Guerre du Sahara : L’attaque de Chinguetti / Par le colonel (E/R) Mohamed Lemine Ould Taleb Jeddou

Répartis en trois échelons avec des intervalles de 2 à 3 kms, la colonne de près de 80 véhicules roule sans relâche depuis 20heures la veille pour franchir les 300 kms qui la séparaient de Chinguetti, en traversant le Ouarane par une pénétrante nord-est- sud-ouest que seuls les initiés de la zone peuvent connaitre. Chaque véhicule roule sur la trace de celui qui le précède, d’une part pour ne pas trahir leur nombre en cas de détection de leur passage, pour éviter de tomber dans les trous de sables mouvants qui pullulaient dans la zone, d’autre part. Le guide, un bédouin qui avait grandi dans la zone, assis entre le chef de bord et le chauffeur du véhicule de tête, pouvait les guider les yeux fermés dans les dédales de cet océan de dunes vives, balayé par des tempêtes de sable dans cette période de l’année, qui les engloutissait chaque heure davantage. Depuis leur départ de leur zone de déploiement, deux jours plus tôt, jusqu’à maintenant, pas un avion n’a survolé la zone, un signe réconfortant quant à la discrétion de leur approche. De temps à autre, un camion s’enfonce à la jonction des versants de dunes. La colonne s’arrête juste le temps de le sortir, puis continue son mouvement en direction de son objectif. Aucune halte n’est prévue pour les repas ou le repos. Tout se fait à bord des véhicules. La colonne qui ne se déplace que de nuit s’arrête à 06 heures du matin pour passer la journée. Les filets de camouflage sont déployés pour casser les formes des véhicules et éviter toute détection aérienne.

 

Deux baroudeurs au front

Le 09 Octobre 1977, Le lieutenant Mohamed Ould Taher, l’un des pilotes émérites du Groupement Aérien de la République Islamique de Mauritanie (GARIM, l’ancêtre de l’Etat-major de l’armée de l’Air) à bord d’un Defender en reconnaissance du quadrilatère Mayaateg – Guelb – Heirour – Chinguitti, suite à un compte-rendu du secteur de Ouadane faisant état de bruits de moteurs entendus la veille vers 19h30 au nord-ouest de Mayaateg, survole la colonne à l’orée nord de Tenewchert et confirme à la troisième région militaire la présence de la colonne ennemie.

Une force de la première Région Militaire,sous les ordres du Colonel Viyah Ould Mayouf, est envoyée en renfort à la Troisième Région. La deuxième Région Militaire envoie le 13ème Escadron de Découverte et de Combat (EDC) sous les ordres du lieutenant Mohamed Lemine Ould Ndiayane et le 14ème EDC sous les ordres de lieutenant Ely Ould Mohamed Vall, deux baroudeurs de la guerre du Sahara.

Lesous-groupement 30, composé du 61ème EDC avec 7 véhicules, d’un escadron de la Garde nationale avec 12 véhicules et du peloton de commandement avec 4 véhicules, sous les ordres du lieutenant Mohamed Vall Ould Lemrabott, en alerte depuis la veille se regroupe à Bouir Amouchterki pour se réarticuler en vue de l’engagement. Le sous-groupement 30 passe l’Amogjar à 22 h 00 et continue son déplacement vers Chinguitti en prenant comme main courante la Montagne Zarga, un itinéraire caillouteux sur son premier tiers et sablonneux sur 40 kms, qui explique grandement la lenteur de la progression à cause des crevaisons et des ensablements des véhicules tirés du sable à bras d’hommes. A 02h00 du matin, le sous-groupement arrive à Chinguitti.

Déjà sur place, l’unité statique sous les ordres du sous-lieutenant Mohamed Mahfoudh dit Def, qui suivait l’évolution du déplacement de l’ennemi avec l’avion, continue sa préparation avec l’organisation du terrain par le renforcement de la protection de ses emplacements, la mise en place d’obstacles sur les différentes pénétrantes de la ville et les repérages de tirs pour les mortiers de 81 m/m.

 

Combat engagé

L’unité statique est répartie en quatre positions, à Bougal, à Timazdatten face au nord et à l’est, au Nord du quartier de Sanga face à l’oued Tiniare et sur les cordons dunaires surplombant la piste d’atterrissage face à l’ouest et au nord-ouest. Le sous-groupement 30 a été reparti en trois éléments d’intervention au profit de Bougal, Timazdatten et les cordons dunaires ouest. Dès 04h00, les emplacements de combats commencent à vibrer sous l’effet des vrombissements de la colonne ennemie. Les liaisons étaient excellentes entre les différents éléments et les hommes étaient moralement préparés à l’engagement au combat.

L’ennemi, une katiba de 85 véhicules articulée en trois échelons, le premier en attaque sur Chinguitti, le deuxième échelon, à Tenewchert, et un troisième échelon au-delà de Mayaateg en recueil.

La ville de Chinguitti, construite sur une élévation à califourchon entre les deux oueds de Tiniare et la bat’ha principale, est encerclée par des massifs dunaires infranchissables avec pour seul mouvement de terrain qui affleure le mont Guitti au sud-est. Les uniques possibilités d’accès à la ville sont à l’ouest la bat’ha et la route Atar-Chinguetti, au Nord l’oued de Tiniare et à l’est la bat’ha principale.

A 07h30, un chamelier vient informer de la présence de la colonne longeant le massif dunaire au nord de Ntkemkemt en direction de l’ouest. Les positions sentaient sans les voir les préparatifs de l’ennemi pour lancer son attaque.

Alors que les unités de la 1ère Région Militaire, sous le commandement du Colonel Viah Ould Mayouf, prenaient position à 08:30 à 12 km à l’est d’Atar, où elles seront rejointes par le commandant de la 3 Région Militaire, le Lieutenant-Colonel Moustapha Ould Mohamed Saleck, l’ennemi lance son attaque sur Chinguitti par l’ouest en prenant appui sur la piste d’atterrissage avec une dizaine de véhicules. Lorsqu’il arrive à la portée de combat de leurs armes, les unités statiques réagissent par la mise en œuvre de leurs armes individuelles et collectives à tir tendu. Pris de court pendant un moment, l’ennemi eut un moment de flottement avantd’opter pour continuer son assaut. Ce n’est que lorsque les tirs repérés des mortiers 81 sont déclenchés et avec les pertes subies que l’ennemi, se rendant compte de l’impossibilité de l’aboutissement de son action, se replie et cherche refuge derrière les cordons dunaires nord-ouest. Après l’échec de son premier assaut, l’ennemi soumet la ville aux tirs de son artillerie composée essentiellement de Mortiers 120m/m, de canons de 75 m/m et de B 10 et tente une infiltration de part et d’autre de Tindewali, mode d’action déjà envisagé par le commandant des opérations, le commandant du sous-groupement 61, le lieutenant Mohamed Vall Ould Lemrabott. La riposte est immédiate de l’ennemi est repoussé. Le verrouillage de ce côté et la difficulté du terrain imposent de nouveau à l’ennemi,qui ne tentera pas l’infiltration d’éléments à pieds, la déroute de Ouadane du 24 sptembre1977 encore fraîche dans sa mémoire, de stopper son offensive et de chercher une action de substitution.

 

Ennemi bloqué

Bloqué dans sa manœuvre initiale, l’ennemi fixe les positions et les éléments motorisés repérés, installe son artillerie sur les cordons dunaires au nord-ouest de la ville et tente un forcing par Bou’gal en prenant la bat’ha comme main courante, mais il butera sur la résistance farouche des positions statiques. Tournant au-dessus de la ville, le Defender, piloté par le lieutenant Mohamed Ould Taher, renseignait en permanence sur les positions et les mouvements de l’ennemi, un apport tactique capital pour la manœuvre. Il était maintenant clair pour l’ennemi que la prise de la garnison, combinant judicieusement les actions de l’unité statique, sous les ordres du sous-lieutenant Mohamed Mahfoudh Ould Mohamed Mahmoud dit DEF et les unités motorisées commandées par le lieutenant Moctar Ould Saleck et le sous-lieutenant Abderrahim Ould Sidi Aly, serait une tâche ardue. Les difficultés rencontrées par  l’ennemi dans sa manœuvre, ont été mises à profit par la garnison qui chercha à exploiter ce succès initial pour prendre l’ascendant sur lui et lui imposer son rythme par des contre-attaques qui permettront de lui infliger davantage de pertes et de desserrer son emprise sur la ville. Connaissant les modes d’action ennemis, les unités savaient que, devant son incapacité à pénétrer la ville, il se rabattra sur l’alternative du siège prolongé et ce faisant, des instructions très strictes ont été données pour économiser les munitions. Pendant près de quatre heures, la combinaison de l’action de l’avion, des éléments motorisés et des positions statiques dans un furieux combat rapproché interdiront à l’ennemi l’accès de la ville. Malgré le rapport des forces largement en sa faveur, l’ennemi essuya une défaite cuisante dans cette attaque avec d’importantes pertes humaines et matérielles. Vers 13h30, l’ennemi, qui probablement suivait les communications radios amies, savait que les renforts étaient en route et s’étant rendu à l’évidence que son attaque a échoué, se regroupa au nord de la ville, ramassa ses morts et ses blessés, remorqua ses véhicules endommagés et entama son esquive en direction du nord. Deux heures après l’esquive de l’ennemi, les renforts sous les ordres du commandant de la 3èmeRégion Militaire et du commandant de la 1ère Région Militaire arrivent à Chinguitti. Vers 18h30, les 13ème et 14ème EDC de la 2ème Région Militaireentrent à Chinguitti. Le dernier élément d’intervention, un escadron de la 6ème Région Militaire renforcé par un élément du secteur d’Akjoujt, arrive vers 23h30. La poursuite de l’ennemi, qui aurait pu l’achever, n’aura pas lieu du fait du retard enregistré par le regroupement des unités en renfort et de l’arrivée tardive des camions de la logistique. L’ennemi en esquive, harcèlera au passage, très tôt dans la journée du 10 octobre1977, la garnison de Ouadane.

 

                                                                                           (A suivre : l’attaque De GleybattLegleya)

 

Extrait de ‘’La Guerre sans Histoire’’

Le calame

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