https://c2.staticflickr.com/6/5293/5537225811_d3e1279c14_o.jpg

Dr Mohamed Mahmoud Ould Mah, professeur d’économie : ‘’La ‘’Trumperie’’ de Trump cherche-t-elle à faire mieux que la ‘’Reaganomie’’ de Reagan ?’’

Le Calame : Dans notre livraison n° 1162 du 29 mai 2019 vous êtes revenu sur la guerre commerciale entre la Chine et les USA. Cette guerre s’est accentuée à tel point que M. Trump s’en prend au président de la FED et se demande, si l’ennemi des Etats-Unis est le président de la Chine ou celui de la FED qui semble refuser de hausser le taux d’intérêt de la banque fédérale des Etats-Unis. Comment expliquez-vous ce désaccord ?

Dr Mohamed Mahmoud Ould Mah : Il faut croire  que le Président de la FED (Federal Reserv System, Banque Centrale Américaine) n’est pas d’accord pour faire augmenter le taux d’intérêt. Dans une économie libérale, le financement de l’économie, c’est-à-dire des entreprises se fait de la façon suivante : il y a deux groupes d’agents, les agents à déficit que sont les entreprises car leurs capitaux propres sont inférieurs à leur chiffre d’affaires, elles éprouvent alors un besoin de financement ; elles s’endettent. Quant aux agents à surplus, ils sont constitués des ménages dont la consommation est inférieure à leur revenu ; ils manifestent alors une capacité de financement. Ce surplus est placé dans une banque, un intermédiaire financier, qui s’interpose entre les agents à surplus et les agents à déficit pour prêter aux entreprises le surplus dégagé par les ménages. Ici ce sont les dépôts à terme qui sont concernés. Le ménage peut parfois préférer le dépôt à vue pour des raisons de précaution. Il garde alors l’argent par devers lui. Par contre s’il choisit de placer à terme son surplus, le ménage renonce alors à cette préférence pour la liquidité. Le taux d’intérêt est le prix de cette renonciation à la préférence pour la liquidité.

Quand une banque centrale décide de baisser le taux d’intérêt, cela veut dire que la politique monétaire veut favoriser la consommation, les prêts pour que les ménages consomment, la croissance économique est tirée par la consommation, la demande.

Un processus cumulatif s’enclenche alors : Une augmentation de la demande sur le marché provoque une augmentation de l’offre sur le marché ; les offreurs mettent en place de nouvelles capacités productives et recrutent alors des chômeurs ; la masse salariale augmente à son tour grâce aux nouveaux salaires, ce qui fait augmenter de nouveau la demande sur le marché et ainsi de suite … etc.

Quant à la hausse des taux d’intérêt, elle provoque les effets symétriques. La hausse des taux d’intérêt provoque l’afflux des capitaux étrangers à la recherche d’une meilleure rémunération pour financer un déficit budgétaire et renouer avec la croissance économique qui faisait jusqu’ici défaut. Ce n’est pas la situation actuelle des Etats-Unis, c’est pourquoi il y a désaccord entre le président de la FED et M. Trump pour augmenter les taux d’intérêt car la croissance économique actuelle des Etats-Unis est déjà très bonne, 3.5 à 4 % environ et le taux de chômage est l’un des plus bas du monde : 5% environ.

Au lendemain de sa victoire, Trump a exécuté la promesse de baisse de recettes fiscales qui ont été compensées par la croissance. Si ces baisses de recettes n’étaient pas compensées par la croissance,  cela veut dire que la baisse était trop importante et a empêché le dynamisme de l’économie du marché de jouer, ce n’était pas le cas parce que l’économie a renoué avec la croissance que nous avons vu plus haut.

Il est à noter que les Etats-Unis sont dispensés en quelque sorte de combler leur déficit budgétaire ; ceci provient des privilèges seigneuriaux issus des accords de Brettons Wood. En effet, au lendemain de la deuxième guerre mondiale : même si le Dollar a perdu sa convertibilité en Or en 1971 sous la contrainte (le Général de Gaulle, suivi de Houari Boumediene d’Algérie présentent, en 1965, les dollars qu’ils possèdent à leur conversion en Or,  et le coût de la guerre du  Vietnam … etc.), il continue cependant à être à la fois la monnaie nationale des Etats-Unis et la monnaie internationale du reste du monde. Il y a lieu d’ajouter également que les deux alliés des USA, le Japon et l’Allemagne, accumulent des masses de dollars sans demander leur reconversion en Or. Donc le déficit américain ne pose pas de problème en se creusant davantage. Du moins, tant que le système économique international est tel qu’il est. Ce déficit peut même continuer à se creuser, il est aujourd’hui de 22 trillions environ, c’est ce que certainement Trump est entrain de vouloir réaliser pour des raisons électoralistes ; veut-il faire mieux que R. Reagan entre 1980 et 1988 ? Mais à quel prix ! S’il en est ainsi, ce serait très grave que M. Trump cherche à relancer une croissance déjà très bonne ; 3.5 à 4 %. Il y a deux façons de financer un déficit budgétaire : l’une est bonne en le faisant par un appel de capitaux étrangers (épargne étrangère) grâce à des taux d’intérêt rémunérateurs. L’autre mauvaise et inflationniste : le financement du déficit par la création de monnaie, c’est-à-dire la monétisation des créances, surtout à un moment où les taux d’intérêt sont très bas. Le dollar continue cependant à bénéficier de ses privilèges et ce, en dépit du déclin de la puissance américaine qui produisait 50% du PIB mondial en 1950, environ 23% aujourd’hui.

En effet, Reagan (1980-1988) a permis au USA de connaitre la phase de croissance la plus rapide et la plus longue de leur histoire, grâce à une politique monétaire très restrictive qui a fait monter les taux d’intérêt à des niveaux jamais atteints dans le passé, jusqu’à 22%.

C’est d’ailleurs en 1982 qu’éclata, à cause de la hausse des taux d’intérêt, la première grande crise de la dette du tiers-monde. Et le déficit américain n’a cessé de se creuser et Trump semble vouloir prendre les traces de son prédécesseur républicain Reagan. La Tromperie de Trump cherche-t-elle à faire mieux que la Reaganomie de Reagan ?

 

Au cours d’un débat au parlement mauritanien sur le taux d’intérêt. Un député islamiste a déclaré : « l’économiste bien connu, le Dr Mohamed Mahmoud Ould Mah, au cours d’un séminaire international, tenu à Nouakchott, avait déclaré dans son mot d’ouverture du séminaire, organisé par les économistes mauritaniens : « Est-il utile de rappeler qu’au moment où les économistes du monde demandent à faire baisser le taux d’intérêt pour que l’économie mondiale progresse et renoue avec la croissance, l’islam, il y a plus de 14 siècles,  avait fixé ce taux d’intérêt à zéro » ». Vous confirmez ?

Effectivement, nous avons bien organisé cette conférence, elle l’a été par les économistes mauritaniens ; feu Sidi Mohamed Ould Abbas (Rahimehou Allah) dirigeait alors la Confédération Générale des Employeurs de Mauritanie. L’ouverture a été faite par le ministre de l’Economie, feu Mohamed Salem Ould Lek’hal (Rahimehou Allah) et nous avons invité des économistes, des Docteurs  sénégalais et l’Association des Islamistes sénégalais.

Insatisfait d’avoir frappé tous les produits chinois de taux de douanes élevés et de considérer ‘’Huawei’’ comme portant atteinte à la sécurité des Etats-Unis, Trump ordonne, cette fois, aux sociétés et aux transporteurs américains d’éviter la Chine et de s’en passer. Pensez-vous que cela est possible ?

Mais nous ne devons pas perdre de vue que derrière cette guerre commerciale se joue en réalité la course pour la première puissance économique du monde entre les USA et la Chine. Pour un cercle très limité des spécialistes qui suivent cette course, la Chine est déjà en tête mais elle ne le dit pas et Trump le sait très bien.

Dans votre livraison n° 1162 du 29 mai 2019 à laquelle vous vous êtes référés ci-dessus, j’avais évoqué deux avantages, contre lesquels Trump ne peut rien : ce sont : une énorme main-d’œuvre qualifiée et bon marché, qui se compte par dizaines de millions et un dirigisme d’Etat, qui fait défaut aux pays occidentaux, et qui détermine le niveau de développement choisi et le montant de l’investissement nécessaire à ce niveau de développement.

Ce faisant, les chinois ne sont pas plus pénalisés que les américains. Les droits de douanes élevés sur les produits agricoles chinois ont fortement pénalisé les agriculteurs américains et tout le secteur agricole s’en ressent tout comme des pans importants du peuple américain : on évalue à 1500 dollars par personne la somme de ces pénalisations. Certains membres du congrès américain commencent déjà à blaguer en parlant de l’augmentation future de leurs achats de Noël et du jour de l’an. Trump pénalise également les sociétés américaines, et elles sont nombreuses, installées en Chine, quand on se rappelle que seulement 6% des sociétés américaines installées en Asie manifestent le désir de rapatrier leurs activités. Depuis les dernières déclarations de Trump, les indicateurs de brousse ont chuté et pas seulement aux Etats-Unis et le prix de l’Or a augmenté. Huawei, considérée comme portant atteinte à la sécurité des USA et qui applique une technologie G5 donnant à la Chine une avance sur la technologie américaine, achète pourtant pour 70 milliards de Dollars de composants entrant dans la fabrication de Huawei alors que la Chine peut les fabriquer elle-même, mais elle préfère rester ouverte à la technologie de l’occident pour profiter de la diffusion du progrès. Trump accuse la Chine de ‘’voler’’ la propriété intellectuelle américaine. Tous les pays, à commencer par les USA, grignotent tous sur la propriété intellectuelle des autres.

Eviter la chine consiste donc à faire perdre à l’occident ces avantages et M. Trump est beaucoup plus décrié du côté de l’occident  que du côté de la Chine à cause de ses déclarations.

En réalité, ce n’est pas seulement la Chine, première puissance économique du monde qui est visée, mais c’est la Chine, première puissance technologique du monde qui l’est.

Les spécialistes pensent que le montant de crédit consacré par un pays à l’intelligence artificielle constitue un indicateur exhaustif d’avancée technologique atteinte par ce pays. Dans cet ordre d’idées, il est utile de signaler que la Chine consacre 150 milliards de Dollars à l’intelligence artificielle, ce qui est beaucoup plus important que le montant que les USA consacrent à cette même intelligence artificielle, entre 60 et 80 milliards. Les spécialistes pensent que la Chine sera la première puissance technologique du monde en 2025.

La Chine a également réalisé une première dans le domaine de l’espace, un autre indicateur d’avancée technologique. En effet, la Chine a fait atterrir un vaisseau spécial sur la face cachée de la lune devançant ainsi les Russes et les américains.

Huawei 5G donne à la Chine une avance de 1 à 2 ans sur les USA pour préserver cette avance si c’est possible, la Chine a acheté pour 70 milliards de Dollars de composants, d’inputs, produits entrant dans la fabrication de Huawei.

 Pensez-vous que cette guerre commerciale est en rapport avec les futures élections américaines ?

Oui, en réalité Trump est en campagne électorale, les élections du 2ème mandat sont prévues l’année prochaine, il fait monter les enchères sur le plan de l’immigration, de l’islamophobie et du nationalisme chauvin : ‘’American first’’, pour drainer les voies des extrémistes et racistes américains. Il prépare sa réélection à tout prix. Après cette guerre commerciale contre l’Europe, le Mexique, le Canada, le Japon et surtout la Chine, il présentera dans quelques mois des chiffres à l’appui ; les gains issus de cette guerre commerciale et les incidences positives de cette guerre sur la balance commerciale des USA. Trump ne fait pas seulement la guerre à la Chine, il la fait aussi au  congrès américain, le parlement américain. C’est pourquoi il ignore les démocrates pourtant majoritaires à la chambre des représentants et soutenus par des républicains. A chaque décision prise contre lui ou contre l’Arabie Saoudite, ou contre la guerre au Yémen, ou l’assassinat du journaliste Jamal Khashooggi, Trump oppose son véto jusqu’aux prochaines élections.

Je voudrais tirer une conclusion qui pourrait être utile à vos lecteurs : c’est grâce à la croissance économique continue de la Chine que celle-ci intervient chaque fois pour tirer les croissances économiques de l’Occident par sa forte demande en matières premières et voler au secours des baisses des pouvoirs d’achat des peuples occidentaux, en mettant à leur disposition des produits chinois de premier choix et à bon marché. Donc l’économie chinoise ne profite pas seulement au peuple chinois ; elle profite également aux autres peuples et surtout à ceux de l’Occident capitaliste dont le système économique a tendance  à créer des crises économiques et financières cycliques dont  les conséquences néfastes se répercutent finalement sur les pouvoirs d‘achat des peuples. D’ailleurs, les critiques du système productif chinois, ne trouvent à dire : la croissance économique chinoise n’est plus aujourd’hui que 7 ou 6%. Mais 6% de quel PIB ?

Convaincue de l’insuffisance des vertus de la seule initiative privée, grâce à l’esprit ingénieux de son peuple, la Chine réalise les meilleures synthèses économiques et s’impose désormais comme le défenseur incontesté d’un nouveau libéralisme économique à la fois humain, transparent et profitable à tout le monde.

La Chine s’est réveillée pour répondre à Monsieur Alain Peyrefitte. Son économie tourne au rythme sans fin des chants des sirènes d’une musique keynésienne sous les applaudissements post mortem de Karl Marx et d’Adam Smith.

Propos recueillis par AOC

Le Calame

Vous pouvez laisser une reponse, ou trackback a partir de votre propre site.

Laisser un commentaire