Apprentis fomenteurs : L’arabe et le corps social dans le viseur / Mohamed Salem Elouma Memah

Round sur round, les plateformes de déstabilisation de la Mauritanie ne décrochent que pour recharger leurs batteries. C’est une œuvre de sape, intermittente dans ses campagnes, constante dans son engagement stratégique. Les rôles, les thèmes, la rhétorique et les supports changent d’un épisode à l’autre et se réactualisent, mais la trame reste la même : cultiver les antagonismes entre les différentes composantes nationales et miner les fondements socioculturels du pays.
Ceux qui veulent que la Mauritanie soit née pour rester divisée, écartelée, ne baissent jamais la garde. L’imaginer unie, indépendante, engagée sur la voie du développement leur donne froid dans le dos et ils sont toujours à l’affût pour lui faire barrage. Ils entretiennent en permanence une cinquième colonne qui se renouvelle et se recycle suivant les situations, avec des éléments aigris ou en rupture de ban pour se mettre à leur service, sous l’effet de la manipulation, du calcul ou de l’intéressement. Leur chantier actuel est de dépecer au maximum le corps social en ouvrant, en plus des clivages intercommunautaires, champ opérationnel de prédilection, de nouvelles lignes de front intra-communautaires, avec en arrière-fond une violente offensive visant à déclasser la langue arabe au profit du français.
S’ils concentrent leur puissance de feu sur cette pluralité, c’est qu’ils croient y voir le ventre mou de notre pays, là où ils peuvent lui faire mal, semer la suspicion entre ses composantes, l’enliser dans des querelles de clochers, disperser ses énergies et le détourner de ses vrais défis. Mais ils butteront, comme ils ont toujours buté, sur la symbiose intrinsèque de notre peuple qui, dans sa profondeur d’âme et ses croyances enracinées, repousse instinctivement cette multipolarisation.
Qui plus est, nos intellectuels honnêtes, profondément conscients de la communauté de destin de ce peuple et mettant en avant ses atouts unificateurs, refusent que cette diversité soit un motif de fragilité. Ils y voient au contraire une source d’enrichissement et de partage de nos valeurs ancestrales, de nos sagesses populaires, de nos imaginaires poétiques, de nos folklores colorés, de nos modes vestimentaires bigarrés, tant d’affluents qui se rencontrent pour cimenter un fonds culturel et moral commun, soubassement de notre nation en devenir.
Ce patrimoine est en effet la sève nourricière de notre conscience nationale. C’est lui qui fonde, dans ses spécificités globalisées, l’identité mauritanienne. L’accepter ainsi, vivre cette identité pleinement, l’assumer face aux autres, la défendre contre ses détracteurs et contre ses propres pulsions, au service de l’intérêt général, c’est cela le patriotisme. Naviguer à contre-courant dans un activisme sectaire, c’est vouloir saborder la cohésion du pays et hypothéquer ses chances de progrès.
Ce n’est pas le fait de poser les problèmes de société ou de la vie publique qui est réprouvé ici, mais les propos médisants et les relents de nuisance qui s’en dégagent. Tout ce qui concerne le citoyen mérite d’être débattu, notamment les questions fondamentales d’éducation, de justice sociale, de primauté de la loi, d’égalité des chances, de respect du mérite et d’esprit civique. Il doit l’être cependant dans un esprit constructif et responsable, plutôt que dans un style grincheux et vindicatif.
A la vérité, je serais resté cloîtré dans ma modeste retraite si je n’avais pas été piqué au vif par cette surenchère dans la manipulation, ces sorties effrontées qui mettent en cause les fondamentaux de notre société et tous ces personnages qui s’acharnent contre des populations vivant en bonne intelligence pour les enflammer et les soulever les unes contre les autres. Et par-dessus le marché, n’importe quel grimaud vient monter au créneau, s’érigeant en théoricien, en donneur de leçons, « ’́, ’, », telle « œ ».
J’ai été excédé, en particulier, par un post repris sur plusieurs sites Internet, à une cadence frisant le matraquage, et qui commence ainsi : « ’ ̂ , ̂ ̂ ». J’ai essayé de laisser passer pendant quelque temps, parce qu’avec l’âge on perd le goût pour la polémique, mais l’envie de réagir ne m’a pas lâché pour autant, tellement le ton était cru et le contenu provocateur. Si je ne le fais pas maintenant, j’aurai des remords plus tard pour ne pas avoir dit non à ce genre de discours.
Le brûlot est signé d’un jeune qui s’affiche avec désinvolture devant une pancarte portant l’inscription «Pour une Mauritanie laïque », comme pour dire : vous voyez, même les fils de la communauté dite arabe contestent leur arabité et s’opposent à l’enseignement de leur langue. Quant au hashtag en arrière-plan (pas sur tous les sites), il suggère perfidement que la laïcité doit accompagner le français, le doubler, dans sa virulente expédition pour détrôner l’arabe. A noter, au passage, que la laïcité est un concept qui a marqué l’histoire politico-religieuse française, avant d’être remis au goût du jour dans le contexte actuel de repli identitaire et d’islamophobie en Europe et particulièrement en France.
Sans citer la moindre source, l’auteur patauge dans des assertions et des pourcentages fantaisistes. Je ne commenterai pas, un à un, les dix points qu’il égrène comme étant des arguments pour étayer son affirmation de départ. En fait d’arguments, ce n’est pas nickel. On dirait qu’il s’est simplement mis en tête d’arriver, coûte que coûte, au chiffre 10. Ma réaction sera donc globale.

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De prime abord, l’auteur déclare : « 99% ̂ , 100% ̀ . ’ ’ ». Tout le monde sait que l’arabe classique n’est pas un parler populaire, mais se décline en autant de dialectes que de régions arabes, allant de la Darija au Maroc jusqu’au Iraqi en Irak, en passant par le Misri, le Chami, le Khaliji, etc. Dans sa forme littérale, la langue arabe, qu’elle soit langue maternelle ou non, doit être étudiée et plus on l’étudie, mieux on la maîtrise, cela va de soi.
Le hic, c’est que l’auteur est loin de s’inscrire dans une logique de débat. Il cultive un penchant pour le grabuge, le baroud ; il se place dans une optique d’embrasement, de dynamitage du climat d’entente et d’harmonie sociale qui prévaut dans le pays. Jugez-en vous-mêmes : « ’ ́ ̀ , ́.  » ” ’ ’ ̀ ̧ ».
Comment un intellectuel mauritanien peut-il se permettre des offenses aussi véhémentes à l’encontre d’une grande partie de ses concitoyens ? Même s’il choisit de se renier, de se soustraire à sa communauté, il se doit de respecter ceux qui veulent rester eux-mêmes, leur amour-propre et leurs valeurs socio-culturelles. Il est malsain de passionner l’histoire du pays, de fouiner dans le passé lointain pour déterrer des pommes de discorde quand le souci doit être de consolider la cohésion nationale.
Le processus de peuplement de la Mauritanie est à l’image de l’histoire des peuplements du monde : des mouvements migratoires au cours desquels des groupes, plus ou moins importants, viennent se greffer sur les populations qui les ont précédés. Dans certaines circonstances, le contact se fait en douceur et dans d’autres, il s’accompagne de conflits, selon les visées en présence et les enjeux du moment. Les tensions finissent par se dissiper, avec le temps et les nécessités de cohabitation, faisant place à l’entente, au bon voisinage et au brassage. Au fur et à mesure, la culture du pays prend forme, avec les apports de chaque mouvement migratoire. Les groupes arabes ont, entre autres, introduit le Hassanya dont ils sont l’éponyme.
En réalité, la langue arabe s’est installée sur cette terre et dans les contrées avoisinantes avec l’introduction de l’Islam dès le IXème siècle, bien avant l’arrivée des groupes de populations que l’auteur fustige inconsidérément. Sous les différents empires et royaumes qui ont régné sur cette vaste région depuis lors, l’arabe était largement répandu en tant que langue d’acquisition de savoir et d’échange de correspondances entre lettrés.
A ce propos, le professeur sénégalais Ousmane Kane, auteur du livre « -̀ : ́ » souligne que : « ́ ’́ ’ ́. ’ ̀ , ́ ́́ ́ ’ . ́́ ́ ́́ ̀ . ’ ’́, ́ ».

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Au fil du temps, la langue arabe s’est implantée comme identité culturelle de larges franges de la population mauritanienne, qu’elles soient arabes de souche ou d’adoption (pour employer une terminologie très en vogue là-bas en Métropole). C’est elle qui a cristallisé la résistance culturelle la plus implacable des Mauritaniens à la politique coloniale d’acculturation, les arabisés plus que les Arabes. Comme ces ancêtres-là, leurs petits-fils et arrière-petits-fils rejettent aujourd’hui l’acculturation, d’autant plus fermement que la menace est plus pressante. Que le français soit vanté dans un portrait de leadership et l’arabe sombrement brossé sous les traits d’un vestige moyenâgeux n’entame en rien leur détermination. Sur ce front, les plus francophones d’entre eux sont en première ligne.
En revanche, le français serait le bienvenu en tant que langue d’acquisition de savoir, de bon voisinage et d’échanges, aux côtés de l’arabe, dans le cadre d’un partenariat entre deux langues qui, sans être de nos jours à la pointe de la recherche et de l’invention, n’en restent pas moins de grandes langues de culture et de communication ayant vécu diverses rencontres à travers l’Histoire, parfois conflictuelles, mais toujours enrichissantes.
Ceci dit, la langue arabe n’a aucun complexe à se faire, ni ici, ni ailleurs. D’abord, elle est la langue dans laquelle le Coran a été révélé. Pourquoi elle et pas une autre ? C’est la Volonté d’Allah. Ce qui est pour vous, monsieur, « ’ “ ’ »  »  » » est une vérité religieuse pour un milliard et demi de musulmans dans le monde.
De plus, l’arabe est une langue de rayonnement universel. Voici ce qu’en disait, en 2017, la Directrice générale de l’Unesco, la française Audrey Azoulay, à l’occasion de la commémoration de la Journée internationale de la langue arabe : « ́ ’́… ́ , , ’́ ̀ ́, ́ ̀ ́ , ́ ’, ́, , … ’ ́ ̂ , ̀ ’ . ́ , ̂ ’ ̀ ’. » C’est peu dire !
Les apports de l’arabe à la culture universelle se reflètent à travers l’étendue des emprunts que les langues du monde en ont tirés, à l’exemple du français justement : « ́ ‘ ́, ‘ , ̂ ‘ ‘ ̈, ́̀ ́ . » ( . //).
Soulignant l’ampleur de ces emprunts, Jean Pruvost, lexicologue, professeur émérite, auteur de « Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit », interrogé par France-Inter, précise : « ̂ ́ ̧. ‘ ̀ ’, ̀ ’ ’, ’. ’ ‘ ́ ‘ ̀ ‘.
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J. P. : , … , ‘ ̀ . ‘, ̀ 500 ̂ ‘ ̂́ . ‘̀ ̀ . » (. é ).
Alors, si nous devons migrer vers le français pour retrouver un arabe modelé par les accents, autant conserver l’original que nous avons…

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Lutter contre les excès idéologiques ou politiques qui peuvent être commis au nom de l’arabisme ou par l’usage de l’arabe est une chose, œuvrer à l’éradication de cette langue comme de la peste en est une autre. L’arabe n’a pas son sort lié aux régimes politiques, ni aux mouvements extrémistes et ne disparaît pas avec eux. C’est une langue chargée d’histoire et de géographie, porteuse d’identité et de culture de plusieurs centaines de millions de personnes. Elle restera une langue vivante et vivifiante. « ’ – ́ ̀ ́ , ̀ ̀ ́ ? ̂ , -̂, ’ , ́ . » (Sigrid Hunke, historienne et écrivain allemande, auteur du livre « ’ ’ – ́ »).
Dans sa conclusion, l’auteur du brûlot se fait le publicitaire enthousiaste des établissements scolaires privés qui enseignent le programme français en Mauritanie et qui ont, selon lui, la préférence de « ’́ -̂ », pour en déduire : « ’ ̀ ́ ́ ». Il est incontestable que l’école mauritanienne est malade, désarticulée. Et moi, dans ma tête l’école n’est autre que l’école publique, l’école gratuite qui s’ouvre à tous, nivelle les disparités sociales, transcende les crispations communautaires, forge une personnalité mauritanienne imbue de sa culture, attachée à ses propres valeurs et fière de sa mauritanité. D’où l’énorme espoir que nous fondons aujourd’hui sur les efforts promis en ce sens par les autorités.
Quant à l’avenir du pays, tout ce que nous souhaitons c’est qu’il soit toujours entre les mains de Mauritaniens conscients, responsables et dévoués aux intérêts du peuple mauritanien. Il ne saurait être, en aucun cas, abandonné aux âmes légères, malléables à souhait, ballottées par le snobisme et l’insouciance, comme une manche à air sur nos aérodromes venteux.
Mon opinion à moi est que des jeunes qui en ont l’âge et le bagage doivent, pour leur intérêt personnel et celui du pays, donner du temps aux études et à la recherche, avant de se prononcer de façon trop tranchée sur des questions sensibles qu’ils ne maîtrisent pas, ou alors s’en abstenir tout simplement. Plus la personne approfondit ses connaissances, plus les choses à ses yeux paraissent relatives et plus ses jugements deviennent nuancés.
Que le lecteur excuse la longueur de cette tirade, c’est une version abrégée.

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Source : Chedelmoctar Elmoctar (page FB)

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