Interview avec le Capitaine Ely Ould Krombelé .. Suite et Fin

Interview avec le Capitaine Ely Ould Krombelé .. Suite et FinTaqadoum - Le capitaine Ely Ould Krombelé, un observateur omniprésent de la scène politique, sociale et militaire de la Mauritanie au cours des dix dernières années, répond dans la seconde partie de son interview de la semaine passée, à des questions relatives à l’esclavage, aux impressions exprimées par le leader Biram après son tête-à-tête avec le président Ghazouani et la vive polémique sur la langue qui caractérise le microcosme politique et intellectuel.

Question : Certains pensent que l’esclavage n’a encore trouvé la bonne cure malgré l’arsenal juridique criminalisant cette pratique. Le cas de l’enfant Ghaya Maïga fait polémique. Quel est votre point de vue et que suggérez-vous pour réellement éradiquer à moyen et long terme ce passif historique pérenne ?

Ely ould Krombelé : Des cas ponctuels tel que celui de Ghaya Maïga compliquent la tâche voire la raison aux hommes sincères qui aspirent à l’éradication totale de l’esclavage sous toutes ses formes.

En voulant réduire trop souvent l’esclavage à une espèce de « troc factuel » entre un employeur, soit-il indélicat et un employé le plus souvent au seuil de la précarité, certains défenseurs des droits de l’homme en Mauritanie corrompent la trame intellectuelle qui étoffe la lutte contre l’esclavagisme en général, et la disponibilité de tous à vouloir juguler les séquelles de l’esclavage dans notre pays, en particulier.

Si toute l’humanité est passée par là, cela suppose que l’esclavage est un fléau planétaire qui doit être combattu au même titre que le paludisme, la faim, l’analphabétisme …etc.au niveau mondial.

Si, par contre le paludisme, la faim tuent, l’esclavage en plus d’attenter à la vie des entités qui le subissent, déshumanise en même temps. Dés lors la lutte contre l’esclavage ne saura concerner que les seuls haratines, mais plutôt toutes les personnes éprises de dignité et de justice.

Pour éradiquer les séquelles de l’esclavage en Mauritanie, il faut la conjugaison de trois entreprises le plus souvent indissociables.

a – Il faut vite procéder à la discrimination positive dans les écoles publiques, mettre en place des allocations familiales, des fournitures, des cantines scolaires gratuites dans les centres urbains et semi-urbains à majorité habités par les haratines les plus démunis.

b/ Octroyer à tout ce « prolétariat » de haratines assis sur les charrettes, aux bouchers ambulants, aux chômeurs de longue durée etc. des microcrédits à taux zéro pour que les charretiers puissent par exemple se payer des motos à trois roues ou des « pousse-pousse », ce qui permettra une certaine mobilité dans le travail, une rentabilité salariale, tout en désengorgeant certaines rues de la capitale afin de promouvoir la fluidité de la circulation piétonne et automobile. L’échec scolaire et l’analphabétisme sont à l’origine de la paupérisation de bataillons de haratines.

c – Ces deux initiatives relèvent d’une véritable volonté politique avec le concours des professionnels de l’emploi, car quelle que soit la force d’une loi, elle peut être transgressée, et ce, malgré tout l’arsenal juridique échafaudé. A ces deux initiatives sociopolitiques s’ajoute aussi un facteur primordial que l’homme ne peut maîtriser: le temps.

La société humaine dans toutes les contrées habitées du globe terrestre, a son propre agenda constant, voire immuable. Le vieil ordre socioculturel a la peau dure. Malgré les progrès scientifiques et économiques, ou l’émancipation de la société, l’homme ne parvient toujours pas à se défaire de ses traditions archaïques. Même la révolution qui pourtant aspire à un changement spontané et radical, échoue souvent à faire régner son nouvel esprit scientifique qui soit dépourvu de toutes les pesanteurs rétrogrades, tant il faut une véritable « psychanalyse de la connaissance ». Vous conviendrez avec moi que depuis plus de 1000 ans la société Soninké, fille du célèbre empire du Ghana par exemple soit composée de castes: nobles, esclaves, forgerons etc..

Alors ce ne sont pas des dénonciations « sporadiques » tenues de Paris ou Washington par quelques défenseurs des droits inaliénables de l’homme, le plus souvent sur l’application Whatsapp, qui vont faire disparaître cette tare comme d’un coup de baguette magique. Chez les autres composantes du pays à savoir les Maures ,les Peuls et dans une moindre mesure les Wolofs (plus enclins à la modernité),la stratification de la société a encore de longs jours devant elle. Parce que les verrous des marqueurs génétiques n’ont pas encore sauté à l’orée du 21éme siècle. Alors on peut toujours venir à la charge, critiquer, dénoncer, légiférer, mais n’oublions pas non plus le facteur primordial qu’est le temps; surtout dans notre sous-région sahélo-saharienne qui a inventé un modèle social unique et inique au monde tels les griots, les forgerons, les tisserands, les pêcheurs, les esclaves, de véritables créatures lobotomisées.

Question : Le leader Biram affirme avoir bien senti chez Ghazouani un homme d’Etat attentionné et ouvert. Aziz n’a-t-il pas été trop replié sur soi et politiquement trop égoïste ?

EOK : Je conseille à Biram Dah Abeid de susciter constamment la confrontation afin que son business pro domo axé sur la « lutte contre l’esclavage »(sic) fleurisse davantage. Car le jour où cet individu épousera la modération dans ses propos et agissements, il cessera de mobiliser les foules innocentes qui croyaient en la sincérité de l’homme. Dès lors le président Aziz a vu en Biram le trompe-l’œil du marionnettiste, manipulé par des forces endogènes mais aussi exogènes. N’avez-vous pas entendu Biram dire à la télévision que si « tous les maîtres esclavagistes maures étaient comme les siens, personne n’aurait senti la violence de l’esclavage… »Le constat est amer, sans équivoque, digne de la dialectique du « maître et de l’esclave » du philosophe allemand Hegel, prouve que Biram approuve tacitement l’esclavage, voire même le conçoit et en fait un fond de commerce.

Mais Biram ignore sans doute que les descendants d’esclaves n’ont pas le monopole exclusif de la lutte contre cette abomination. Le président de l’IRA n’a plus de légitimité à vouloir s’ériger en leader de la cause anti-esclavagiste. D’ailleurs il se disqualifie à l’instant où il fait l’apologie de ses anciens maîtres esclavagistes.

La pratique esclavagiste ne saurait accoucher d’un manichéisme version « soft » en bons ou mauvais maîtres.

A noter que c’est la diaspora Peule qui a permis à Biram de se faire un nom à l’extérieur du pays, dans le but d’une conquête du pouvoir par un Noir et pour les Noirs de Mauritanie.

Cette alliance à connotation épidermique a volé en éclats lorsque « l’oncle Tom » a réalisé qu’on se servait de lui pour des desseins inavoués. C’est la petite histoire de l’arroseur arrosé: Biram qui berne les haratines se voit à son tour trompé par plus malin. Peut-il en être autrement?

Vous verrez dans les prochains jours que Biram ne sera plus en mesure de galvaniser les foules surtout que les exilés aux portefeuilles garnis n’ont qu’un seul objectif après le départ de Aziz: c’est de rentrer au pays.

Sans la logistique intellectuelle et propagandiste de la diaspora négro-mauritanienne, doublée de la politique du chéquier des riches mauritaniens exilés, Biram ne pèsera pas un brin.

Donc la volonté de Ghazouani à dialoguer avec Biram n’est ni la « Une » éditoriale, ni le scoop du siècle. Elle relève de la disponibilité naturelle du président mauritanien à être « poreux à tous les souffles », en écoutant tous les citoyens en général, et les élus de la République en particulier. Est-ce trop demander à un chef d’Etat normal?

Question : La scène politique est marquée ces derniers temps par une vive polémique sur la langue, avec d’un côté les arabisants toujours à la défense et les francisants qui revendiquent une réhabilitation de cette langue comme avant les années 90. Qu’en pensez-vous ?

EOK : Votre question comporte des labels tels « francisants »ou « arabisants » qui dénotent encore soit d’une susceptible emprise coloniale, soit d’une péjoration intempestive. En Mauritanie, il y a des Arabes lettrés ou analphabètes et les autres composantes comme les Peuls, les Soninkés et les Wolofs, en plus de cinq voire dix familles d’origine bambara.

La langue de la majorité est l’arabe. Mais il y a aussi des francophones cette fois, dans les différentes communautés nationales. Car la Mauritanie à l’instar de tous ces pays limitrophes, a été colonisée par la France, qui y a laissé sa langue. En matière de langue, le cas de la Mauritanie est spécifique: sa composante Peule sur la rive droite du fleuve Sénégal, ne voudrait pas couper les liens avec ses cousins de la rive gauche. Or au Sénégal la langue officielle c’est le français de Madame Bovary. Cela se comprend. Mais les Toucouleurs de la rive droite doivent s’inspirer de la réalité pertinente. C’est que la limite méridionale de l’Afrique blanche où la langue la plus parlée est l’Arabe, s’arrête aux confins de la rive droite du fleuve Sénégal. Ainsi avoir l’Arabe comme langue officielle en république islamique de Mauritanie, ne saurait constituer une agression à l’encontre des autres composantes du pays. Aussi la transcription des langues nationales en caractères arabes ne serait pas non plus une entorse à la revendication légitime de nos compatriotes négro-mauritaniens.

Depuis les « années 70″,les Maliens qui avaient opté dès l’indépendance au » progrès » en enseignant le marxisme-léninisme et surtout le bambara dans les écoles, ont vite fait de revoir leur militantisme à la baisse. C’est qu’on ne force pas l’apprentissage d’une langue vernaculaire qui n’a pas inventé son propre alphabet.

Le français qui est une langue dérivée du « vulgaire latin et du substrat gaulois », avec de centaines de mots d’origine arabe, s’est imposé de lui-même d’abord avant de remplacer le latin dans l’administration et la juridiction en 1539 sous François Ier. A vrai dire c’est le « siècle des lumières » avec Voltaire, Rousseau, d’Alembert, Montesquieu,…etc.qui a poussé les différentes régions de France et de Navarre à aimer cette « nouvelle langue du progrès » et qui a enfanté la Révolution de 1789.

Parlons franchement, une langue n’a pas besoin d’être imposée. Au Sénégal voisin, tout le monde s’est mis à apprendre l’Arabe, qui pour des raisons religieuses, qui pour le business en Arabie, à Dubaï etc..Qui ne veut pas apprendre l’anglais actuellement, afin de se mettre au diapason de la science et de la culture?

L’Arabe est une langue de poésie, de romance, c’est surtout la langue du Saint Coran. Cette belle langue millénaire existe chez nous bien avant le français; des érudits Peuls, Soninké, Wolofs l’ont apprise, utilisée, transmise, vulgarisée. Et ce n’est pas une quelconque petite querelle entre extrémistes de tous bords qui empêchera la langue Arabe de se hisser au firmament. Sans doute ce lieu d’où elle nous parvient /.

Propos recueillis par Mohamed O Mohamed Lemine

via cridem
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