En souvenir du massacre de Zouerate du 29 mai 1968 :Contexte, conséquences et acquis/Par Ladji Traoré, secrétaire général et député APP

Suite à la déclaration de la Confédération Générale de Travailleurs de Mauritanie  du 29 Mai dernier et du rappel de souvenir de mon ami Me Mohameden Ould Ichidou, je veux par cette brève note ajouter mes souvenirs personnels sur l’importance historique de cet évènement

L’année 1968 a vu, en effet, l’éclosion un peu partout de nombreux mouvements sociaux et politiques : en France, notamment, en Afrique et d’autres régions  du monde, les ouvriers de la société Mines de Fer de Mauritanie, (MIFERMA) ont voulu aussi porter à  bout de bras leurs revendications économiques sociales et dénoncer la ségrégation révoltante dont ils étaient victimes.

La ville de Zouerate comprenait, en effet, d’un coté  de villas fastueuses réservées aux cadres européens séparées par une clôture d’un autre quartier, véritable bidonville (towship) où les ouvriers mauritaniens et d’autres vivaient dans des baraques en zinc plus  souvent même dans des conteneurs aménagés en hébergements. Pour les ouvriers à Nouadhibou, leur quartier était qualifié de ‘’ cité sauvage ‘’

C’est dans cette atmosphère d’exploitation, de ségrégation humiliante et à un moment où le mouvement syndical et la jeunesse à travers le monde ont engagé des luttes largement médiatisées que les ouvriers de Zouerate ont voulu aussi exprimer leurs légitimes revendications à travers des manifestations massives mais pacifiques et des grèves sauvages  dirigées par nos amis feus Mohamed Mahmoud ould Oumar ou Yenja ould Ahmed Challa noyautées par feu Sidi Mohamed Ould Soumeida

La société de fer, usant de sa grande influence,  refuse une quelconque revendication et fait pression sur les autorités pour disperser ces manifestations pacifiques par une unité de l’armée nationale usant d’armes à balles réelles de fusils de guerre faisant  six victimes et des blessés graves.

La nouvelle se répand

La nouvelle a vite fait le tour du pays. C’est ainsi qu’un matin, me rendant à pied à mon service, j’ai été interpellé par deux jeunes filles que je n’ai jamais  connues  auparavant qui venaient de l’Ambassade de  la Chine Populaire avec des copies du journal Pékin Information, Marième mint El Haj et feue Salka mint Sneid, qui m’ont demandé si j’étais au courant du drame survenu à Zouerate.

C’est ainsi qu’à l’initiative de militants politiques nationalistes arabes et des syndicalistes  negro -mauritaniens marxistes a été organisée une marche de protestation et qui fut l’occasion de joindre leurs forces pour créer un mouvement coordonné qui devait donner naissance au Mouvement National Démocratique avec structures politiques, syndicales et de jeunes dont l’avant-garde était sans conteste les élèves des lycées et collèges renvoyés qui avaient déjà des structures clandestines  à travers le pays et dans le mouvement estudiantin à l’étranger.

Le massacre des ouvriers de Zouerate, dont le douloureux anniversaire  est célébré  depuis lors chaque année, est devenu sans conteste l’épicentre des  activités politiques et syndicales des patriotes mauritaniens.

Durant sept années, le mouvement a ainsi mené dans la clandestinité des luttes acharnées, subi des formes de répressions inimaginables : des cadre relevés de leurs  fonctions, emprisonnés, torturés et confinés dans les localités les plus inaccessibles des régions du pays : l’Adrar, le Hodh Charghi, le Guidmakha …

Pour des manifestations  les plus pacifiques, les militants et militantes subissaient les tortures les plus abjectes enfermés dans des prisons spéciales et accusés de crimes.

Les dirigeants  cependant ont continué d’occuper l’avant-garde par des revendications politiques, économiques et culturelles très courageuses pour l’époque :

- Révision des accords de nature  néocoloniale avec la France

-Nationalisation des sociétés etrangères dont MIFERMA

-Création d’une monnaie nationale

Autant de  revendications qui ont été par la suite satisfaites  faisant de la République Islamique de Mauritanie un pays souverain et jouissant d’une grande considération  au sein des pays africains et arabes.

Au cours de ces années, les ouvriers notamment ceux de la MIFERMA ont repris leur mouvement envisageant une grève générale aussi bien à Zouerate qu’à Nouadhibou du 1er au 7 septembre 1971. J’ai été  alors délégué en ma qualité de Secrétaire Général  de UTM d’aller diriger cette action. Ce fut un vrai moment  exceptionnel  dans ma vie  de dirigeant  d’aller  superviser ce mouvement sur le terrain  dans une totale clandestinité.

 

Grève réussie

J’ai eu comme hôte à Atar feu Diop  Mourtodo  alors   cadre douanier en Adrar  et comme guide El Ghassem  ould  Bellali, actuel député-maire de Nouadhibou, à l’époque  élève renvoyé vivant au domicile de mon ami Dafa Bakary, ingénieur de BTP  ‘’muté’’ à Atar que je devais tout faire pour éviter de rencontrer, selon les directives.  D’Atar à Zouerate, en vivant dans la totalité clandestinité, nous passons par Ksar Torchane, Choum  ayant comme assistants et informateurs des élèves renvoyés qui encadraient cette grève totale dans tous les services de la société à l’exception de celui de la santé. La grève durera sept jours et sept nuits, ce qui a obligé le gouvernement a créer un Comité interministériel qui siégera une semaine pour suivre cette action qui aboutit à des résultats intéressants après  de dures négociations qui ont obligé le gouvernement à envoyer sur place feus Fall Malick  alors Secrétaire Général de UTM et Sy, directeur du Travail. Ces négociations ont abouti à :

-D’importantes argumentations de salaires

-Au reclassement de beaucoup d’ouvriers et d’employés

- L’embauche définitive de six cents (600) travailleurs occasionnels

Cette activité a eu des effets sérieux entrainant  notamment une prise de conscience profonde au sein des travailleurs et des dirigeants syndicalistes de différents secteurs sur la nécessité de leur solidarité et du changement de la direction de la centrale syndicale qui était fortement  inféodée au régime et à son parti politique unique, le Parti du Peuple Mauritanien (PPM). C’est ainsi qu’à l’occasion de la tenue du congrès de l’UTM (l’Union des Travailleurs de Mauritanie) dans les locaux actuels de l’Assemblée Nationale en Novembre 1969, la majorité des délégués avaient vivement critiqué et mis en minorité  le Bureau  Exécutif de la Centrale pour sa complicité dans les  massacres de Zouerate et son inféodation au système néocolonial.  Ils ont décidé de créer une nouvelle direction dite Union des Travailleurs de Mauritanie rénovée UTM(r)  avec comme Président Tourad ould Brahim, responsable du syndicat professionnel de l’ASECNA et comme Secrétaire Général,  Ladji Traoré délégué de la section de Nouakchott  de l’Administration Générale.

Dans le même cadre d’idées, il a été décidé de réviser les textes de la Convention Collective, élaborer des conventions sectorielles, le texte régissant le statut des auxiliaires, le texte  de base de règlement des conflits collectifs, la composition   des tribunaux du travail et le code du travail, autant d’objectifs réalisés étape par étape.

Ainsi, malgré la volonté du régime  de poursuivre sa politique de parti unique, intégrant le mouvement syndical et celui de la jeunesse et après des années de grève dans tous les secteurs suivies de licenciements, d’expulsions de leurs logements et même d’emprisonnements de dirigeants, le régime a été contraint à de  multiples et profondes réformes ébranlant le régime néocolonial ; il a dû réorganiser même l’UTM avec feu Cheikh Melainine Robert comme  Président et Sow Moussa Demba alias Tchombé qui ont pris la relève de Fall Malick et tenté de réorganiser le mouvement syndical pour récréer une centrale unique mais indépendante.

Le Calame

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