Les leçons d’un ramadan sous coronavirus

La grande mosquée de La Mecque, désertée en temps de coronavirus, avec une enceinte de protection autour de la Kaaba (Ganoo Essa, Reuters)

La discipline face à la pandémie a très largement prévalu durant le mois de jeûne du ramadan, sauf dans les républiques islamiques d’Iran et du Pakistan.

Le ramadan vient de s’achever pour la grande majorité des quelque 1,8 milliards de musulmans. Mais ce mois de jeûne de l’an 1441 du calendrier islamique aura été à nul autre pareil. Les autorités musulmanes, gouvernementales et religieuses, ont en effet très largement décidé de maintenir durant ce ramadan les dispositifs de confinement et les fermetures de mosquées déjà imposés pour contenir la pandémie du Covid-19. C’est toute la sociabilité de ce “mois sacré”, marquée par la rupture collective du jeûne à la tombée du jour (iftar), qui en a été bouleversée. Les prières nocturnes, avec psalmodie du Coran, ont été de fait limitées à l’espace privé. Les restrictions seront d’ailleurs renforcées lors de l’Aïd, la “Fête” qui clôt le ramadan, avec des couvre-feux plus ou moins stricts. Seules font exception à cette discipline générale les républiques islamiques d’Iran et du Pakistan.

L’IMPÉRATIF DE PRÉSERVER LA VIE HUMAINE

Face à la pandémie, les religieux musulmans ont très tôt, et très majoritairement, mis en avant l’injonction coranique:Celui qui sauve une vie humaine, c’est comme s’il a sauvé toute l’humanité.” Ils ont ainsi posé les valeurs de leur foi, dont la préservation de la vie humaine, au-dessus des prescriptions rituelles. L’Arabie saoudite a dès le mois de mars fermé les deux grandes mosquées de La Mecque et de Médine, suspendant le “petit pèlerinage”, ou omra, qui peut se dérouler durant toute l’année. Une grande incertitude pèse sur le hajj, le “grand” pèlerinage, prévu en juillet prochain. Le troisième lieu saint de l’Islam, la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem, est également fermé depuis mars, sur décision de la Jordanie, qui assure l’administration religieuse du site. La fermeture des mosquées a généralement prévalu, y compris dans la bande de Gaza, jusqu’à ce que les islamistes du Hamas en décident, le 22 mai, la réouverture pour la prière du vendredi. L’esplanade des Mosquées de Jérusalem devrait également rouvrir après la célébration de l’Aïd.

LES EXCEPTIONS DE L’IRAN ET DU PAKISTAN

Les “durs” du régime iranien, convaincus de l’immunité divine” accordée à leur république islamique, ont longtemps refusé la fermeture des sites de pèlerinage chiite. Ils ne l’ont ensuite mise en œuvre que durant une partie du ramadan, avec une centaine de mosquées rouvertes au début mai, et celles du reste du pays le 12 mai. Même si la distanciation physique est censée s’imposer dans ces mosquées rouvertes, une telle décision participe de la volonté générale du régime de tourner au plus tôt la page de la pandémie. L’Iran est en effet, et de très loin, le pays musulman le plus touché par cette crise, avec près de 7500 décès, selon des statistiques officielles qui paraissent largement sous-évaluées. Mais  les dirigeants iraniens ont choisi de faire prendre à leur population le risque de la pandémie plutôt que d’encourir eux-mêmes le risque d’une nouvelle explosion sociale, du type de celle de novembre 2019, écrasée dans le sang. C’est un raisonnement du même opportunisme qui a amené le gouvernement pakistanais, contre l’avis de la communauté médicale, à ouvrir les mosquées durant le ramadan. Un tel laxisme d’Etat, chiite en Iran et sunnite au Pakistan, a déjà entraîné une relance préoccupante de la diffusion du virus.

LES MANŒUVRES DJIHADISTES

Le mois de ramadan est considéré par l’organisation Etat islamique (EI) et Al-Qaida comme une période privilégiée pour la violence djihadiste. Abou Omar Al-Turkmani, le successeur de Baghdadi à la tête de l’EI, reste pour l’heure dans l’ombre, à la fois pour des raisons de sécurité (les Etats-Unis ont mis sa tête à prix pour 5 millions de dollars) et du fait de ses origines turkmènes (même s’il prétend être arabe, voire descendant du prophète Mahomet). L’EI a cependant démontré durant les semaines écoulées sa capacité à mener des opérations coordonnées et meurtrières en Irak comme en Syrie, sans pour autant être en mesure de contrôler de nouveau une base territoriale. La zone d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, est en revanche aux mains de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), émanation de la branche syrienne d’Al-Qaida. Les miliciens de HTC ont d’abord suspendu les prières du vendredi, du fait de la pandémie, avant d’autoriser les prières nocturnes du ramadan. Ils ménagent ainsi leur base militante, sans égard pour la population qui, déjà épuisée par des années de conflits, se trouve littéralement coincée entre la répression djihadiste et les bombardements du régime Assad (et de son allié russe).

LA RELANCE DE LA CONTESTATION SOCIALE

Le régime algérien espère, à la faveur du coronavirus, étouffer le Hirak, soit la contestation populaire de masse, lancée en février 2019 et suspendue en mars dernier, du fait de la pandémie. La répression s’est même accentuée au cours du mois de ramadan à l’encontre des militants de la société civile, même quand ils ne font que s’exprimer sur les réseaux sociaux. Les dirigeants algériens, en refusant désormais toute forme d’expression libre, risquent fort d’alimenter un retour de flamme de la protestation. Au Liban, les opposants au régime confessionnel ont repris le contrôle d’une partie de l’espace public dès le desserrement des mesures de confinement. En Irak, une fraction des opposants a continué de manifester, y compris durant le ramadan, alors que le courant majoritaire entend laisser une chance au premier ministre nouvellement désigné, mais sans rien renier de ses revendications de réforme radicale.

De manière générale, les sociétés civiles des pays musulmans ont investi dans la solidarité avec les victimes de la pandémie une part de la sociabilité prohibée durant ce ramadan d’exception. Là aussi, la mobilisation par le bas vaut affirmation d’autonomie des sociétés et exigence de transparence de la part des gouvernants. En attendant l’après-pandémie, l’après-ramadan pourrait déjà être porteur d’une relance de certains mouvements de contestation.

Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant, Le Monde du 24 mai

Source : lemonde.fr

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