Tijane Bal : Nous ne sommes pas des rats.

Covid-19: Des médecins français préconisent des essais en Afrique pour tester des vaccinsOn peut déplorer que, comme des rats de laboratoire, nous réagissions à toutes les « zemmoureries » et en faire autant. La sortie télévisée de 2 chercheurs français au sujet de vaccins à expérimenter en Afrique est intéressante pour ce qui a été dit, la manière de le dire et ce qui été «compris» sans avoir été dit.
Ce qui a été dit. En envisageant de tester des vaccins en Afrique, les 2 chercheurs suggèrent une démarche, en soi, ni choquante ni inédite. Certains de ceux qui ont été offusqués par leurs propos sont probablement par ailleurs favorables à l’administration de la chloroquine à titre expérimental en Afrique. De plus, ils n’ignorent pas, malgré des différences de perspectives, que des expérimentations portant sur le Sida avaient été initiées dans tel ou tel pays. L’une des justifications tenait au fait, en soi incontestable, que le continent était le plus affecté par la pandémie. A ce jour, tel ne semble pas être le cas à propos du CV. Au reste, des réserves étaient apparues à l’époque. Coup d’épée dans l’eau ? Il est établi en tout cas qu’en 2004, une ONG américaine Family Health International a administré des tests sur le Sida à des prostituées au Cameroun. Et le cas ne doit pas être isolé.
La manière de le dire. Il n’est pas douteux que le ton désinvolte et arrogant avec lequel le propos a été tenu ne pouvait que disqualifier les 2 chercheurs. Il est question d’appel d’offres, notion à connotation financière, et même de « provocation » ; Toutes considérations qui tranchent avec l’empathie humaniste du Pr Raoult servi par ailleurs par ses liens avec l’Afrique (il est né à Dakar).
Ce n’est pas un secret que, pour des raisons évidentes, c’est en France notamment que les recherches médicales sur les maladies dites tropicales sont les plus poussées ; L’Institut Pasteur (entre autres) en est un acteur. Cela suppose bien évidemment des expérimentations sur site et sur des patients locaux. La différence est qu’en l’occurrence, cela s’inscrit dans le cadre d’une démarche scientifique, partenariale et collaborative formalisée. Loin de supputations évoquées à la légère pour faire de la provoc.
Ce qui n’a pas été dit et que tout le monde a compris. Est-il besoin de décryptage pour comprendre qu’aux yeux des chercheurs, il serait naturel de délocaliser le risque en Afrique puisque d’autres risques y sont présents déjà?. Au point où ils en sont, ça ou autre chose… Il y avait en journalisme la loi du kilomètre sentimental ; Nous avons à présent son pendant expérimental qui pourrait s’appeler la loi du risque kilométrique. L’idée à peine sous-jacente est que les « cibles » étaient en tout état de cause condamnées à mourir de quelque chose. Idée qui n’a évidemment rien de nouveau. Elle prédominait il y a quelques années à l’occasion de la maladie Creutzfeldt Jakob (dite de la vache folle). De bonnes âmes avaient recommandé que la viande du bétail abattu au nom du principe de précaution soit expédiée en Afrique. Mourir de cela ou de faim ! a-t-on envie d’en déduire.
Que ces « convictions» aient une histoire et un ancrage relève de l’évidence. Elles puisent de toute évidence au sentiment avoué ou non d’une inégalité entre les hommes et de son corollaire, l’infériorité de certains d’entre eux dont la vie vaut donc moins.
Elargissant le spectre, ne retrouve-t-on pas peu ou prou cette idée au sujet du choix des sites des essais nucléaires, effectuées de préférence dans le désert algérien et l’atoll de Mururoa?
Enfin, on en revient toujours à la sempiternelle question de la responsabilité des dirigeants africains. Sont-ils vraiment étrangers au fait que le continent qualifié de « continent poubelle » soit devenu le cimetière des déchets en tous genres comme s’en inquiétait notamment le rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement de 2006 ? Ce ne sont tout de même pas les 2 chercheurs de l’INSERM qui ont autorisé le bateau Probo Koala à déverser en 2006 des déchets toxiques en Côte-d’Ivoire pour le compte d’une société installée en Suisse et faisant un chiffre d’affaires de 76 milliards de dollars. Au prix de la vie et de la santé de centaines d’Ivoiriens. Et moyennant des contreparties vraisemblablement.

Tijane Bal

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