Petit Mauritanien. Par Pr ELY Mustapha

Petit Mauritanien. Par Pr ELY MustaphaPr Ely Mustapha – Je ne sais si, dans vingt ans, tu liras cette lettre mais je ne souhaite qu’une chose : que tu la lises dans une Mauritanie prospère et fière de son passé et sûre de son avenir.

Petit Mauritanien,

Aujourd’hui, tu as cinq ans. Et je te regarde gambader sur tes frêles jambes et je m’interroge…

Je m’interroge sur ce que te laisseront les générations d’aujourd’hui et sur le poids que déjà te font supporter celles d’hier.

Que vont-t-elles te laisser en héritage ?

De quelque côté que je me retourne, je ne vois que la désolation d’un sous-développement orchestré.

Tes airs de jeux sont des dépotoirs à ciel ouvert. Une capitale en ruine noyée dans les immondices où les routes sont des nids de mort où rugissent des tacots branlants à tombeau ouvert. Des nids de désespoirs producteurs de handicap et pourvoyeurs de gémissements d’accidentés qui peuplent les lits à descente de nos hôpitaux insalubres.

Ton univers d’écolier est une aire de non-savoir. Une école où l’instituteur, prophète de jadis, est devenu, dans une société sans repères, l’icône de l’ignorance et le pôle de l’irrespect. Vivant en dessous du seuil de subsistance et s’accrochant à qui mieux mieux aux haillons d’une société qui a rangé le savoir aux rayons de l’inutile.

Ecoles que l’on vend pour achalander des boutiques et troquer le savoir contre la contrebande.

Qu’aurais-tu appris, mon enfant, dans ce miasme éducationnel sinon à prendre le chemin de la délinquance ?

Qu’auras-tu reçu en héritage de tes pères ?

Ils ont pillé le pays et ses ressources. Ils ont laissé un pays exsangue où des milliers de citoyens végètent dans une pauvreté criante dans des bidons-villes aux relents de misère instituée. Des communautés entières vivant de vent et d’espoir et que déciment en silence la soif, la faim et la maladie.

Ils ont déjà contracté tellement de dettes qu’ils ont hypothéqué ton avenir. De l’endettement tout azimut, ils en sont devenus les maîtres. Maîtres du prêt-à-voler. Ils t’ont mis en gage ainsi que les générations à venir.

Petit Mauritanien,

Je sais que tu ne comprendras pas pourquoi sur une terre d’Islam tant d’hommes et de femmes ont pillé les ressources de la communauté. Comment ils ont appauvri leur pays et hypothéqué ton avenir. Comment ils ont créé la ségrégation entre toi et ton frère au nom de leur désir de pérennité. Te laissant ainsi supporter le schisme social de leur bêtise raciale.

Tu te demanderas si les vrais préceptes spirituels et moraux de l’Islam furent l’une des préoccupations de nos gouvernants ou qu’ils les ont exploités à leur compte et tu n’auras pas tort.

Tu ne comprendras pas pourquoi, un peuple asservi continue à élire ceux-là même qui sont la cause de sa misère. Et que se cooptant entre-eux, ils entretiennent des dynasties voraces qui se perpétuent par la force comme au temps des monarchies absolues.

Tu ne comprendras pas pourquoi avec notre culture millénaire afro-arabo-berbères, nous n’arrivons pas à nous créer une identité propre, riche d’un tel d’apport civilisationnel. Et qu’au contraire nous avons épuisé nos énergies en entretenant les divisions sur la tribu, l’ethnie, la race et les langues et qu’au final nous sommes devenus des ilots d’intolérance, de repliement et de méfiance. Ilots qu’illustrent si bien nos communautés qui se fuyant les unes les autres, créent leurs propres quartiers pour s’y isoler.

Une nation d’isoloirs, dans une camisole de force.

En somme une folie de laquelle cette nation ne s’éveillera pas malgré les (électro)chocs qu’elle a subis tout au long de son existence. De la déportation de ses enfants à leur mise à mort, de la ségrégation à l’esclavage, de l’exil à l’oubli, tant de chocs qui ne semblent pas l’avoir alarmée sur les affres de son destin.

Que vont-t-ils te laisser en héritage ?

Un Etat fragilisé par la culture de l’intérêt personnel, du clanisme et la corruption dans lequel demain tu ne seras peut-être qu’un maillon qui perpétuera la chaine.

Tu ouvriras les yeux sur un pays aux ressources naturelles épuisées où le sable, aux pieds nus, est une braise et le soleil, sans toit, un enfer. Car ils auront tout emporté dans leur voracité jusqu’à la dernière sardine de côtes jadis prospères de ton pays.

Depuis des dizaines d’années que les richesses de ton pays sont exploitées, elles n’ont jamais contribué à un développement durable.

Tu ne pourras compter ni sur un tissu industriel d’envergure, ni sur une production nationale compétitive sur les marchés internationaux, ni sur une technologie exportée, ni sur un savoir-faire qui aurait fait notre fierté nationale ou internationale. Rien.

On ne t’aura laissé, en pillant tes richesses, que du vent. Un pays comptant parmi les pays les plus pauvres du monde ayant un indice de développement plus bas que le niveau d’une mer qu’ils auront exploitée à outrance et pollué à satiété.

Aujourd’hui je te regarde et le sourire innocent que tu m’adresses fait mal et j’y mesure toute l’ampleur de l’injustice que l’on te fait.

Je ne sais si en lisant, dans vingt ans, cette lettre, au moment où peut-être je ne serai plus là, tu aurais eu droit, toi et tes enfants, à une école studieuse, à un cadre de vie sain à un travail épanouissant et à une vie heureuse dans un pays développé.

Je ne saurai le dire. Mais je le souhaite vivement. Bien qu’au moment où j’écris cette lettre, j’ai un doute profond en cela.

Non, pas un doute en ce que notre pays puisse se redresser un jour et t’offrir une vie heureuse à laquelle tu auras généreusement contribué par ton savoir, tes efforts et ton travail, mais un doute quant à l’ampleur du sacrifice qu’il faudrait consentir par une société minée par les non-valeurs.

Et si la pauvreté peut se résorber et l’économie se redresser, en un jour par la volonté des hommes, il reste que les valeurs humaines (celles de la droiture, de la vérité, de l’intégrité, de l’honneur) sont le fruit d’une évolution socio-culturelle, éducative et spirituelle qui demande des générations pour s’enraciner dans la société.

Nous sommes encore au début d’un changement dont, s’il est une continuité, tu souffriras encore dans vingt ans et au-delà.

Petit Mauritanien,

L’espoir est permis que demain soit meilleur qu’aujourd’hui ; et toutes les bonnes volontés de ce peuple œuvrent à cela.

Mais si cela n’était pas le cas, sache au moins dans ta misère future, dont nous sommes responsables, que nous étions dans le passé plus misérables que toi. Et que si nous ne t’avons rien laissé en héritage, c’est que nous étions encore moralement plus méprisables. Un épisode à gommer de l’histoire des peuples.

Récrée-toi une Nation nouvelle. Et ne te retourne pas.

Pr ELY Mustapha

via cridem

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