel partout dans ladite campagne et sa malencontreuse petite phrase sur la « candidature personnelle » de son ministre de la Défense, par exemple…Il paraissait ainsi évident que le nouveau Président aurait beaucoup de pierres à retirer de son jardin… s’il entendait ne pas se laisser dicter la conduite du pays. De gros défis, donc, à relever.

D’abord assurer et rassurer les Mauritaniens qui l’avaient élu : il ne serait ni un faire-valoir ni une ombre de l’ex-Président. Le contrôle de l’UPR et l’incident d’Akjoujt, lors des festivités de l’Indépendance, furent les premières passes d’armes entre les deux amis. Comprenant que son prédécesseur voulait faire de lui un simple « intermède » du jeu du pouvoir, le président-marabout réagit vite pour contrôler la situation. Il gagne la bataille de la « référence du parti » et commence à placer ses propres hommes de confiance à la tête des corps d’armées et de sécurité.

Sur le plan politique, après en avoir gagné le leadership, en Décembre, lors du congrès de l’UPR, le nouveau pouvoir se retrouve confronté à la pandémie de la COVID 19 qui a perturbé tous les plans et programmes de la planète. Une crise sanitaire doublée d’une crise économique dont les Mauritaniens et le secteur informel continuent de souffrir encore. La gestion du Fonds spécial de solidarité accentue les mécontentements des citoyens qui attendaient un véritable changement, dans leur portefeuille et dans leur marmite.

Au plan de la gouvernance, les gens restent sur leur faim :la première année de règne n’a pas produit grand-chose. Non seulement le Président a maintenu à des postes stratégiques les plus décriés hommes des gouvernements de son prédécesseur mais il continue de recycler d’autres « momies », pour ne pas dire « zombies » qui cautionnèrent tant d’erreurs d’Ould Abel Aziz, alors que les jeunes cadres qui s’étaient impliqués dans sa campagne, souhaitant participer au changement promis, rongent toujours leurs freins. Pour beaucoup, « Aziz est parti mais son système demeure ». Ils attendaient portant à voir ceux qui s’étaient mêlés à des scandales financiers payer de leur témérité mais la Commission d’enquête parlementaire (CEP) ne s’est intéressée qu’à leur patron Ould Abdel Aziz, suspecté d’avoir pillé les ressources et patrimoine du pays. Dieu sait pourtant qu’il n’est pas seul à porter le chapeau. Une véritable ribambelle de ministres, secrétaires généraux et directeurs ont tous mis la main à la pâte.

 

 

Ce fut juste après la bataille autour du contrôle de l’UPR que l’Assemblée nationale accéda à la requête de l’opposition demandant la fondation de ladite CEP sur la gestion du prédécesseur de Ghazwani. Pour beaucoup d’observateurs, la rupture était désormais consommée entre les deux amis de quarante ans. D’autres demeuraient sceptiques, soupçonnant un cirque entretenu de concert par les deux hommes. Quoiqu’il en soit, la commission d’enquête dirigée par le président du groupe parlementaire de l’UPR aura constitué un pas important vers l’instauration de la bonne gouvernance et la démarche est appréciée par l’opinion nationale et internationale.

Mais les recommandations de la CEP seront-elles prises en compte et la justice autorisée à agir ? Tel paraît la nouvelle manche entre l’ancien et le nouveau pouvoir qui devra se battre ici à prouver son respect de l’indépendance du Législatif et du Judiciaire par rapport à l’Exécutif. Un gros challenge pour le marabout-président qui donne l’impression d’avancer trop lentement, pour ne pas dire tâtonner. La suite à donner aux recommandations de la CEP doit certainement agiter le sommeil au Palais de la République. « Comment sortir de ce guêpier sans accrocs ? » doit probablement tourmenter un Ghazwani parfaitement conscient des capacités réelles ou supposées de nuisance de son ami et désormais adversaire. Réputé téméraire, celui-ci ne ratera aucune occasion de déstabiliser celui-là. D’ailleurs, il a d’ailleurs déjà saisi celle de sa convocation par la CEP – une invitation hardiment déclinée – pour se remettre en scène et défier le pouvoir. « Je n’ai rien à me reprocher », réitère-t-il,« et ne crains aucune enquête ». Son refus ne manque en tout cas pas de faire jaser toute la République, mettant la CEP et Ghazwani en mauvaise posture.

En reportant sine die, il y a peu, la date des débats consacrés à la réactivation de la Haute Cour de Justice (HCJ) censée juger les présidents de la République et les ministres, la commission des lois de l’Assemblée nationale mettait dans l’embarras la CEP et le gouvernement accusés tous deux de vouloir enterrer l’affaire. Le gouvernement et l’Assemblée nationale se sont hâtés de mettre fin à ce qui ressemblait à un quiproquo, tandis qu’Ould Abdel Aziz ne se privait pas, lui, de se réjouir de ce faux-pas. Et – coïncidence fortuite ? – voici qu’éclate un grave et inimaginable scandale financier à la BCM ! Une autre épreuve pour le pouvoir qui doit éclairer les Mauritaniens et rassurer ses partenaires techniques et financiers. On ne peut pas prétendre faire la lumière sur les dossiers sulfureux de la « décennie Ould Abdel Aziz » et continuer à fermer les yeux sur des actes aussi répréhensibles. Bref, on ôte des pierres, d’autres apparaissent…

Dalay Lam

Le calame

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