Notre ennemi commun : la mauvaise gouvernance /Par Isselmou Ould Mohamed, Statisticien-économiste

On s’interroge souvent sur le paradoxe d’un pays de moins de 4,5millions d’habitants aux ressources naturelles considérables mais où la persistance de la pauvreté (incidence de 31% en 2014 selon les services officiels) et le faible niveau de développement (IDH de 0, 527 en 2018 selon le PNUD) sont connus. Il y a bien longtemps que les économistes et sociologues ont identifié les interactions réciproques entre les facteurs culturels et économiques mais qu’à cela ne tienne. La culture politique et institutionnelle d’un pays est la résultante du système culturel, de valeurs et de modes de vie qui ont prévalu depuis la nuit des temps.

On ne peut donc reconstituer/réformer l’Etat-si tant est qu’on en ait la volonté-sans faire référence à la dimension culturelle et historique des transformations des modes d’organisation des institutions et de la vie en société. Toujours est-il que toute approche de réforme devra tenir compte des constats et faits qui ont jusqu’ici résisté aux initiatives sincères ou non, de tous les gouvernants et sur lesquelles il n’est pas nécessaire de revenir.

1. Facteurs culturels

a) Une culture administrative influencée par la tradition nomade

Au cours des premières années de l’indépendance, cette culture était moins prégnante pour diverses raisons mais avec la sédentarisation accélérée et anarchique (de 36,4% en 1977 à moins de 2% en 2013), les choses ont brutalement changé. Pour la majorité sociologique, la mentalité et le mode de fonctionnement renvoient consciemment ou non à une quête incessante des « origines », à la référence au passé, à l’appartenance tribale, à la mobilité, au changement des modalités de fonctionnement et de renouvellement. Il en résulte une prédisposition culturelle aux frondes sociales et à la remise en cause de l’ordre établi (1) avec pour corollaire, l’instabilité politique et institutionnelle.

Pourtant, le recul du nomadisme « physique » n’a pas influencé le nomadisme « mental » avec son aversion pour la rigidité des principes et les pratiques administratives sans négociation ni marchandage (2). Les sociologues reconnaissent toutefois que ce déterminant psychosocial n’a pas que des aspects perturbateurs et qu’il est possible qu’il soit un facteur utile en matière de contrôle social du pouvoir formel dans le cadre d’une gouvernance participative.

b) Une culture de marchand

Le mode de vie des mauritaniens est favorable à l’importation et à la distribution de produits importés.

Il en résulte que le commerce n’est pas orienté vers les productions nationales en l’absence de régulation des importations de produits de substitution. Le dialogue avec les importateurs concernant l’accès au marché des produits nationaux sans remise en cause des principes du commerce international (OMC) manque de dynamisme. Pourtant, les pays industrialisés ou émergents ne se privent pas de réguler leurs marchés intérieurs quand il le faut. On espère toutefois que la mise en œuvre de la ZLECAf (3) apporte du nouveau dans le cadre d’une approche de chaîne de valeurs (filières) et de perspectives d’une gouvernance économique consensuelle.

2. Facteurs politiques, institutionnels et sécuritaires

La stabilité politico-institutionnelle et le contexte sécuritaire de tout pays ont des répercussions sur le fonctionnement de l’administration, le niveau de vie des populations et les activités économiques à travers la mobilité des personnes, des biens et des capitaux. La stabilité joue aussi un rôle dans l’attractivité du pays. Elle détermine le mode de fonctionnement de l’appareil d’Etat, de création, de mobilité, de fusions ou dislocations des structures publiques, leurs dénominations et les critères de choix des responsables. Il s’agit donc d’un facteur déterminant de la qualité de la gouvernance publique et son système de prise de décision.

La gouvernance de 1960 à 1978 est unanimement reconnue comme étant raisonnable dans son contexte mais les différentes péripéties qui ont jalonné l’histoire politique et institutionnelle, entre 1978 et 2019 ont engendré des conséquences perverses pour la monnaie (4), les finances publiques et les mentalités, et ce en dépit d’un meilleur accès à l’endettement public et à une amélioration nette des termes de l’échange (5). Le document du CSLP 2006-2010 a noté et à juste titre :

o La centralisation du système de gestion et de décision au niveau des hautes sphères de l’Etat ;

o La fragilité des institutions du fait du monolithisme politique et des traditions autocratiques et ses corollaires (absence d’indépendance de la justice et du Parlement) et la prévalence de l’arbitrage dans les décisions) ;

o La concentration des richesses entre quelques acteurs qui ont tissé un réseau d’affairisme autour de la manne de l’Etat ;

o L’inefficacité ou même l’inexistence des contrôles en amont et en aval : la Cour des comptes manque d’indépendance, de ressources et de compétences et les enquêtes systématiques de traçabilité de la dépense publique (6) font défaut (insuffisances de l’IGE).

3. Résultats : de faibles performances dans un pays structuré autour de réseaux

On a assisté à une administration caractérisée par un système de fonctionnement qui repose sur le parrainage. A telle enseigne que la plupart des cadres font plus confiance au parrainage à travers un mentor politique, tribal ou économique pour leur promotion. Ce système de parrainage a gravement nui à l’efficacité, l’efficience et à l’équité tout en fragilisant les principes et procédures (7) au point de limiter considérablement la réussite sociale fondée sur le mérite et le respect de l’intérêt général.

L’hommage du vice à la vertu a atteint un point tel que le zèle dans le travail est ridiculisé ou considéré comme le reflet d’une certaine faiblesse ou d’un manque de « personnalité » … Ainsi va la promotion des déviants, des paresseux, des incompétents au mépris des plans de carrière qu’il est nécessaire de créer.

Le réseautage trouve malheureusement son fondement dans des considérations raciales, tribales et politiciennes. Il explique pour une large part le cloisonnement entre les secteurs et les structures publiques entre elles ainsi que le manque de communication/franche collaboration entre les employés au sein d’une même structure. Il en résulte une administration publique fragmentaire, incompatible avec le respect de l’autorité de l’Etat, la cohérence des structures administratives et la coordination des interventions publiques. Plus récemment, et contrairement aux normes et traditions, elle est devenue plus verbale qu’écrite.

C’est ce système qui est notre ennemi commun parce qu’il est forcément producteur de pratiques clientélistes qui favorisent la corruption, le laxisme, l’impunité et la contreperformance. En trois décennies sinon quatre, on a assisté à :

a) Une gestion des secteurs économiques sans référence, sans indicateurs de résultats, sans procédures écrites, sans prévisibilité de ressources humaines et budgétaires, sans répartition des responsabilités ni plan de carrière et sans effort de rationalisation de l’architecture organisationnelle et bien entendu, sans redevabilité (impunité) ;

b) Une dégradation qualitative du système éducatif et une baisse du niveau de conscience civique : toutes les évaluations s’accordent sur la baisse inexorable du niveau des élèves et des enseignants (8) à tous les cycles d’enseignement, dans toutes les langues et en Mathématiques (voir les rapports RESEN et bien d’autres).

c) Une dégradation de la qualité (9) des services de santé, d’accès à l’eau potable et des difficultés d’accès à la Justice ;

d) Une importante proportion de jeunes hors système éducatif et au chômage avec environ 44,2% des jeunes de 14 à 35 ans qui ne sont ni dans le système éducatif ni dans une situation d’emploi selon les données officielle (ONS, ENSI 2017) ;

e) Une facilité de manipulation et de « vassalisation » des institutions républicaines à travers les nominations fantaisistes et l’émergence d’une élite ex nihilo « sur mesure » tantôt sous couvert de rajeunissement « idéologique » insensé (10), soit de promotion de la femme ou encore de discriminations positives qui sont certes tous des motifs louables mais leur motivation réelle est autre…

f) Une déconcertante facilité de captation des ressources par les élites : procédures opaques quand elles existent, marchés de gré à gré sans raison avouable, hypertrophie des institutions inutiles et des organigrammes sans justification, rémunérations indécentes et sans rapport ni avec une quelconque norme ni avec le rendement et ce au détriment des plus utiles parmi nous (médecins et soignants, enseignants entre autres) …

g) Des déficits criants en matière de suivi et évaluation des politiques, des programmes et des projets publics.

h) De mauvais classements dans les indicateurs internationaux de gouvernance, conséquence de ce qui est écrit plus haut. Jugez-en :

o L’indice de développement humain (IDH) 2018 se situe à 0,527 positionnant la Mauritanie au 161ème rang sur 189 pays ;

o L’indice de compétitivité économique 2018 : 133ème sur 139 pays ;

o Le « Doing Bisness » 2019 : 152ème sur 190 économies ;

o L’Indice de corruption 2018 : 144ème sur 180 pays.

4. Pour une bonne gouvernance

La première exigence est de réformer l’administration publique en vue d’en faire un instrument de développement au service de la cohésion nationale et du développement. Contrairement à des idées rependues, il existe dans le pays suffisamment d’administrateurs civils, de juristes, d’économistes de développement, de spécialistes en informatique et d’autres disciplines, capables d’accompagner les réformes institutionnelles, une fois la volonté politique acquise. Les grandes lignes de cette volonté doivent viser à : i) rétablir la crédibilité de l’Etat et des institutions ; ii) assurer une séparation effective et intelligente entre les pouvoirs ; iii) pratiquer plus de transparence dans les processus de prise de décision et de nomination ; iv) organiser un système de contrôle efficace et v) appliquer avec célérité et fermeté les récompenses et sanctions.

L’environnement économique a besoin d’un effort d’assainissement dirigé vers les axes suivants: i) la lutte contre la corruption et les trafics d’influence dans le processus de prise de décision ; ii) la réduction de l’inflation institutionnelle coûteuse, caractérisée par des structures publiques aux missions redondantes ; iii) la lutte contre le chômage, notamment des jeunes et des femmes ; iv) les disparités régionales en matière d’accès aux services sociaux de base ; (v) les inégalités de genre et vi) l’orientation des départements ministériels vers une gestion axée sur les résultats et la satisfaction des besoins des populations.

Conclusion

En quatre décennies, et après les efforts louables du père de la Nation, le Président Mokhtar Ould Daddah Rahimahoullah, la viabilité de l’Etat, la légitimité démocratique et la pérennité des institutions restent à reconstruire et consolider. La paix des cœurs entre les citoyens est à reconquérir à travers les bonnes pratiques à la fois symboliques mais aussi de justice et d’équité. Le rôle de la classe politique et de l’élite est ici déterminant. Elles ont une responsabilité de redevabilité face à elles-mêmes et face aux générations futures. Si elles sont sincères, elles devraient constituer dès aujourd’hui et jusqu’à nouvel ordre, un seul bloc capable de s’imposer et d’imposer un système de gouvernance viable.

Notre ennemi commun, que nous soyons « noirs » ou « blancs » de peau en passant par toutes les nuances du spectre et, quoi que chacun d’entre nous pense de l’autre, est invariablement, la mauvaise gouvernance. Le reste n’est que de la diversion. Tant que celle-ci fonctionne, cela veut dire que la majorité des élites n’est pas encore mûre pour un véritable changement démocratique quand on sait que la démocratie est avant tout un état d’esprit, une culture et non une marchandise.

                                                                                                                   Nouakchott, juillet 2020

 

 

 

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.1 De moins en moins, il est vrai. Le temps, « l’apprivoisement » et la perte des valeurs traditionnelles positives ayant fait leurs œuvres

2. Ceci est encore plus vrai pour les strates dominantes de la société traditionnelle dominante

3.  Zone de libre-échange continentale africaine

4. L’ouguiya a perdu plus de dix fois sa valeur depuis sa création en 1973 et pour l’essentiel depuis 1985 et… depuis 2008

5. Le cours du minerai de fer a bondi de moins de 15 dollars la tonne les années 2000-2004 à plus de 100 aujourd’hui avec de mémorables pics entre 2010 et 2O13

6. Mais aussi de la recette…

7. La plupart des bonnes pratiques d’antan sont d’ailleurs tombées en désuétude

8. En corrélation avec la dégradation de la condition enseignante (faibles rémunérations, absence de formation et insuffisances des inspections) …

9. Il est vrai que la forte croissance démographique et l’éparpillement de la population n’ont pas rendu la tâche facile aux gouvernants

10. On trouve des personnes vertueuses, compétentes et d’autres déviantes, analphabètes ou incompétentes dans tous les âges, dans tous les sexes et dans tous les milieux sociaux d’autant plus que les jeunes d’aujourd’hui sont les vieux de demain et vice versa. Le conflit de génération n’est qu’une « fabrication » et souvent, un alibi aux motivations douteuses.

Le calame

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