Mise en quarantaine de Ramla pour cause de ”la maladie des maudits”

Esclavage: la face cachée de la MauritanieLes fourmillements que Ramla sentait dans ses bras depuis quelques semaines se transformèrent en picotements.

Elle remarqua l’apparition d’une tâche couleur cendre sur un avant-bras, puis une autre sur le deuxième. Avec sa discrétion légendaire, Ramla réussit à cacher les tâches à tout le monde.

Puis elle finit par se confier à sa mère. les tâches s’agrandirent puis devinrent bleuâtres. Ramla fut mise en quarantaine dans la tente paternelle.

Les seules personnes qui pouvaient la voir étaient son père et sa mère. Ramla devint le centre d’interêt des jaseries de toute la hella.

On racontait les histoires les plus folles et les plus fantastiques à son sujet. Certains commérages allaient même jusqu’a affrirmer qu’elle était enceinte.

Mreiba, qui était habitué à rencontrer sa maitresse presque tous les jours était perplexe de cette disparution, mais il savait qu’il ne devait jamais poser des questions sur la vie intime de Ehl Arby.

Les tâches devinrent purilentes, puis la peau commença à se fissurer et à suinter de pus. Arby en fut informé et fit venir un guérisseur traditionnel pour consulter sa fille. A la vue des avant-bras de Ramla, le guérisseur prit Arby de côté et l’informa que sa fille avait ”la maladie des maudits”.

L’information se répandit dans la hella et ses environs comme une traînée de poudre. Le guérisseur affirma que la maladie de Ramla est une malédiction divine très contagieuse et que personne ne pouvait la soigner.

Arby promit une récompense généreuse pour toute celle ou celui qui accepterait de servir sa fille. Personne n’accepta de s’approcher de “la maudite”. Ramla fut mise en confinement à Legleib Lasfar, à l’extrémité est de Zarga, là où la batha de Chinguitti prend sa source.

Chaque jour la nourriture était déposée devant la tente et Ramla devait attendre la nuit pour la récupérer. Arby promit de donner tous ses biens et la main de sa fille à quiconque réussirait à la soigner. Les prétendants à la main de la belle Ramla disparurent comme par enchantement.

Lorsqu’il apprit la nouvelle, Mreiba était le Chedhadh de la caravane sponsorisée par Arby en bivouac au puits de Nghaichett, la septième étape des trente qui la mèneront à Nioro.

Il se présenta au Ghadim et lui annonça son intention de retourner à la hella pour une affaire urgente. Mreiba prit sa dhabia de provisions, une petite outre qu’il remplit d’eau au puits et s’en fut. Il prit un raccourci qui le mena par El Ain savra, Tarev Ncher et Galb Errawi.

Il mit deux jours pour parcourir la distance courant de jour et de nuit. Lorsqu’il arriva Mreiba se présenta à Arby et lui dit qu’il était revenu pour servir Ramla. Il démonta sa tente, l’installa à côté de celle de Ramla, amena son petit troupeau à proximité et demanda à Arby la mise en place de provisions pour une longue durée. il prépara le premier repas et se présenta devant la tente de Ramla.
- Petite maitresse, puis-je entrer?
En entendant la voix familière Ramla fut submergée d’un bonheur indiscible. Elle n’avait pas entendu une voix humaine depuis trois semaines.
- Mreiba, que fais-tu ici?
- Je t’apporte ton repas.
- Pose- le et va-t-en.
- Il faut que je puisse te voir petite maitresse
- Non, je ne veux pas te voir, je risque de te contaminer
- Ne t’en fais pas pour moi petite maîtresse, je sais me garder de la contamination.
Ramla finit par l’autoriser à entrer. L’odeur pestilentielle de l’intérieur envahit les narines de Mreiba. Ramla était assise lui tournant le dos. Elle ne voulait pas que quelqu’un puisse la voir dans la situation où elle était.
- Petite maitresse, puis-je voir ce dont tu souffres.
- Non, je ne veux pas que quelqu’un me voie et je ne veux pas voir quelqu’un
- Je ne suis pas quelqu’un, petite maitresse dit Mreiba de sa voix la plus suave, je suis ton esclave.
- Non Mreiba,
- Je veux juste voir si je peux t’être d’une quelconque aide.
- Je ne veux pas que tu me vois dit-elle en sanglotant.
Apres une longue palabre, Ramla finit par se retourner lentement vers lui. Elle retira doucement le pan de son voile pour découvrir ses mains et ses avant-bras décharnés et dégoulinant de pus.
- L’as-tu sur le visage ou quelque part ailleurs?
- Non!
- Tant mieux, à partir de maintenant, tu ne mangeras plus par toi-même, je te ferais manger moi-même.
- Non je mangerais que par moi-meme
- Non, petite maitresse, tu risques de continuer à contaminer ton corps, avec tes mains. Crois-moi, petite maîtresse, il vaut mieux me laisser te nourrir moi-même.
Mreiba finit par la convaicre. Elle souleva le voile juste assez pour sortir son mention et sa bouche. Mreiba ne leva jamais son regard. Il formait de petites boulettes qu’il poussait au bout de ses doigts, lui laissant elle le soin de se pencher pour les prendre dans sa bouche.

Mreiba finit de la nourrir et sortit rabattant l’entrée de la tente derrière lui. Lorsqu’il se retrouva seul, il pleura à chaudes larmes. Il se rendit au petit bois en contrepente de la montagne et ramassa beaucoup de plantes chaumoolgra et d’autres plantes.

Mreiba avait entendu parler de cette maladie dans les hauts plateaux d’Amboma, un courroux des esprits de la savane qui frappait ceux qui les mettaient en colère. Les sorciers utilisaient des plantes pour le soigner. Mreiba pressa les plantes de chaulmoogra, en tira près d’un litre d’huile et pila les autres plantes ensemble.

Le lendemain, il égorgea un mouton, braisa le foie, le coeur et les reins et amena avec lui le péritoine. Il fit manger Ramla et lui dit:
- je ne promets rien et je ne veux pas te donner un faux espoir, mais j’ai juste entendu dire que ce traitement avait parfois eu des résultats probants.
- Ce n’est pas nécessaire, dit Ramla, on ne peut rien contre une malédiction.
- Je ne crois pas que ce soit une malédiction dit-il, c’est juste une maladie.
- Et comment les malades étaient soignés sur les hauts plateaux d’Amboma? demanda Ramla.
- Ils ne les soignaient pas, ils les brûlaient vifs!
Ramla sursauta.
- Tu veux me brûler vive, Mreiba?
Mreiba éclata de rire.
- Mais non, petite maiteresse!
A son tour, Ramla éclata de rire, le premier rire depuis des mois. Puis elle redevint sérieuse.
Mreiba amena deux seaux l’un vide et l’autre plein d’eau, un morceau de savon et un voile de percale fin découpé en bandelettes. Il lava les deux avant-bras et les mains au savon puis les sécha, les enduit de l’huile de chaulmoogra, les recouvrit de plantes et les pansa avec du péritoine braisé, qui une fois refroidi constituera un pansement solide.

Mohamed Lemine Ould Taleb Jeddou
Zram ou la Saga des Mreiba

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