Aperçu général sur l’expérience du Mouvement National Démocratique (MND) en Mauritanie / Par Ahmed Salem Elmoctar-Cheddad

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La Mauritanie constituait un  trait d’union entre les colonies françaises d’Afrique du nord et celles d’Afrique au sud du Sahara.  Considérant son caractère désertique,  peu peuplé (moins de 700 milles habitants à la veille de l’indépendance en 1960) et sans intérêt économique évident, l’espace mauritanien  fut occupé tardivement  par le colonialisme français.

Notes sur la  décolonisation en Mauritanie

Colonisation et nationalisme : l’éveil des nationalités

Les indépendances africaines : des facteurs exogènes  déterminants (l’épuisement des puissances coloniales suite aux deux guerres mondiales et des guerres de libération menées  par les mouvements d’indépendance…)

Colonialisme français : un système d’assimilation culturelle et d’exploitation économique

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L’insoumission et le harcèlement  continu des tribus maures seront les facteurs déterminants dans  l’accélération  de l’occupation  coloniale française au début  du 20e Siècle.  Cette occupation réalisa également un autre objectif  non moins important : la jonction des colonies françaises du nord et  du sud  du grand  désert du Sahara occidental séparant l’Afrique du nord de  l’Afrique au sud de  ce  grand espace saharien.

Cette période correspondait à une sorte d’éveil des peuples coloniaux, comparable  à l’éveil des nationalités au cours de la deuxième moitié du XIXe Siècle en Europe.  

Les  mouvements de résistance à la pénétration coloniale rentraient  dans cet ordre. L’objectif était élémentaire : refouler l’agresseur étranger pour défendre et préserver les communautés traditionnelles dominées par des groupes et des familles appartenant aux clans de la noblesse d’alors. Le frottement persistant entre deux systèmes de civilisations que tout différencie, engendrera des évolutions tout à fait nouvelles, non seulement non souhaitées,  mais aussi non attendues par personne. « La vérité »  disait le poète de notre mouvement « est ce que le temps finisse par imposer » (……)

En Mauritanie un célèbre administrateur civil du nom de Xavier Coppolani y perdra sa vie le 12 mai 1905 à Tijikja suite à une sorte d’opération commando. De nombreux autres jeunes officiers  français subiront le même destin dont  le jeune McMahon,  proche parent  d’un  ancien président  français. Rappelons ici que c’était ce Xavier Coppolani(un corse ayant vécu longtemps en Algérie) qui fut à l’origine de la création de la colonie de Mauritanie.

Epuisées par deux guerres mondiales et de nombreuses guerres de libération notamment au sud-est asiatique et en Algérie, les puissances coloniales occidentales, notamment la France,  finirent par céder aux réalités du moment. Les indépendances, arrachées de force par-ci,  sont octroyées dans la précipitation à des dizaines de colonies notamment en Afrique occidentale sous domination française. Partout dans  ces  colonies des élites s’organisaient dans la perspective de déclencher des luttes armées contre l’occupant étranger.

En Mauritanie le mouvement Nahda ou «  l’éveil national » mena une lutte politique soutenue pour l’indépendance nationale durant toute la décennie des années cinquante. Les autorités coloniales se pressèrent pour «  passer le service » à une équipe d’agents proches, composée pour l’essentiel d’anciens interprètes du temps colonial. Après la loi cadre le premier gouvernement mis en place vit le jour en 1958. A sa tête fut placé un ancien interprète, Maitre Mokhtar Ould Daddah, choisi depuis par les autorités coloniales et préparé  à cette fin.

L’indépendance de la République Islamique de Mauritanie sera proclamée le 28 novembre 1960. Ce fut un grand tournant dans l’évolution de cette ex-colonie française.

La Mauritanie : l’indépendance néocoloniale (Hamed Elmouritani…)

L’euphorie de l’indépendance ne va pas durer longtemps. Très tôt les gens ont déchanté. Ils se rendirent compte très vite que le colonialisme au lieu de plier bagage et de quitter les lieux, s’installa plutôt avec force. Il va surtout profiter de la stabilité politique relative qui avait suivi la proclamation de l’indépendance pour s’adonner à une exploitation économique et à ciel ouvert  des ressources du pays, notamment les importants gisements de fer au nord. L’enseignement de la langue et de la culture française, limité avant l’indépendance à une petite élite,  issue généralement de l’aristocratie traditionnelle, connaitra dans la première décennie d’indépendance une  expansion vertigineuse.

L’élite intellectuelle, composée essentiellement d’enseignants,  des instituteurs pour la plupart, connut à son tour un élargissement sensible. Elle servira de base pour la naissance et le développement d’un puissant mouvement syndical.  Ses militants furent fortement perturbés par  l’influence grandissante de courants idéologiques extérieurs, notamment le nationalisme arabe impulsé par le président égyptien Nasser et  des courants d’option panafricaniste. Tous ces courants,  connus pour leur fibre patriotique, furent souvent mal  interprétés  sur le terrain multiethnique national.

En février 1966 la petite élite intellectuelle fut déchirée par une  confrontation qui avait failli tourner à l’irréparable. Les enseignants et les élèves du secondaire  furent les meneurs des émeutes dans les principaux centres urbains. Une situation délétère caractérisée par un climat de suspicion et de tension raciale va perdurer durant les deux années suivantes.

Naissance et Développement du MND

En mai 1968 les ouvriers de la nouvelle société des mines MIFERMA (Mine de fer de Mauritanie) déclenchèrent une grève qui va faire date. A la fin du mois de mai  des unités de la gendarmerie ouvrirent le feu sur la masse compacte des travailleurs en plein meeting dans la ville de Zouerate  tout proche du lieu d’exploitation du minerai de fer. Une dizaine d’entre eux y perdirent la vie. Les blessés se comptaient par dizaines. Ce  massacre marqua un tournant dans l’histoire du pays. Les morts et les blessés appartiennent aux différentes régions et groupes ethniques de Mauritanie. Des manifestations de protestation submergèrent les rues des principales villes du pays. C’était notre part de « mai 68 ». Que ça soit chez nous ou ailleurs le phénomène « mai 68 »  fut favorisé par d’autres facteurs exogènes,  notamment la révolution culturelle en Chine, le soutien des pays socialistes, en plus du  mouvement de « mai 68 » en France  qui fut  son lieu de naissance.

Une année auparavant un autre événement, bien qu’extérieur, eut un impact non moins important sur la situation intérieure mauritanienne. Il s’agit de la guerre de 1967 ayant opposée l’armée israélienne à l’armée égyptienne soutenue par plusieurs  armées arabes. La déroute rapide subie ( durant à peine une semaine : la guerre de 6 jours) par les armées arabes eut un retentissement général sur l’ensemble du monde arabe.

Dans cette guerre le président égyptien fut le plus grand perdant. Son idéologie, le nassérisme, en vogue jusque là,  s’écroula comme un château de cartes. Et comme la nature a horreur du vide et les peuples en lutte en ce moment  contre les divers impérialismes extérieurs, avaient toujours besoin de carburant idéologique, les courants marxistes en profitèrent pour occuper tout le terrain abandonné en catastrophe par les nationalismes de tous bords.

Résultat de recherche d'images pour "Sidi Mohamed Soumeyda"C’est ainsi qu’en Mauritanie, la principale cellule d’obédience nassériste changea aussitôt d’idéologie. Elle était composée de quelques enseignants arabes, d’un notaire arabisant (tous issus d’écoles religieuses traditionnelles) et d’un étudiant à l’université de Dakar(Feu Sidi Mohamed Soumeyda). Menée essentiellement par ce dernier, la cellule décida la création d’un parti d’obédience marxiste (le PKM) ou Parti des Kadihines de Mauritanie. En arabe « Kadihines » signifie « les masses laborieuses ». A l’époque elle se réfère principalement à la classe ouvrière naissante et  au monde paysan dominé jusqu’alors  par les segments vivant ou ayant connus l’esclavage dans le passé. Notons que les premiers recrutés parmi les ouvriers furent principalement des descendants d’esclavage(…).feu Sidi Med Soumeyda

Peu de temps après, les fondateurs du PKM  lancèrent leur journal national (Sayhat Elmathloum:  ou « Cri de l’opprimé »), sous forme d’une dizaine de polycops. Une sorte de PRAVDA  fortement influencée par la lecture de QUE FAIRE de Lénine.

Le nouveau parti (ultra clandestin), à l’aide du nouveau journal  réussira  en si peu de temps à changer la situation de fond en comble. Un nouveau mouvement populaire le MND (Mouvement National Démocratique …), inspiré et organisé par les fondateurs du PKM étendit rapidement ses tentacules jusqu’aux coins les plus reculés du pays.

 Depuis les événements sanglants de Zouerate « la  hache de guerre » fut vite enterrée entre les élites des différentes communautés ethniques nationales. Une sorte de guerre civile larvée s’installa dans le pays. Pendant presque une décennie, de 1968 à 1975, les grèves, les manifestations, les sit-in et un nombre infini de formes de luttes, se succédaient occupant tout l’espace national.

Contrairement à certains de nos camarades dans les pays voisins, on avait tenu à observer strictement une conduite pacifique dans toutes nos actions. C’était une façon, comme on disait à l’époque,  de toujours « mettre le bon droit de notre côté ». Notre tactique consistait à mettre en permanence  les autorités  à tous les niveaux sous haute tension. Dans nos méthodes on s’inspirait beaucoup des formes de luttes et d’actions des mouvements de libérations un peu partout dans le monde. La littérature révolutionnaire (chinoise et vietnamienne, Maspero,  par exemple…) foisonnait à l’époque.

Les emprisonnements massifs avec maltraitance et des  formes variées et illimitées de répression n’avaient pas réussi à atténuer l’impétuosité et l’expansion du mouvement. Ce dernier bénéficiait d’un dense réseau de complicités jusqu’à l’intérieur du régime(…). La grande sécheresse qui persistait à l’époque dans tout le Sahel, en appauvrissant les populations, poussa celles-ci dans les bras des mouvements contestataires naissants.

« Seule la lutte paye ! »

Notre pression ne tarda pas à donner des résultats. En 1972 les autorités finissent par céder. Dans un premier temps le gouvernement décida  l’abolition bien que tardive de la patente sur le bétail(1). En fait, médecin après la mort, puisque en ce moment il n’existait plus de bétail.

Peu de temps après, pour juguler la contestation de son régime, le président Mokhtar décida d’agir plus fort et plus vite : il pressa les autorités françaises par une demande urgente pour des concertations bilatérales  en vue de procéder à la révision des accords de coopération de 1961. Devant l’hésitation des autorités françaises, encore sous l’effet de surprise, il dénonça les dits accords et fixa le 31 décembre de la même année comme date limite pour leur respect par la Mauritanie.

 Une succession de courageuses décisions  vont suivre. Le 30 juin 1973 la Mauritanie créa sa propre monnaie nationale (l’ouguiya) après sa sortie de la zone CFA. C’était le jour de l’éclipse du soleil, appelée l’éclipse du siècle dont l’épicentre se trouvait à Akjoujt en Mauritanie(…). En suite  le 28 novembre 1974, l’anniversaire de l’indépendance nationale,  à la fin de son discours officiel le président Mokhtar annonça la nationalisation de la société des mines de fer de Mauritanie MIFERMA.

C’était un tremblement de terre ! Même le système d’enseignement français en Mauritanie fut touché par le vent des réformes bien avant la bénédiction des autorités françaises. En 1973 la Mauritanie procéda à sa première réforme d’enseignement  introduisant plus d’heures arabes dans le programme et instituant un institut pour la promotion  et l’enseignement des autres langues nationales. C’était un volet important de notre programme culturel au niveau du MND. 

Pragmatiques, les autorités françaises optèrent pour la sagesse. Elles cherchaient très probablement aussi à contenir la propagation de la conduite mauritanienne sur les pays limitrophes et même au-delà. Des négociations entre les deux parties s’ouvriront au début de l’année suivante. De nouveaux accords de coopérations jugés plus équilibrés et plus équitables seront signés entre les deux parties.

« La perte de  notre massue »

Dans le courant de l’année 1974, les structures organisationnelles du mouvement furent secouées par un débat interne très intense. Il portait sur une nouvelle option de demande de dialogue avec le régime. En fait, en prônant le dialogue, elle  mettait en cause la fameuse tactique de juillet 1973 optant pour la lutte armée. La nouvelle tactique de dialogue était fondée sur un programme en 5 points, résumant les différents volets de notre programme politique.

L’économie, la culture et l’enseignement, la démocratie et les libertés publiques, ainsi que le soutien actif à la guerre de libération du peuple sahraoui voisin, voilà les principaux axes de ce programme.

Quatre points de vue, qui se résumaient à deux, se sont exprimés au sein des instances dirigeantes du PKM. Ils sont présentés dans 4 documents envoyés aux directions locales du parti. Celles-ci sont chargées de les lire aux masses de militants et sympathisants et de les leur argumenter conformément à la logique des idées de leurs auteurs.

Pour éviter d’influencer l’opinion d’un sympathisant, aucun responsable du parti, à quelque niveau que ce soit, ne doit donner son propre point de vue sur aucun des documents à l’extérieur des structures du parti. (Il y a quelques années, 40 ans après, Aziz Wane, un enseignant, grand sympathisant à l’époque, me demanda quel était réellement mon point de vue. Au moment où il me posait la question, il hésitait, croyant peut être qu’il n’a pas encore le droit de poser ce genre de questions).

Les divergences se rapportaient surtout sur l’appréciation des réformes réalisées par le gouvernement. Ici, on se réfère principalement à la révision des accords de coopération avec la France, la création de la monnaie nationale (l’Ouguiya) et la nationalisation de la MIFERMA.

Pour les uns ces réformes constituaient une victoire incontestable de notre mouvement. C’étaient des concessions réelles du pouvoir, des conquêtes de notre lutte, que nous devions prendre en compte pour que le régime ne puisse les utiliser contre nous. Pour les autres, ce n’était que de la poudre aux yeux, visant, par le pouvoir, à donner l’impression d’avoir satisfait nos revendications et montrer à l’opinion que notre lutte n’avait plus de raison d’être.

 Au lendemain de la création de la monnaie nationale l’Ouguiya, SayhatElmadhloum(le cri de l’opprimé), l’organe du mouvement écrit : « à bas le nouveau CFA », titrant ainsi son principal article. Un débat passionnant s’ouvrit pour plus d’une année. Il constitua un début de division aigue et douloureuse au sein de notre parti et de notre mouvement. Un schisme grandissant s’installa dans nos rangs.

Le débat sera clôturé après avoir été tranché de façon plutôt  démocratique en faveur du soutien  au régime du président Mokhtar dans son conflit ouvert avec la France.

La guerre du Sahara remettra tout dans l’eau : l’avenir du pays est de nouveau assombri.

Le mouvement sera fortement affecté par la guerre. Alors qu’il venait juste de surmonter une crise interne aigue de positionnement par rapport aux réformes entreprises par le régime, il fut de nouveau ébranlé, cette fois-ci  par l’attitude à prendre vis-à-vis de la guerre. En août 1977, il se scinda en deux au cours du congrès de l’organisation des jeunes du parti au pouvoir, le Parti du Peuple Mauritanien(PPM),  que nous avons officiellement intégrer tout en conservant les structures clandestines du PKM(…) à fin d’exploiter son cadre légal principalement contre la guerre.

  Une partie non négligeable se comporta, bien que d’une façon pas très explicite mais ferme, en faveur d’un soutien au régime dans la guerre. Celle-ci ne cessait  de faire des ravages depuis le dernier trimestre de 1975. L’autre partie s’attela à limiter les dégâts  de la nouvelle crise du mouvement. En même temps elle redoubla d’effort dans la lutte et la dénonciation de la « guerre des sables ».

Le putsch du 10 juillet 1978 sera salutaire puisqu’il va sauver la nation de la guerre,  mais inaugurera un règne sans fin des hommes casqués sur le pays : ce sera, d’une façon ou d’une autre, avec ses hauts et ses bas, le règne continu  des militaires(…).

 

La Fondation Rosa Luxembourg

Conférence Internationale des Gauches Révolutionnaires en Afrique Subsaharienne(les années 1960 et 1970) :

Une histoire politique et sociale à écrire

Dakar du 30/10/2019 au 01/11/2019

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