Guerre du Sahara: La bataille de Zouerate

Après toute une nuit de vigilance où aucun évènement majeur n’était survenu pour troubler la quiétude des unités, rien ne présageait les féroces affrontements qui allaient se dérouler ce vendredi 19 Août 1977 à la porte nord de la ville minière, support de  l’économie nationale. Les unités de Zouerate, réparties dans leurs zones de responsabilité respectives, venaient de finir le rassemblement du matin et se préparaient à vaquer à leurs activités routinières.

A l’avant des unités, un élément guet alerte était en place pour déceler au plus loin toute menace éventuelle en vue de permettre aux troupes amies d’avoir le temps nécessaire de réagir à toute attaque. Le guetteur en faction, rompu aux techniques d’observation, avait découpé le terrain en bandes parallèles en profondeur avec des points de repères caractéristiques et balayait attentivement, sans interruption, son secteur d’observation du plus loin au plus près en s’attardant de temps à autre sur certains points qu’il jugeait dangereux. Ayant mécaniquement photographié le terrain dans sa mémoire, il eut subitement l’impression d’avoir décelé une anomalie dans son champ de vision. Le reflexe sécuritaire développé pendant la formation de base prit le dessus. Tous les sens du guetteur étaient maintenant en alerte.  Il fixa son regard sur un point de repère pendant une dizaine de secondes. Il n’y avait plus le moindre doute: un point noir se déplaçait par intermittence à côté du point de repère. Pendant une quinzaine de secondes, il continua à fixer le point suspect. Totalement sur le qui-vive, il balaya du regard de nouveau, mais très lentement cette fois-ci, la bande dans laquelle se trouvait le point noir. Il décela un deuxième point, puis un troisième avant de remarquer que le secteur de surveillance était tout-à-coup animé par des dizaines de points noirs mobiles. Il fit signe au chef de poste se trouvant derrière lui, mais à proximité pour le rejoindre. Au moment où le chef de poste le rejoignait, les points noirs avaient évolué pour se révéler être des véhicules en mouvement dans la direction des unités. Le chef de poste s’empare aussitôt du combiné de l’ANCPRC77, une nouvelle génération de postes radio portatifs dont les unités ont été dotées récemment, appela son commandant d’unité et lui rendit compte de la situation. Le compte-rendu passe par toute la chaine de commandement jusqu’au niveau de l’Etat-major national en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Le commandant de région actionna aussitôt son dispositif de défense et donna l’ordre de mise en œuvre du plan d’action conçu à cet effet. Puis ce fut le branlebas de combat.

 

Ennemi en surnombre

 

Les véhicules, en ordre de bataille filaient à toute allure en direction de la ville, en passant à l’est de Zemla. Dix véhicules constituant la pointe de l’avant-garde de l’élément-choc ennemi dévalaient, en garde, à grande vitesse le glacis en direction de la digue de protection.

Dégarnie par l’absence de ses unités opérationnelles en mission d’escorte de convoi de ravitaillement sur Bir Moghrein, le dispositif de la 2ème  Région Militaire était réduit à sa plus simple expression. Le 1EB (Escadron Blindé) et le 3EB étaient déployés à l’ouest de l’aéroport. Le 24 EDC (Escadron de Découverte et de Combat) à F’derick et la 1 CCP (Compagnie des Commandos Parachutistes) à Dounkara, 15 kms au nord de F’derick.

L’ennemi de la valeur d’une katiba (généralement une quatre vingtaine de véhicules de combat), s’était réparti en trois éléments. Le premier élément s’était installé en couverture face à l’ouest et au sud-ouest de Zemla pour empêcher toute intervention en provenance de F’derick. Le deuxième élément, engagé en attaque, fonçait sur la ville en passant à l’est de Zemla. Le troisième élément, vraisemblablement le commandement avec un élément de recueil, s’était installé sur les hauteurs de Zemla pour diriger la manœuvre et assurer les arrières de ses éléments en cas d’esquive.

L’élan de l’attaque ennemie buta sur la résistance des unités statiques grâce au tir de barrage effectué par la 2ème BA (Batterie d’Artillerie) et la SML (Section des Mortiers Lourds). La 1 CCP reçut l’ordre de mener une contre-attaque sur les arrières de l’ennemi. Le 1EB et le 3EB, avec l’élément de commandement dans leur sillage, foncèrent en direction de la porte d’Imijik pour intercepter l’ennemi en vue, au mieux de le détruire, au minimum de lui interdire l’accès du passage obligé, point clé déterminant dans la suite du déroulement des opérations. Dominées en nombre, les unités de la 2RM (Région Militaire) engagées arrivèrent cependant à briser l’action ennemie, en l’obligeant à chercher à s’accrocher au terrain, le contraignant à une dispersion des efforts qui va rompre la cohésion de son action et, ce faisant, leur permettre de reprendre l’ascendant, en lui  imposant leur propre rythme de combat. Toutefois, la supériorité en nombre de l’ennemi lui permit de continuer à exercer une forte pression sur les unités au contact, tout en cherchant à s’emparer du passage obligé pour y installer la tête de pont indispensable à la poursuite de sa manœuvre.

 

Choc frontal

Au niveau du passage obligé, ce fut le choc frontal entre les deux unités blindées, renforcées par l’élément de commandement, et l’avant-garde de l’élément d’attaque ennemi. Les combats, d’une rare violence, faisaient rage. Les combattants en étaient presque à en venir au combat corps-à-corps. L’accrochage allait durer plus de quatre heures de temps. Dès 11 heures, l’incandescent soleil du Tiris Zemmour rendit les positions intenables. Les corps des hommes postés dans les emplacements de combat sont cautérisés par la chaleur ardente des cailloux. Les canons des mitrailleuses 50 et des mitrailleuses 30 rougis par leurs effarantes cadences de tir empêchaient parfois les chargeurs des armes d’ouvrir les couvercles pour les alimenter. Les mains des chargeurs et pourvoyeurs de la 2ème BA et de la SML étaient sanguinolentes. À l’intérieur des AMLs, la chaleur devenait suffocante. Les gorges étaient sèches sous les effets conjugués de la chaleur et des efforts fournis. Le commandant de région, le Lt-colonel Ahmed Ould Bouceif en personne, dans le souci d’élever le moral de ses hommes, était là où il ne devait pas être, sur la ligne de contact avec les blindés dont il prendra personnellement le commandement lorsque les deux commandants des unités blindées, sortis de leurs AMLs (Automitrailleuses Légères) pour se concerter, seront malencontreusement fauchés par l’explosion d’un obus tombé à leur proximité.

La présence massive des habitants de Zouerate, perchés sur les toits des maisons, assistant aux combats sans inquiétude, galvanisait les combattants. La contre-attaque menée par la 1 CCP sur les arrières de l’ennemi desserra l’étau et créa une brèche fatale dans le dispositif ennemi qui continua de persévérer en cherchant à conserver sa cohésion, mais qui finit par se désorganiser sur la ligne de contact et, ce faisant, permit ainsi aux unités de Zouérate de profiter de ce moment de flottement de l’ennemi pour reprendre l’initiative du combat en menant une contre-attaque sur le flanc de l’élément d’attaque qui finit par décrocher, en laissant de lourdes pertes sur le terrain. Dès que son élément d’attaque a été désorganisé, l’ennemi perd pied sur Zemla et s’esquive en direction du Nord.

Au cours de cette bataille, le Lt-colonel Ahmed Ould Bouceif, commandant la 2RM et son adjoint, le Capitaine Cheikh Sid ’Ahmed Ould Babamine avaient mis en exergue leurs valeurs de chefs, d’officiers de conception et d’entraineurs d’hommes. Cette bataille a  révélé au grand jour des baroudeurs comme Breika Ould Mbareck et Attih. Mais au cours de cette bataille, l’armée mauritanienne a perdu deux officiers d’une grande valeur qui, malgré leur jeune âge auront marqué l’armée par leur courage, leur spontanéité et leur patriotisme: le lieutenant Sarr, commandant le 1 EB et le sous-lieutenant Tajou, commandant le 3 EB.

 

Mohamed Lemine Ould Taleb Jeddou

Extrait de “ La Guerre sans Histoire”

Le Calame

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