MENTION BIEN à Rose Du Désert Sahara : Une langue à trois temps…

Résultat de recherche d'images pour "langue en mauritanie"Si l’infatigable rengaine du choix linguistique revient sans cesse en débat, posée en entrave, c’est peut-être que c’est elle qui résume le mieux le trop plein d’anachronismes et de contradictions vécues dans ce pays.
On pense souvent que les communautés issues de la vallée sont les seules à pâtir des politiques éducatives mal conçues et de l’arabisation mal conduite, mais on ne revient jamais assez sur les incohérences que vivent les jeunes maures sortant des fameuses voies bilingues des années 90.

En fait, quand on est hassanophone, les choses sont relativement simples pour ce qui est du rapport à la langue : on est petit on parle hassaniya, on grandit, avec la valorisation de l’arabe, on l’apprend à l’école, on se sent dans le prolongement naturel de quelque chose qui nous définit, qui est notre étoile du Nord, on n’a pas à se forcer, le repère était là, on glisse du hassaniya à l’arabe et vice versa selon les contexte, les aires culturelles se recoupent, selon qu’on veuille utiliser un proverbe, déclamer un poème, évoquer le religieux, préparer un document officiel…il n y a pas de rupture, encore moins de douleur, on reste dans notre chose à nous.
Ce n’est pas du tout la même chose quand on a un double référent culturel. Là, croyez-moi au-delà des tiraillements instrumentalisés ou politisés, il y a réellement beaucoup de difficultés à interagir avec les langues, à se les approprier, à les superposer à une identité ou à un besoin d’expression spontané et les réformes n’y ont rien arrangé. On est en permanence dans une gestion de la langue à micro-niveau.
Petite, je parlais une langue « noire ». Puis les parents ont décidé entre eux « mais non il faut surtout parler hassaniya, l’identité hassani passe par une parfaite maitrise de la bydhanité dont la pierre angulaire est la langue, il n y a pas d’approximation permise, il faut que les enfants parlent hassaniya, et très très très bien », donc d’une certaine façon il fallait surtout éviter de fournir une autre langue, d’ enrichir de quoi que ce soit d’externe, le temps que le hassaniya s’installe bien, et faisant de durcir le sentiment d’appartenance exclusiviste. C’est là le premier temps, celui où les enfants issus de couples mixtes sentent déjà que c’est loin d’être simple…
Ensuite, il y a l’entrée à l’école, là il fallait tout de suite acquérir le « bon » français, bien le manier, ne parler que ça, en fait les parents, ils sont pires que les réformes de l’Etat, ils ne savent pas ce qu’ils veulent, tantôt ils sont fiers du petit rejeton francophone, tantôt les remords de partout avec retour aux sources en boomerang, avec tergiversations entre Molière et Sibeweh, repositionnement de l’arabe au sein de la famille, de la scolarité, bref une cacophonie dans laquelle c’est eux les plus perdus, arrivant difficilement à voir le coté diversité, mais plutôt le côté « choisir c’est renoncer ».
Et puis troisième temps de la valse, où on apprend que les gens qui ont quelque chose de pas complètement bydhan, ils peuvent faire « bilingue »… sauf que bilingue ça ne voulait pas dire ici parler deux langues, être enfin dans l’enrichissement culturel, non, c’était plus que cela…ça racontait une histoire, celle de l’hybridité de mon pays, que la belle force des dualités culturelles était transformée ici en faiblesse relationnelle inter-communautaire, ça voulait dire que y avait eu du grabuge, qu’on avait coupé le bébé en deux, mort ou vif on s’en fout, l’essentiel, chacun a ce qu’il veut, donc pour moi, si je voulais je peux aller à l’école avec des enfants des autres communautés halpular, soninké, wolof, alors que les autres petits cousins maures pour la plus part font un parcours en arabe, ça voulait dire aussi que si tu fais bilingue, tu avais le droit de détester l’arabe comme matière, d’avoir comme sujet de plaisanterie les « arabisants », de te sentir appartenir à la sphère des BCBG locaux, d’avoir ton petit monde qui se prête les livres en français, qui va au CCF, bref d’entrer dans une petite et douce schizophrénie qui te fait sentir différent, alors que tu suis pourtant le programme éducatif officiel de ton propre pays.

Mais là tu sais déjà quand même que y’a deux jeunesses voisines, qui sans être en guerre, ne se parlent pas, n’ont pas les mêmes loisirs, ni la même musique, ni les mêmes idéaux, alors entre les deux, toi le bilinguiste maure tu sais pas encore que tu es le plus mal loti, que le restant de ta vie tu vas t’expliquer sur pourquoi t’es maure mais tu parles mal l’arabe classique, ou que tu crois mal le parler, ou tu ne sais plus, tu ne sais plus si bilingue c’était piège ou privilège…surtout qu’entre temps, à un moment, tu découvres que tu es fou amoureux de cette langue, ta langue arabe, que tu la trouves belle, élégante, haute, tu te jettes sur elle, mais à jamais tu resteras dans le manque, tu sauras jamais ton niveau réel, tu en auras peur, honte, eh oui, ce niveau en arabe pour le reste de ta vie, ça sera ton graal à toi, tu vas toujours le jauger, le juger, quand c’est pas les autres qui le feront à ta place.

Et des années après, quand y’aura Facebook, tu te sentiras inaudible, tu réaliseras que tu es devenu minorité sans voix, en deçà du débat, le net appartient aux arabophones, faut dire ce qui est, la qualité aussi de l’écrit à migrer vers eux, les likes sont leur monnaie, les bulles des commentaires ne se remplissent que par des arabophones, la marche de l’histoire des idées nationales, celle qui racontent le politique, le social, l’économique se fait en arabe, l’impact est avec l’arabe, on le sait tous sur FB par exemple.

Et alors, nous ? on est devenu depuis des « nouz’autres » comme dirait Mariem Derwich, on s’approche de plus en plus de la marge, comme dans les mauvais rêves on crie sans sortir de son, on rit, pleure entre nous, mais le cercle est devenu tellement petit, que voilà ça et là des transfuges, qui se mettent presqu’uniquement à l’expression en arabe, avec des résultats parfois réussis pour certains mais souvent surfaits pour d’autres, défaits…le naturel s’y perd, la qualité aussi.

Tout ça pour dire que le malaise de la langue, il est partout, il est chez les bilingues et leur timchi éternel de l’arabe, il est chez les « arabisants » qui se sentent privés de la lucarne francophone et qui tentent des sorties par l’anglais, il est dans le manque de liant national, qui isole les communautés, il est dans les derniers réformés de l’Éducation nationale, ceux de 99, les sans langues actuels, ne parlant ni arabe ni français.

 

Rose Du Désert Sahara
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