Dr mohamed ould radhi : Etat religieux versus Etat civil en Islam

Dr Mohamed Ould Radhi : La guerre internationale contre le covid ...La controverse au sujet de l’Etat religieux et de l’Etat civil,   jadis limitée à un débat d’idées entre les hommes de culture, les philosophes et les hommes politiques dans un cadre où tout le monde s’accepte -même si chacun essaie de  démonter l’architecture argumentaire de l’autre- prend désormais des dimensions beaucoup plus violentes et totalement négationnistes.

En ce triste moment, la communauté musulmane perd tous les repères, on assassine le coreligionnaire au nom d’Allah, on saute les bâtiments en se faisant exploser aussi au nom d’Allah, on immole le prisonnier au nom de la divinité, et nos fatwas tombent facilement et reflètent fidèlement l’humeur des jurisconsultes  qui distribuent l’apostasie pour la plus banale des raisons à tous  ceux qui sont différents et/ou ceux dont l’incrimination sert un objectif politique.

Des groupes armés formés dans les camps de la CIA, des groupuscules politiques entretenus  et financés par des monarchies arabes, des mouvances idéologiques  et des courants de pensée hétéroclites en perdition totale ,  souvent en proie à des batailles absurdes les uns contre les autres, se rallient parfois, chacun se déclare seul dépositaire de l’Islam pur mais tous revendiquent le même objectif : Le retour à « La loi d’ALLAH » et la création d’un Etat islamique à l’image de l’Etat  de Médine durant la vie du Prophète Mohamed Psl

Anachronisme, utopie  et naïveté manifeste diraient les tenants d’un « Etat civil », devoir religieux politique et moral répliqueraient les promoteurs de « l’Etat religieux » ; le débat autour de la  thématique «  Etat religieux versus Etat civil » refait de nouveau surface avec davantage d’acuité et de pertinence.

Toute contribution à ce  débat doit tout d’abord penser  la sémantique des mots, parcourir l’histoire, s’arrêter aux événements marquants,  philosopher leur contexte historique, sociopolitique mais aussi religieux et confessionnel, et enfin diagnostiquer l’état de la Oumma islamique en cette période cruciale de son histoire avant de se prononcer  sur le modèle approprié.

C’est quoi un « Etat religieux » en Islam et quels en sont les fondements ?  Se fonde-il sur une référence dans le texte coranique ou les récits du prophète Mohamed Psl ? Y’a-t-il eu un « Etat religieux » durant les quinze siècles passés depuis  la mort du messager d’ALLAH ? Et c’est quoi la Chariaa dont l’application est réclamée par les groupes islamistes comme cadre structurant cet Etat religieux ? Quelle est la différence entre Chariaa  (loi d’ALLAH) et Ettachrie (jurisprudence islamique ou figh en arabe) ? Ensuite est-il recevable que cette construction humaine (Ettachrie) aussi parfaite qu’elle soit puisse exprimer la volonté d’ALLAH ?

Parallèlement, a-t-on bâti un modèle  d’« Etat civil » réussi en terre d’Islam depuis la mort du Prophète Mohamed Psl ? Si oui quels furent les déterminants de ce succès ?  Et quelles sont les causes de notre rechute ?

Cet essai se propose de présenter  une lecture conceptuelle des fondamentaux de notre religion et de participer à un échange d’idées au sujet de cette thématique aussi complexe que préoccupante.

Au regard des référentiels juridiques et politiques,  l’Etat est un concept qui repose sur trois piliers essentiels : un territoire délimité par des frontières connues, un peuple lié par une charte sociale et des institutions qui traduisent  la volonté collective de ce peuple quelle que soit, par ailleurs, la nature de ces institutions.

Dans un « Etat civil »,  point d’autorité religieuse, l’autorité politique est une diligence humaine, elle peut être juste, elle peut être aussi injuste, acclamée aujourd’hui, désapprouvée demain au gré de l’évolution spatiale et temporelle de la dynamique politique, des intérêts, des priorités de développement et des défis multiformes que les Etats islamiques auront à affronter.

En matière spatiale les frontières sont connues, tracées et intangibles au regard du droit international.

Contrairement à l’Etat civil, les limites des frontières, dans un Etat religieux  varient  au rythme de la mobilité des annexions et conquêtes  mais aussi des replis ….là où il y’a des musulmans est  de facto partie intégrante de la terre d’islam.

Dans un « Etat religieux », le peuple est vertueux en ce sens que le fidèle intériorise les valeurs et principes de l’Islam, se ressource et se corrige chaque jour auprès du messager infaillible rattaché à ALLAH par la révélation.

L’Etat religieux est, alors, cet Etat où l’autorité politique se confond avec l’autorité religieuse,  le dirigeant est infaillible, obéi, aucun de ses sujets ne s’autorise à contester ses décisions  quelles qu’elles soient et toute l’architecture juridique, administrative et politique qui structure les mécanismes de fonctionnement de l’Etat, reflète la volonté d’ALLAH.

Mais cette volonté divine ne peut s’exprimer que par le messager infaillible, contrairement aux idées que bon nombre de musulmans entretient au sujet d’une osmose entre la Chariaa (Loi divine) et la jurisprudence islamique (Ettachrie qui est une œuvre humaine) qui finit par mutualiser le caractère sacré entre les deux concepts.

La première partie de cet article sera consacrée à la redéfinition des  frontières entre la Chariaa (loi divine)  et   Ettachrie (jurisprudence islamique), la  seconde traitera  de l’exercice du pouvoir sous  la révélation (الوحي) et la troisième, la désacralisation du pouvoir politique post révélation.

 

 

I

Loi d’ALLAH (الشريعة) et Jurisprudence islamique (التشريع الإسلامي)

La Chariaa est la loi d’ALLAH depuis Noé jusqu’au Prophète (Psl) ; elle diffère de la jurisprudence islamique, elle est  sacrée et ne peut être l’objet d’interprétation, elle est unique en tout temps et désigne, en plus de la foi et de la morale, les prières, l’aumône, le pèlerinage,  le jeûne…. C’est-à-dire le commun entre toutes les révélations d’ALLAH.

D’ailleurs et contrairement à ce que pensent ceux qui réduisent la portée du Coran à un ensemble de mesures disciplinaires, le livre sacré consacre au droit seulement 3%  dont 0.05% au pénal, le reste dans sa quasi-totalité est consacré à la foi.

Sur ces principes fondateurs de la loi d’ALLAH, s’accordent tous les jurisconsultes musulmans (voughahaa), s’accordent aussi sur  la perfection divine, sur l’unicité du livre et sur l’ensemble des préceptes moraux  du message islamique mais sont presque  en désaccord  total sur  tout le  reste.

En arabe le mot Chariaa  désigne  la source ;  le Coran y fait référence en six  positions, sous différentes formes et dans différents contextes  (Sourates : Aljathiaa (l’agenouillée, 18), (Alanbiyaa, 25), (Table servie, 48), la consultation (Echoura, 13 et 21) et  (Alaaraf, 163).

Dans la sourate de la consultation (Echoura, 13), Allah dit : « Il vous a légiféré (شرع) en matière de religion, ce qu’Il avait enjoint à Noé, ce que Nous t’avons révélé, ainsi que ce que Nous avons enjoint à Abraham, à Moïse et à Jésus : « établissez la religion et n’en faites pas un sujet de division » ».

Ibn Zaid, disait dans son exégèse de la Chariaa que « c’est la religion de tous les messagers et de conclure,  Noé en est le premier, Mohamed (Psl) le dernier ».

Il définit ainsi la ligne de démarcation entre la Chariaa et la jurisprudence islamique ; la première désignant ce qui est commun entre les différentes révélations depuis Noé et la seconde l’ensemble des codes élaborés par les jurisconsultes musulmans en plus des quatre à cinq sanctions révélées dans le saint Coran.

A titre d’illustration, la peine qu’encourt le voleur est différente selon qu’il s’agisse de la juridiction Jacobéenne ou la juridiction islamique, bien que les deux Prophètes aient la même Chariaa (Echoura, 13).

Dans La législation de Jacob,  le voleur doit servir la personne volée pendant une période indexée sur la valeur du bien alors qu’en Islam le voleur se voit couper la main.

Dans la sourate (Table servie, 48), ALLAH dit : « A chacun de vous, Nous avons assigné une législation (شرعة) et un plan à suivre. Si Allah avait voulu, certes Il aurait fait de vous tous, une seule communauté mais Il veut vous éprouver en ce qu’il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres ».

Pour Ibn Abbass, l’un des éminents exégètes en Islam, le mot  (شرعة) désigne la route et chacun des prophètes a une route et une conduite, ce qui se recoupe avec la Hadith du Prophète Psl : « Nous, prophètes, sommes des frères de même père et de mères différentes, notre religion est la même, et je suis le plus proche de Jésus ».

Dans la sourate des Prophètes (Alanbiya, 25) : «  Nous n’avons envoyé avant toi aucun messager à qui Nous n’ayons révélé : « Point de divinité en dehors de Moi. Adorez-Moi donc » »

Dans la sourate Aljathiaa (l’agenouillée, 18) : « Puis Nous t’avons mis sur la voie de l’Ordre (شريعة), Suis-la donc et ne suis pas les passions de ceux qui ne savent pas ».

Nous retrouvons Chariaa sous forme conjuguée à la troisième personne du pluriel et au passé, pour décrire une situation circonstancielle dans le temps et dans l’espace (sourate de la consultation, Echoura ,21) : « Ou bien auraient-ils des associés (à Allah) qui auraient établi (شرعوا) pour eux des lois religieuses qu’Allah n’a jamais permises? Or, si l’arrêt décisif n’avait pas été prononcé, il aurait été tranché entre eux. Les injustes auront certes un châtiment douloureux ».

Ce verbe conjugué désigne les athés de la Mecque pour décrire leur croyance en plusieurs dieux, qui les auraient poussés à s’éloigner de l’Islam.

Le mot Chariaa apparait sous forme adverbiale dans la sourate, Alaaraf, 163 : « Et interroge-les au sujet de la cité qui donnait sur la mer, lorsqu’on y transgressait le Sabbat! Que leurs poissons venaient à eux faisant  surface (شرعا)  au jour de leur Sabbat et ne venaient pas à ceux le jour où ce n’était pas Sabbat! Ainsi les éprouvions-Nous pour la perversité qu’ils commettaient ».

ALLAH n’a révélé dans son saint Coran que quatre sanctions temporelles ou Hudud  (l’adultère (الزنا), la diffamation (قذف المحصنات),  le vol (السرقة) et le banditisme (الحرابة))

La cinquième, la peine capitale (exception du Muharib), n’est citée que dans la cadre du talion et n’est exécutée  que sous conditions….d’ailleurs dans un hadith de Anass ibn Malik «  je n’ai jamais vu le Prophète (Psl) avoir à traiter une affaire dans laquelle le talion était applicable sans qu’il recommande aux proches de la victime de pardonner ».

La jurisprudence islamique est, en plus de ces quatre à cinq sanctions temporelles révélées, cet ensemble de codes  adoptés par les savants de l’Islam sur la base de leur compréhension du texte  Coranique,  de la Sunna (dires et actes du Prophète).

Toute la charpente juridictionnelle islamique est fondée sur des interprétations et lectures différentes, parfois disparates, articulées autour des concepts subjectifs (consensus (Ijmaa), l’analogie (القياس, la préférence (Istihsan), l’extrapolation (Istishab)) et donc ne peut aucunement être assimilée à la Chariaa, encore moins  porter sa sainteté car il s’agit d’une construction humaine loin de toute infaillibilité.

Prenons  le consensus comme exemple de cette subjectivité, celui-ci soulève plus de problèmes qu’il n’en résout et nous conduit à se poser des questions légitimes : qui sont les personnes habilitées à devenir membre de ce collège consensuel ?  Qui leur accorde ce mérite ? Est-il possible d’en limiter le nombre pour établir sur quoi s’est décidé ce consensus ?  Et comment reconnaît-on un jurisconsulte pour fixer qui peut être du collège et qui doit en être exclu ? Et qui cautionne qui surtout en cette période caractérisée par des fractures profondes au sein de la communauté islamique?

La Chariaa est unique depuis Noé, la jurisprudence variable d’une religion à une autre, d’un rite à un autre, d’une confession à une autre au sein de chaque communauté religieuse.

Mais le besoin de faire la différence entre la loi d’ALLAH et la jurisprudence islamique ne s’est jamais fait sentir pendant la vie du Prophète Mohamed Psl (période de la Nouboua) où l’autorité religieuse et politique étaient confondues et étaient entre les mains d’une personne infaillible, protégée par la révélation divine et  n’agit jamais sur désir…..il n’y avait point besoin de la séparation des pouvoirs.

II

L’Etat islamique sous  la Révélation

Dès son arrivée à Médine, le Prophète(Psl) a promulgué la première constitution écrite de l’histoire, communément connue sous le nom du : Journal ou Charte de Médine.

Cette charte constitutionnelle contient 52 articles dont 27 destinés à l’organisation des rapports entre les Emigrants (Mouhajiroun) et les Hôtes (Ansar) d’une part et entre ceux-ci formant la communauté musulmane et les juifs, chrétiens et  païens de Médine d’autre part.

Malgré le caractère religieux de  l’Etat à l’époque, la neutralité religieuse était bien expresse dans le journal de Médine et dans la pratique du pouvoir exécutif : les non musulmans n’étaient redevables que des droits inhérents au statut de citoyenneté.

Dans le préambule du Journal de Médine, le Prophète (Psl) dit: « les croyants et les musulmans parmi Qoraich et Yathrib (Médine), ceux qui cohabitent avec eux, ceux qui les rallient et ceux qui combattent dans leurs rangs constituent une seule Oumma sans les autres »

Ce journal pose la première pierre d’un « Etat civil » qui se développa sous la coupole de l’ « Etat religieux » pour préparer les musulmans à l’après  révélation.

Le comportement du Prophète (Psl) ne fut que la traduction pratique de la révélation divine qui dit dans la sourate de la vache : « Nulle contrainte en religion  car le bon chemin s’est distingué de l’égarement ; donc quiconque mécroit au juggernaut tandis qu’il croit en Allah saisit l’anse la plus solide qui ne peut se briser  et Allah est auditent et omniscient ».

Et pour compléter, dans la sourate de Jonas : « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru ; est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? »

Durant cette époque, La bonne marche de l’Etat islamique fut garantie par la présence du Prophète Psl dont les commandements étaient protégés par la révélation divine en ce sens que toute décision pour qu’elle soit définitive doit avoir l’aval d’ALLAH.

Il est arrivé parfois que le Prophète (Psl) dut se prononcer sur des questions à un moment où il n’était pas en contact avec la révélation.

Certaines décisions prises dans de pareilles circonstances furent désapprouvées par ALLAH  et rapidement la révélation intima  au Prophète (Psl) de les revoir.

Le premier exemple est celui d’Abdoullah ibn Oumy Mektoum, l’aveugle qu’il se saurait abstenu de l’accueillir au moment où il était en discussion avec de grandes notabilités arabes pour les convertir à l’Islam.

Immédiatement, ALLAH en a voulu autrement et le message divin ne se fut pas attendre : Sourate Refrogné (عبس) « Il s’est renfrogné et il s’est détourné, Parce que l’aveugle est venu à lui, Qui te dit : peut-être cherche-t-il à se purifier……? »

Et depuis lors à chaque fois que le Prophète (Psl) rencontre Ibn oummy  Mektoum, il lui dit : «  bienvenue à celui qui m’a causé le reproche de mon Dieu. (أهلا بمن عاتبني فيه ربي) »

Le second fut lorsque  le Prophète (Psl) répondit à une femme qui s’est plainte de son mari de se revancher de lui, immédiatement un message divin descendit et ordonna le contraire.

Le Prophète (Psl) appela la femme et lui dit : « Nous avons décidé  quelque chose et ALLAH en a décidé autre et ce qu’a décidé ALLAH est le vrai » et lui récita de la sourate des femmes, 34 : «  Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens…. ».

Un troisième cas, quand le prophète opta pour l’avis d’Abou bakr –contrairement à celui de Omar et Abdallah ibn Rawaha-  d’accepter une rançon contre la vie  des prisonniers de la bataille de Badr ; ALLAH lui révéla (Verset 67, sourate Alanval (butins) : «  Un Prophète ne devrait pas faire de prisonniers avant d’avoir prévalu [mis les mécréants hors de combat] sur la terre. Vous voulez les biens d’ici-bas tandis qu’Allah veut l’au-delà. Allah est Puissant et Sage ».

En conclusion,  pendant la vie du Prophète (Psl), le pouvoir est infaillible,  la gestion  irréprochable  et les rapports structurant les relations entre l’Etat et le citoyen et entre les différentes communautés sont sous un commandement auquel la soumission est une obligation religieuse.

A suivre…./

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