Idoumou, écrivain : « On note un intérêt nouveau pour la culture, le ciment de notre peuple »

Idoumou, écrivain : Traversées Mauritanides – Idoumou est membre de l’Association des écrivains mauritaniens d’expression française, vice-président de l’Association mauritanienne pour la francophonie, et professeur à l’Université de Nouakchott.

De son vrai nom Idoumou Mohamed Lemine Abass, il signe par son prénom parce que ses œuvres de fiction n’engagent que lui, dit-il. Après la presse, et un engagement politique qu’il affectionne, cet amoureux de la littérature et de la langue française affiche désormais une régularité littéraire par ses publications.

Coauteur en 1992 du Guide de la littérature mauritanienne, une anthologie méthodique et en 2016 de l’Anthologie de la littérature mauritanienne francophone, Idoumou est auteur de deux romans aux Éd Langlois Cécile : Igdi, les voies du temps (2015) et Le Fou d’Izziwane (2016).

Grand utilisateur des réseaux sociaux, notamment Facebook, nouveau champ d’urgence des littératures et opinions qui ne peuvent attendre le temps d’un éditeur, il y publie des poèmes en langues arabe et française. Idoumou nous livre dans cet entretien ses positions sur la littérature mauritanienne, sa présence sur la scène littéraire et la question linguistique qui mine l’école nationale.

Traversées Mauritanides : Le fou d’Izziwane commence par des récriminations. Contre les péchés, l’hypocrisie et le mensonge. Et cette phrase : « Et vous prétendez être de bons musulmans ! » A qui s’adresse Idoumou ?

Idoumou : C’est Salem, le Fou d’Izziwane qui parle ici, et il s’adresse, comme c’est bien dit dans cette première séquence du roman, aux siens, les Zravatt ; en réalité à tous les croyants qui vivent dans la duplicité religieuse et se comportent à l’inverse de la morale à laquelle ils se réfèrent et dont ils défendent les préceptes. Que la scène se passe à la mosquée, ce lieu de culte sacré, donne aux paroles du Fou une signification plus forte. En effet, se revendiquer bon musulman suppose, d’abord, de s’éloigner de toute infraction aux préceptes et enseignements de l’Islam qui, nous le savons, prêche une éthique de l’exemplarité et de la vertu parfaite. Un bon musulman ne cultive pas l’hypocrisie, ne tue pas, ne ment pas, ne vole pas… Dès lors qu’il s’adonne à ce genre de péchés, il perd sa qualité de bon musulman.

On sent chez vous une envie de dénoncer, par la voix du Fou, une société au passé archaïque et prête à dévorer ses petits par une falsification des origines… pour se donner bonne figure. Jusqu’à la dénonciation publique des travers du régime en interrompant le Président lors d’un meeting à Assafat et le traitant de « menteur ». C’est la toge politique que vous arborez, non ?

La scène à laquelle vous faites allusion est à peine une fiction. Le Fou est un personnage type, c’est la victime de l’injustice, rendue aigrie et excessive par les ruminations de ses griefs et rancœurs. Il est engagé dans la ligne de la dénonciation tous azimuts, parce qu’il sait que ses souffrances ne sont qu’une miniaturisation de celles de son peuple. Si les Zravatt falsifient leur histoire et abaissent leurs enfants, le Président mystifie ses concitoyens, le gruge et pille les ressources de leur pays. Le Fou voit en lui l’incarnation de la société corrompue qui l’ostracise.

Dans ce livre, et dans le précédent aussi, Igdi, les voies du temps, l’identité est au cœur des récits. Un malaise, dans la culture ?

Disons que c’est plutôt l’écho d’une question qui traverse la vie intellectuelle des Mauritaniens depuis la naissance de leur pays, en tant qu’État indépendant. Cela a commencé par un malentendu de politique linguistique (le choix de l’arabe comme langue nationale et sa revalorisation au niveau du système éducatif) et cela s’est poursuivi, au fil des années, par l’interrogation, souvent tendancieuse, des origines ethnoculturelles et sociales des Mauritaniens. J’ai voulu dire, dans Le Fou d’Izziwane surtout, que la Mauritanie est un pays à l’histoire jalonnée de conquêtes et de peuplements, que le Mauritanien porte les empreintes de toutes les ethnies, toutes les cultures et toutes les langues qui ont envahi le territoire et qu’il relève d’un identitarisme outrancier et vain de vouloir le réduire à une seule de ses multiples appartenances. « Sur la terre de Watanie, le métissage est au préambule de l’Histoire, l’arrogance des différences fantasmatiques n’était venue que bien après. » C’est ce j’ai voulu montrer dans ce roman, entre autres questions de l’heure.

Le recours au personnage du fou, à un fou, est classique dans la littérature. Mais pour un critique littéraire, journaliste et homme politique, on aurait pu avoir plus de gants. Surpasser l’allégorie, pour nommer les choses, non ?

Pourquoi « surpasser l’allégorie » ? Disons plutôt qu’il s’agit d’en explorer les multiples possibilités. L’enjeu pour moi est de pouvoir conjuguer le journaliste et son regard critique et analyseur avec l’homme politique et ses ambitions pour le pays et avec l’homme de lettres et sa passion pour les mots et les images. Le choix du Fou s’est imposé à moi dès lors qu’il s’agissait de faire parler chacune de ces dimensions. Mais attention : Salem ne me représente pas, Yarba non plus, d’ailleurs ! Je n’ai jamais versé dans l’outrance et le ressentiment atrabilaire comme le premier, pas plus que dans l’attentisme et la procrastination comme le second. Quand j’étais journaliste, je ne prenais pas de gants en écrivant, sans excès évidemment, et en tant qu’homme politique je n’ai jamais transigé avec mes principes et mes idéaux. Et je ne le ferai pas. Nommer les choses peut parfois être plus beau et plus signifiant que les enrober dans des acrobaties de style et des figures de rhétorique.

Où situez-vous, Watanie et Izziwane ?

Watanie est la transcription d’une expression en langue arabe qui signifie « Mon pays » ou « Ma patrie » et Izziwane est un nom de lieu construit à partir d’un mot qui désigne les lattes du régime de dattes. Je suis oasien de naissance. Je choisis les noms des lieux et personnages de mes romans le plus imaginairement possible, afin d’éviter les interprétations faciles. Je n’écris pas des romans à clefs ; j’évite de le faire. Si on veut écrire une histoire vraie ou sur des personnages réels, autant le faire sans détour.

Journaliste, et homme politique, aujourd’hui vous vous distinguez dans la fiction. Insatisfaction, vide à combler ou simple désir d’explorer d’autres champs de paroles ?

Disons un retour aux sources. La littérature a été en moi, avant le journalisme et avant la politique. C’est une passion de jeunesse. Dès l’âge de 16 ans j’ai commencé à écrire. Des transcriptions de contes populaires, des poèmes, une pièce de théâtre, des nouvelles…J’ai écrit d’abord en langue arabe, puis en français. Ensuite, j’ai participé à l’animation du bulletin scolaire de mon collège et le métier de journaliste m’a plu. L’écriture est donc une sorte d’ambition qui m’habite depuis longtemps. Combler un vide, dites-vous ? Je dirais plutôt vider un trop-plein d’images, de sensations, d’émotions et de pensées qui me viennent du monde et trouver des réponses à des questions qui naissent en moi. Ecrire, c’est aussi un plaisir et une joie de partager, de sentir qu’on donne quelque chose aux autres et à la vie.

Dans votre écriture, en filigrane, l’évocation des évènements de 1989. À l’époque vous étiez dans la presse, qui n’avait pas joué à l’apaisement. Pourquoi cette immersion fictionnelle aujourd’hui ?

Cette tragédie a entaché l’Histoire de notre pays et n’a pas encore fini d’envenimer les rapports entre nos élites. Je dis « nos élites » parce que je pense que c’est au niveau de l’intelligentsia mauritanienne que le problème existe vraiment et que celle-ci a joué un rôle négatif, d’abord dans la suscitation des événements et ensuite dans la propagation, au sein des populations, des suspicions qui en sont nées. Je ne pouvais pas écrire sur l’allégorie du pays sans parler de cette blessure ; des souffrances dont elle lacère notre mémoire collective, des mystifications auxquelles elle a donné naissance et des hypothèques qu’elle jette sur l’unité nationale, mais aussi des manifestations de générosité, de fraternité et d’humanisme qui en ont éclairci, par moment, l’obscure abjection.

Malheureusement la presse, en Mauritanie et Sénégal, a joué aux attiseurs de feu par… « patriotisme » car, il ne faut jamais oublier cela, le conflit a démarré entre la Mauritanie et le Sénégal, et non entre les Mauritaniens eux-mêmes. La presse, l’administration, l’élite politique et l’armée, toutes ont été instrumentalisées, de part et d’autre, dans le différend qui dégénérera, rapidement, en tragédie mauritanienne.

L’évocation de ce drame, aujourd’hui, est dictée par son actualité permanente. Des blessures graves ont été ouvertes par ces événements et rien, jusqu’à présent, n’a pu les refermer. Elles pèsent sur notre vie, les lancinances de leurs douleurs nous vrillent au quotidien. Il faut en parler. C’est la seule manière d’exorciser le mal qu’elles ont fait et d’espérer, un jour, en sublimer la tragédie en sacrifice pour la fraternité et la concorde des générations futures.

On dit que toute littérature est fille de son temps. La littérature mauritanienne peut-elle faire l’impasse sur la politique ?

Non ! Elle ne peut pas faire l’impasse sur la politique. Elle ne doit pas le faire. Cependant, elle doit éviter d’en être un simple porte-voix. L’écrivain n’est pas un propagandiste au service des politiciens. Il est la voix de ceux que les politiciens exploitent et égrugent. Cela ne veut nullement dire qu’il doive verser dans le pamphlet et le factum. L’engagement politique de l’écrivain doit être au service de la création esthétique, non l’inverse.

Le terme « littérature de réconciliation » a-t-il un sens, pour vous ?

Il est du devoir de l’écrivain mauritanien d’œuvrer pour la réconciliation entre l’élite du pays, profondément divisée par les questions identitaire et linguistique et par la lecture tendancieuse du passé, du présent et même du futur. La diversité de notre peuple doit être perçue comme une richesse et un ferment d’une identité mauritanienne propre, comme je le dis toujours, non comme un motif de désaccord et une source de mésentente perpétuelle. L’écrivain mauritanien doit véhiculer ce message.

Selon vous, qu’est-ce qui devrait caractériser l’écriture mauritanienne ?

La Mauritanité de ses nuances, de ses préoccupations, des sujets et des empreintes qui alimentent son esthétique.

La Mauritanité… ?

Oui. Le fait, tout simplement que cette écriture soit l’œuvre de Mauritaniens, qu’elle appartienne à un espace humain particulier où la synthèse des ethnies, des cultures et des langues en présence a donné naissance à une identité spécifique, distincte des autres identités. La Mauritanité, c’est la synthèse des diverses appartenances mauritaniennes et leur fusion dans une seule et même identité qui, par la force des choses, est différente de toutes ces appartenances, sans être antinomique d’aucune d’elles. La Mauritanité, c’est se sentir à l’aise dans la spécificité de ce pays, de ses habitants, de ses cultures, sans avoir à en renier l’une ou l’autre des composantes. On trouve, dans les traces encore intouchées de la vraie histoire du pays, les signes de la vraie identité mauritanienne, celle qui permet à notre peuple de résister, à ce jour, aux multiples tentatives d’attenter à son unité.

Il n’y a pas que la fiction…

Evidemment ! Il y a la poésie, qui occupe une place importante dans la production littéraire mauritanienne, il y a le théâtre, qui attire peu d’écrivains, mais qui a accédé à l’internationalité grâce à Moussa Diagana avec sa Légende du Wagadu vue par Sia Yatabéré et il y a, surtout, les formes traditionnelles de l’oralité, qui méritent d’être formalisées et conservées, mais aussi d’avoir une nouvelle vie à travers leur inscription dans d’autres formes. Pour ma part, j’utilise souvent la poésie et le conte traditionnels dans mes romans. Je pense que cela peut apporter du réalisme et de l’originalité aux œuvres fictionnelles. Je pense aussi que la poésie mauritanienne en langue française peut emprunter des images et des formes à la poésie en langues nationales.

Peut-on avoir une littérature digne de ce nom, sans un système éducatif fort et consensuel ?

Le système éducatif mauritanien présente nombre de dysfonctionnements liés soit à l’origine coloniale de l’école, soit aux différentes réformes qu’il a connues, soit aux politiques éducatives suivies depuis que la Mauritanie a été soumise au système de Bretton Woods. L’un de ces dysfonctionnements, particulièrement, est responsable en grande partie de l’inefficience de l’école chez nous. En cause, donc, la succession depuis l’indépendance de réformes ayant pour fil directeur l’aménagement linguistique. Depuis la première de ces réformes, décidée quelques années après l’indépendance pour ériger l’arabe en langue co-officielle avec le français et renforcer son statut scolaire, l’école mauritanienne est entrée dans une ère de troubles politiques et pédagogiques, dont le résultat est l’absence de consensus autour du système éducatif et la dégradation permanente de son rôle de creuset de l’unité nationale et d’instrument de développement économique, social et culturel du pays. Avec les réformes suivantes, naturellement, ce dysfonctionnement a affecté la qualité des outputs de l’école et, par ricochet, la place de la littérature en général, et a fortiori mauritanienne, non seulement dans les programmes scolaires, mais également dans la vie culturelle dans son ensemble. Peu de Mauritaniens lisent aujourd’hui les œuvres littéraires mauritaniennes, quelque soit la langue dans laquelle elles sont écrites. Mais cela changera un jour, je l’espère, lorsque le système éducatif sera profondément réformé, de manière à construire une école d’authenticité, de progrès et de qualité, une fois que l’absurde guerre des langues entre politiciens aura pris fin.

Cela dit, malgré des efforts individuels d’universitaires, les auteurs mauritaniens ne sont pas suffisamment présents dans les manuels scolaires nationaux.

Je crois qu’il faut chercher les raisons de cette présence insuffisante dans les déficiences de l’édition scolaire en Mauritanie. L’Institut pédagogique national, qui a en charge l’édition du livre scolaire, ne publie pas beaucoup et se contente souvent de rééditer ses anciens manuels, dont certains contiennent pourtant des textes mauritaniens, mais il en faut plus, à mon avis.

C’est dans le but de mieux diffuser les œuvres mauritaniennes, auprès des publics scolaires mauritaniens que le GRELAF (unité de recherche de la Faculté des lettres et sciences humaines, Ndlr) a publié, en 2016, L’Anthologie de littérature mauritanienne d’expression française et c’était déjà la raison de la parution chez l’Harmattan, en 1992, du Guide de la littérature mauritanienne dont je suis co-auteur. J’espère que les responsables de l’IPN sauront, dans le cadre de la réforme en vue de l’école mauritanienne, impulser une dynamique nouvelle à l’édition du livre scolaire, en mettant l’accent sur la littérature mauritanienne et le parti qu’on peut tirer de la didactisation de textes nationaux. Il y a, chez nos élèves et étudiants, un engouement très prononcé pour les écrits de compatriotes. Et, au-delà des chercheurs et universitaires, comme vous le dites, cet engouement est régulièrement exprimé lors des Rencontres littéraires de l’association Traversées Mauritanides qui alimentent vraiment nos curiosités intellectuelles et littéraires. On y découvre nos nouveautés et productions. Il reste maintenant à l’Etat, à travers ses structures et institutions culturelles et éducatives, à jouer sa partition pour assurer la promotion de la littérature nationale.

Vous êtes aussi critique littéraire. Alors, comment se porte la littérature mauritanienne ?

La littérature mauritanienne écrite en français est actuellement en pleine expansion, bien que le statut de la langue française ait été fortement affecté, ces dernières décennies, par la polarisation linguistique dont je viens de parler. L’existence d’une littérature qui utilise cette langue comme outil de création est en elle-même un signe de vitalité du mouvement francophone dans le pays. Nous assistons à l’émergence de nouveaux auteurs et la publication de plus en plus de textes de belle facture littéraire. Le Festival littéraire « Traversées Mauritanides », organisé chaque année depuis 2010, à Nouakchott avec et dans certaines régions, est souvent l’occasion de découvrir ces nouveaux auteurs et ces nouvelles œuvres, et d’ouvrir la littérature mauritanienne en langue française sur le monde.

On peut dire que cette littérature est dans une dynamique d’évolution qui n’est pas sans surprendre, vu le contexte politique et culturel en Mauritanie. Et je pense qu’elle va continuer sur cette lancée. Surtout que l’obtention par certains auteurs mauritaniens de prix internationaux (Feu Moussa Diagana, avec sa pièce La légende du Wagadu vue par Sia Yatabéré primé par RFI dans les années 1990 et Beyrouk prix Kourouma en 2016 pour son roman Le tambour des larmes…) est de nature à élargir son public, aussi bien en Mauritanie que dans les pays francophones et ailleurs dans le monde.

Qu’est-ce qui explique la faible présence des voix féminines dans notre littérature ?

En littérature, il ne peut être question de parités et de quotas. Moi je trouve que la poésie mauritanienne est dominée aujourd’hui par deux voix féminines : Bata Mint El Bara en langue arabe et Mariem Derwich en langue française. Ces deux poétesses, à elles seules, donnent une présence remarquable de la femme mauritanienne en littérature, en termes de force du verbe et de l’image, d’originalité des formes, d’engagement et de pertinence des sujets. Et, en tant que responsable de l’édition à l’Association des écrivains mauritaniens d’expression française, je peux vous dire que j’ai déjà lu plusieurs manuscrits de mauritaniennes qui, je l’espère, seront publiées un jour.

Vous êtes membre de l’Association des écrivains d’expression française et de l’Association mauritanienne pour la francophonie, professeur à l’Université et au CREL où vous n’enseignez qu’en français. Quelle place et statut, en Mauritanie, attribuez-vous à la langue française et que représente-elle pour vous ?

J’ai abordé cette question de la langue plus haut, en parlant, notamment, du système éducatif. La question linguistique en Mauritanie est malheureusement au cœur de grandes mystifications et manipulations identitaristes, utopistes et surannées. Le français, en Mauritanie, n’est pas une langue d’aliénation, tout comme l’arabe n’est pas une langue d’hégémonie ou le pulaar et le soninké des parlers primitifs appelés à disparaitre. Ce n’est même plus une langue étrangère, comme les autres, parce qu’il fait désormais partie du patrimoine linguistique mauritanien qui, j’insiste de nouveau là-dessus, est pluraliste et diversifié. Le français est la deuxième langue d’enseignement en Mauritanie, et c’est une langue d’ouverture sur le voisinage et sur l’espace francophone, dont notre pays est partie intégrante. C’est une langue de littérature écrite, qui donne à la Mauritanie une présence et une voix, en Afrique et dans d’autres continents. Et c’est une très belle langue.

Pour ma part, le français est devenu mien, parce qu’il fait partie de l’héritage linguistique que l’histoire a légué à mon pays, parce qu’il enrichit ma connaissance et ma vision du monde et véhicule une part de ma culture et de mon identité, qui sont plurielles, toutes les deux. Je trouve insensé le débat récurrent sur la place des langues en Mauritanie et rétrograde tout projet de solution à ce problème qui n’ouvre pas sur la consécration du pluralisme linguistique et de la diversité culturelle. Je défends le bilinguisme arabe/français à l’école de base, et le multilinguisme dans les autres ordres d’enseignement. Le monde est plurilingue, nous ne pouvons être une exception.

Vous êtes, aussi, un acteur politique, pour avoir été Conseiller principal à la présidence de la République, sous la présidence de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi en 2008, et militant dans de précédents régimes. Quelle lecture faites-vous de la situation politique du pays, et de l’unité nationale ?

La Mauritanie a connu, ces dernières années, des pratiques autocratiques qui ont profondément ruiné la politique nationale et étrangère, la morale, l’économie, la culture… Tout ! Et l’unité nationale a évidemment souffert de la règle de gouvernance qui semble avoir été privilégiée durant cette période : diviser pour régner. Ainsi, en plus des sources de lézardes héritées des mauvaises politiques de régimes précédents et de l’instrumentalisation de la diversité de notre peuple à des fins politiciennes, sans rapport avec les intérêts des populations, de nouveaux axes de discorde ont vu le jour, des particularismes contraires à la cohésion nationale ont été exacerbés et certaines injustices commises ou non réparées ont clivé davantage la société.

Depuis l’investiture du Président Mohammed Ould Cheikh El-Ghazouani, le pays est gouverné autrement et la menace d’implosion, qui était réelle, semble pour le moment écartée. Le climat politique actuel laisse espérer que des problèmes jusque-là traités par des calmants, s’ils n’étaient pas tout simplement ignorés, trouvent des solutions durables, surtout en ce qui concerne l’unité nationale. Les députés viennent, par exemple, de créer une commission chargée de promouvoir les langues nationales. Ce qui augure d’une volonté de trouver une issue au contentieux né des errements de la politique linguistique du pays depuis l’indépendance. On note également un intérêt nouveau pour la culture, le ciment véritable de notre peuple et, en même temps, la richesse inépuisable, grâce à laquelle notre pays peut se tailler une place dans le cercle des nations. Souhaitons que cette tendance se poursuive et que les Mauritaniens puissent, enfin, en profiter pour se départir de leurs contradictions, consolider leur unité et œuvrer main dans la main pour le développement de leur pays.

Et quelle mission pour les intellectuels, pas seulement les écrivains ?

Ils doivent, à mon avis, rompre avec l’utopie des changements immédiats, que dicte un opportunisme sournois, qu’on enrobe dans des combats justes et discours séduisants. L’intellectuel, le vrai, œuvre pour l’avenir ; le lointain avenir, même. Il contribue à poser les jalons d’une société du futur ; une société pour les générations qui ne sont pas encore nées, et non tenir absolument à voir se réaliser, de son vivant, les beaux rêves qu’il fait pour son pays et son peuple.

Propos recueillis par Bios Diallo

Bibliographie

Idoumou

Igdi, les voies du temps, Éd Langlois Cécile, 2015

Le Fou d’Izziwane, Éd Langlois Cécile, 2016

Collectifs

Guide de la littérature mauritanienne, une anthologie méthodique, Éd Harmattan, 1992

Anthologie de la littérature mauritanienne francophone, Éd Joussours/Ponts, 2016

via cridem
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